Pour reprendre le titre de votre livre, quelles certitudes sur la France faudrait-il remettre en question ?
J’essaye de proposer des interprétations différentes de supposés communs. L’association de la centralisation aux Jacobins par exemple, alors que les Girondins partageaient la même vision de l’organisation de la vie politique. Ou le recours à la Révolution française comme marqueur du grand moment de centralisation et de verticalisation du pouvoir, en réalité entamé sous la monarchie, comme le décrit Tocqueville. L’idée de déclin français enfin relève davantage de notre héritage et d’une matrice commune que d’une conjoncture, généralement associée par la droite à la fin de la domination de la France en Europe. Sans vouloir faire preuve d’angélisme – je pense ici à l’école – il y a un paradoxe français à s’estimer comme grand pays et tomber en même temps dans un discours décliniste. Revenue du Royaume-Uni, je constate une forme d’auto-flagellation en dépit de notre capacité à résister au phénomène de politiques identitaires ou wokes. Nos ressources historiques refusent ce genre de divisions identitaires dans le corps politique. D’un côté il ne faut pas idéaliser notre capacité à faire nation dans le passé, et de l’autre il faut reconnaître l’antiwokisme qui habite nombre des intellectuels contemporains.
Ce mouvement n’est-il cependant pas en marche dans le monde de l’entreprise ?
Les entreprises concernées sont déjà internationales et celles qui jouent ce jeu en France le font par opportunisme vis-à-vis de leurs clients et salariés. Mais soyons clairs : leurs dirigeants refuseraient que leurs propres enfants soient exposés à ce mouvement. L’enjeu est le refus des pires excès du wokisme, soit la discrimination inversée, par la culture française. Le poisson pourrissant par la tête, l’entrée du wokisme est le fait de quelques militants dans certaines universités, notamment Science Po. Les convaincus ne sont pas si nombreux et le problème relève de la non-résistance de ceux qui sont sans opinion, voire hostiles, mais qui préfèrent les compromissions. On manque de décideurs bien vertébrés, capables de dire non, de le justifier, et prêts à se confronter à une supposée opinion publique, celle de la classe moyenne supérieure de Twitter.
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Vous blâmez l’État et promouvez un regain de la société civile. Mais n’est-ce pas l’individualisme postmoderne qui dépolitise ?
Sûrement les deux. L’individu est anesthésié, il a été déshabitué et déséduqué à se prendre en charge lui-même, à prendre en charge ce qui l’entoure, et à faire corps avec la société civile. L’État a participé à cette anesthésie car État et individu marchent ensemble. Un État omniprésent façonne un individu qui n’a pas besoin de la société civile. L’individu tel qu’il est devenu demande plus d’État. Il y a une forme d’apathie. Quand on pense à l’égoïsme, il faut penser à l’État, au-delà du marché, du capitalisme, et du libéralisme économique. L’État dispose à présent d’une vie propre qui dissimule les liens qui nous unissent ; toujours là mais invisibles.
Veut-on encore vraiment du politique, et rester français ?
Le pays nous envoie des signes contradictoires. D’un côté l’abstention, maladie des pays démocratiques avancés, illustre cette apathie. De l’autre côté les Gilets jaunes communiquent des signaux politiques extrêmement forts. Il y a un danger à délaisser la politique car tout ne se sous-traite pas ni ne s’externalise. Voir ici le dernier débat présidentiel, ou les échanges sur le pouvoir d’achat, traités sous l’angle purement technique. On a perdu la capacité à poser des questions simples en politique. L’externalisation du pouvoir mène à des situations catastrophiques : le refus de s’emparer du sujet de l’état de l’école en France signe par exemple une démission totale des pouvoirs publics. Elle pourrait être uniforme, ou contraignante, mais elle est aujourd’hui uniforme dans sa médiocrité.
« C’est un nivellement qui empêche la résilience. Faire disparaître la norme ne fait pas disparaître la souffrance et empêche de la dépasser »
Laetitia Strauch-Bonart
Les Gilets jaunes ont-ils marqué un sursaut politique ?
