Il ne se passe pas de jour sans que politiciens et médias ne nous parlent de « l’Occident », des « pays occidentaux », du « monde occidental », spécialement à propos de l’Ukraine, de la Russie, et de la guerre opposant « l’Occident » à cette dernière sur le territoire ukrainien. Ici est « l’Occident », qui est le bien ; là est la Russie, « l’Orient » peut-être, qui est le mal. Mais au fait : qu’est-ce que cet « Occident » ?
L’Occident, terre d’élection du christianisme
Longtemps ce terme, attaché à la course du soleil, a désigné un espace géographique, politique, culturel et religieux qui s’identifiait globalement à l’Europe. La tradition chrétienne voyant dans le soleil naissant, à l’Orient, l’image du Christ venant illuminer « ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort » (Antienne « O Oriens » du temps de l’Avent). L’Occident était l’Europe éclairée par le christianisme.
L’Occident était, pour ses peuples, la résultante structurante de « valeurs ». Non pas de « valeurs » éthérées, proclamées dans des Déclarations ou usinées par des idéologies, mais de valeurs vivifiantes, puisées aux sources de la Révélation biblique et assumant sagesses gréco-romaines et traditions germaniques. Pie XII disait que l’hellénisme était « la racine et la culture naturelle de l’Occident », tandis que le christianisme était sa « culture spirituelle ».
L’Occident conjuguait dès lors l’éducation au vrai, au bien et au beau, l’amour des lettres des arts, des « humanités », et une « culture » qui n’était pas étrangère à la terre à laquelle son étymologie renvoyait. Il était édifié sur le sens et le respect de la famille, construite autour d’un père et d’une mère, fondée sur la pieuse mémoire des anciens, sur l’accueil spontané et la communication naturelle d’une tradition vivante. Celle-ci, qui enracinait et obligeait, s’exprimait par des langues, des récits, des légendes, des exempla et du droit même, toutes choses qui contribuaient à forger des identités humaines solides et variées.
Partant, l’Occident inspirait l’amour d’un sol et de son ciel, d’un terroir, de l’air qui y était respiré comme nul autre semblable, de la « terre des pères », de la patrie donc, de ses pèlerinages et de ses églises.
L’Occident, c’était aussi, sur ce terreau vivant, le sens naturel de la relation, de la fidélité à la parole donnée, de l’ordre et du juste, de la place de chacun dans le monde, de l’honneur, de la médiation, des solidarités sociales, de la « courtoisie », qu’il avait inventée, de la gratuité et du don. L’Occident, c’était encore le sens du rapport des hommes au temps, à la durée, à la nature et à l’espace ; le sens de la fragilité du monde, le sens de la vie, du sacré, de la maladie et de la mort, ce qui n’excluait pas l’esprit de recherche et d’aventure. Et, au-dessus de tout : le sens de Dieu qui donnait à chacun le sens de l’univers.
Cet Occident-là n’était pas peuplé que de saints, loin s’en faut. Du moins offrait-il à chacun, socialement et religieusement, une vision du monde et des normes générales qui encadraient sa vie morale et spirituelle, du berceau à la tombe
Ce n’est pas à dire que cet Occident-là était un paradis sur terre ; l’homme y était pécheur et sauvage comme il le sera toujours. Du moins cet homme du passé y était-il instruit de sa condition terrestre de pèlerin et gardé, précisément, de l’illusion de s’y croire en paradis.
Cet Occident-là n’était pas peuplé que de saints, loin s’en faut. Du moins offrait-il à chacun, socialement et religieusement, une vision du monde et des normes générales qui encadraient sa vie morale et spirituelle, du berceau à la tombe, et qui permettaient à tous de comprendre notamment, à la fin du XVIIe siècle encore, que « vivre sans vivre en saint c’était vivre en insensé » (Abbé de Rancé).
Le déclin de l’Occident
Maintes fois, depuis Spengler, le déclin de cet Occident a été observé, analysé, décortiqué, trituré, avec cette application obsessionnelle, parfois, du lépreux grattant frénétiquement ses croûtes et désespérant d’ailleurs de jamais guérir.
Nul cependant, mieux que le Magistère catholique, ne l’a effectivement diagnostiqué, pour lui attribuer la cause de son mal et de sa lente mort. Le pape Benoît XVI eut ainsi l’occasion de déclarer : « La culture européenne, comme vous le savez, s’est formée à travers les siècles grâce à la contribution du christianisme. Puis, à partir du siècle des Lumières, la culture de l’Occident s’est éloignée de ses fondements chrétiens à une vitesse croissante. En particulier au cours de la période la plus récente, le déclin de la famille et du mariage, les atteintes à la vie humaine et à sa dignité, la réduction de la foi à une expérience subjective et la sécularisation de la conscience publique qui a suivi, nous révèlent avec une dramatique clarté les conséquences de cet éloignement ».
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Telle est la réalité : l’Occident a perdu ses fondements chrétiens. Les « Lumières » se sont substitués à la Lumière venant éclairer tout homme en ce monde. La peur de n’être jamais assez avancé a chassé ce que le Doyen Carbonnier appelait « l’esprit de conservation », dont il considérait qu’il« était un peu le devoir d’état »des hommes.
Nombre de clercs, Benoît XVI l’a bien compris, n’ont pas peu contribué à la dévitalisation de l’Occident, à cause de la « réduction de la foi » qu’ils ont favorisée. Il leur a même attribué – la portée proprement politique de cette rébellion des « religieux et clercs contre Dieu » doit être soulignée – d’avoir de la sorte provoqué « la sécularisation de la conscience publique ».
Ayant perdu le goût de la vérité, ils ont préféré à la fidélité de leurs pères et de leurs maîtres les délices illusoires de la nouveauté. Ainsi ont-ils préparé les chrétiens eux-mêmes à s’installer dans le monde « en mutation », en leur prêchant, selon la formule de Richard Niebuhr, « un Dieu sans colère qui amène des hommes sans péché à un règne sans jugement par un Christ sans croix ». Privé de ses fondements, l’Occident historique s’est effondré.