J’y ai vu quelque chose de très politique, avec le RIC comme symbole de cette ébullition politique. La demande de représentativité qui a émergé du mouvement dépasse la mondialisation, c’est une revendication purement politique. Et c’est le vrai sujet de la France depuis la Révolution. La construction de structures supranationales a éloigné la décision. Pour beaucoup, l’UE est ce gros machin politique loin de nous. L’UE s’est construite trop vite, trop loin, trop tôt, sur la fiction d’un peuple européen. Or chaque crise réveille les réflexes nationaux. Je fais partie des très rares libéraux qui pensent que l’euro est un problème, considérant qu’on ne peut avoir de monnaie commune sans budget commun, avec en outre une banque centrale indépendante. Une partie de notre élite tente de passer par-dessus les Français via l’Europe, d’où le retour de bâton.
L’État nous demande de céder beaucoup de nos droits et de nos libertés politiques selon vous : mais n’assiste-t-on pas plutôt à la distribution de nouveaux droits individuels, aux minorités par exemple, et au détriment des droits communs ?
J’entends le droit comme ce qui concerne tout le monde, soit les libertés publiques. De ce point de vue, le discours public n’est pas à la généralisation mais à la particularisation. Aujourd’hui la norme est l’ennemi, sommée de s’adapter aux particularismes. Un faux discours bienveillant promet d’effacer les différences. Sans vouloir en aucun cas justifier les discriminations, on peut tous se sentir exclu à un moment donné et cela fait partie de l’expérience humaine. Pour la première fois de l’humanité, on considère que c’est un drame de se mettre en opposition avec une communauté aux pratiques majoritaires différentes. Un exemple : le remplacement de la « fête des mères » par la « fête des gens qu’on aime », critiquable car on noie les particularités dans un nouveau terme au lieu d’apprendre aux enfants à vivre avec leurs différences. C’est un nivellement qui empêche la résilience. Faire disparaître la norme ne fait pas disparaître la souffrance et empêche de la dépasser.
Le temps est à la distribution des chèques : où placer le curseur entre protection et assistanat ?
On ne traite pas le problème sur le long terme. L’augmentation des prix de l’énergie n’est pas une surprise. Au lieu d’un plan de transition énergétique qui permettrait d’avoir moins recours à sa voiture, on pallie chaque urgence à coups de chèques. C’est irresponsable au possible. On ne peut pas indéfiniment conserver ce régime de « stop and go ».
Vous promouvez le parlementarisme : quel regard jetez-vous sur le contexte parlementaire actuel ?
Il est très intéressant qu’on se repenche sur le parlement. Avant 2022, c’était une chambre d’enregistrement, phénomène accentué par les nouveaux venus en politique de LREM. Il se passe aujourd’hui quelque chose, avec un parlement plus politique, divers et plus représentatif qu’un président seul. Mais cette configuration n’est pas celle d’un vrai régime parlementaire où le Premier ministre conduit la politique de la nation. Nous avons donc là deux mondes parallèles : le monde présidentiel qui n’arrive plus à faire passer ses idées aussi vite qu’avant, et un parlement où le Premier ministre ne concentre plus les retours sur sa personne. Tous les acteurs ne sont pas réunis. Le grand ordonnateur n’est là que par procuration. Sans culture de coalition en France, le risque est que tout cela reste du théâtre.
Sus à l’État
Laetitia Strauch-Bonart se décrit comme libérale-conservatrice. À rebours de la littérature du déclin typiquement française, l’essayiste et rédactrice en chef « Idées et débats » au Point met à profit son récent retour du Royaume-Uni pour décrypter les paradoxes français. Dans De la France… la normalienne et ancienne plume ministérielle balaye notre histoire et convoque ses intellectuels pour dénoncer la mainmise de l’État et de l’administration sur nos libertés, promouvoir le retour au parlementarisme et appeler au réveil de la société civile. Le RIC occupe une place de choix dans une France qu’elle imagine en 2060 gouvernée davantage par un Premier ministre que par un président de la République, et fortement marquée par la subsidiarité. Un essai qui renvoie libéraux et conservateurs à leurs contradictions, tout en proposant une synthèse qui bouscule les idées reçues sur la France. EGR

Perrin, 400 p., 22 €





