Alain Finkielkraut – La pathologie du nationalisme consiste à dire que pour être français, il faut avoir des parents, des grands-parents, des aïeux français. C’est une affaire exclusivement héréditaire. On sort de cette pathologie quand on dit, avec Levinas, que la France est une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur et par l’esprit aussi fortement que par la racine. Mais aujourd’hui on va plus loin : on criminalise l’hérédité. Il est interdit de parler de « Français de souche ». Ni l’atavisme, ni la lignée, ni l’ancrage dans une tradition n’ont désormais droit de cité. Il y a une difficulté à faire entendre la France en France qui rend l’assimilation des nouvelles populations presque impossible.
« La France est une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur et par l’esprit aussi fortement que par la racine »
Alain Finkielkraut
Mathieu Bock-Côté – Le concept de Français de souche est autorisé seulement de manière négative. On ne le mentionne que pour le maudire, comme lorsque François Hollande en parlant d’un terroriste avait précisé « qu’en plus c’est un Français de souche », comme s’il était heureux de dissocier pour une fois le terrorisme de l’islamisme.
Pierre Manent – Je reviens à l’argument d’Alain Finkielkraut : pourquoi n’aurions-nous pas le droit de faire prévaloir la conception française de la laïcité ? Soit, mais si les autres pays européens et les États-Unis nous montrent du doigt alors qu’ils partagent le même « universalisme », nous en sommes réduits à dire qu’après tout, la laïcité, c’est notre coutume. Nous avons bien le droit d’imposer notre coutume ! C’est un argument désespéré, puisque c’est renoncer à l’universalisme que par ailleurs nous invoquons. Notre argumentaire franco-laïque n’est ni convaincant ni pertinent, mais c’est le cas de tous les argumentaires abstraits que nous agitons aujourd’hui. Il n’existe pas de notion théorique sur la base de laquelle nous pourrions résoudre le problème « l’islam et nous ». Que voulons-nous ? Garantir un minimum de continuité spirituelle et d’indépendance politique de cette nation appelée « France ». La seule démarche praticable viserait à réunir une majorité civique autour d’une sorte de programme minimum : préserver ou retrouver une certaine indépendance politique, préserver ou retrouver la capacité de l’ensemble que nous formons à se gouverner lui-même, à garder une certaine maîtrise de ses relations avec le monde qui l’entoure, ce qui implique de préserver certains caractères de l’association française, qui peuvent inclure en effet la laïcité et un certain rapport au christianisme. Il est indispensable de ne pas élargir la part musulmane de la France, non pas tant parce qu’elle contredit à la laïcité mais parce qu’elle nous rend dépendants politiquement de pays qui inspirent une méfiance légitime et qu’elle rend plus difficile encore de prolonger l’arc historique européen qui a toujours inclus un rapport actif au christianisme, et auquel l’islam a toujours été extérieur sinon hostile.
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Alain Finkielkraut – Je ne dirais pas que la laïcité doit être défendue parce que c’est notre coutume. La laïcité est la manière française d’être moderne, de pratiquer la séparation des ordres et en tant que telle, elle doit être réaffirmée aussi clairement que possible.
Pierre Manent – Soit, mais comment « réaffirmer » cette idée ou cette autre, quand nous avons renoncé au droit de nous gouverner nous-mêmes depuis un quart de siècle au moins ? Il faut certes argumenter de toutes les façons qui encouragent la continuité pratique de la vie française, mais dès qu’on propose une définition ou une autre de notre « identité », on tombe dans des difficultés inextricables. Défendre la langue française, et d’abord la parler convenablement, est plus important que disserter sur notre « identité », rétablir le culte catholique dans Notre-Dame reconstruite – et éventuellement y participer – plus important qu’évoquer nos « racines chrétiennes ».
« Défendre la langue française, et d’abord la parler convenablement, est plus important que disserter sur notre « identité », rétablir le culte catholique dans Notre-Dame reconstruite plus important qu’évoquer nos « racines chrétiennes » »
Pierre Manent
Mathieu Bock-Côté – Je ne partage pas votre idée que notre coutume ne suffit pas. La coutume, ou pour le dire de manière plus étendue, notre identité, est notre manière d’être au monde. Elle est traversée par un élan vers l’universel, mais cet élan s’ancre dans un particularisme historique, qui nous situe dans le monde et dans l’histoire. Bien honnêtement, je suis amusé par la prétention française à l’universalisme. Elle est très provinciale, cette prétention à incarner l’universalité. D’un point de vue estonien, j’imagine, letton, hongrois, probablement, québécois, assurément, le droit de perpétuer son identité est un droit singulier. Vouloir être maître chez soi est un argument suffisant à lui-même pour perpétuer une identité. Le besoin d’universaliser son identité ou son modèle social à tout prix est peut-être la trace d’une puissance que vous aviez autrefois, mais que vous n’avez plus aujourd’hui. Enfin, je ne suis pas certain que la population soit aussi paralysée que vous le dites. Toutefois, on frappe d’anathème une partie significative de la population qui est en situation d’insurrection civique. Mais parce qu’elle le fait à travers des véhicules politiques non autorisés, on décide de ne pas tenir compte de sa révolte, on la pathologise, et on se donne comme projet de rééduquer les lépreux qui ont le culot de mal voter.
Chantal Delsol – Il y a un problème à mon avis beaucoup plus grave et inquiétant : dès lors que les chrétiens ou des catholiques manifestent de la ferveur, c’est mal. Il faut quand même bien se souvenir que les gens de la Manif pour tous sont mal vus, même dans l’Église. Tout se passe comme si nos élites et nos gouvernants n’acceptaient que la ferveur musulmane ou l’indifférence totale. Comme si nos contemporains pensaient : les catholiques ont eu leur tour, d’ailleurs ils ont bien embêté tout le monde, maintenant qu’ils se taisent une bonne fois !
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Alain Finkielkraut – Quel rapport les Français doivent-ils avoir à la culture ? Celle-ci ne peut pas être défendue en tant que coutume. La culture française n’est pas un folklore, même s’il y a aussi un folklore français. Elle est une contribution à la culture mondiale, pour parler comme Goethe. Voilà aussi quelque chose que la France doit être en mesure de réaffirmer et de transmettre, notamment à l’école. De même pour la langue : on peut dire que la langue française, façonnée qu’elle est par la littérature, contribue à la beauté du monde. Mais ni la culture ni la langue ne sont aujourd’hui défendues par ceux-là mêmes qui en ont la charge : l’institution scolaire a d’autres chats à fouetter, hélas, tandis que les linguistes se contentent d’enregistrer les nouveaux mots, de « wesh » à « brainstorming » – sans s’inquiéter de la réduction drastique du clavier de la langue ou de l’effondrement de la syntaxe. La philosophie de la démocratie en marche est le nihilisme : tous les hommes sont égaux donc tout est égal. Ce nihilisme détruit l’École et nous désarme devant la progression de l’islam.
Pierre Manent – Rappelez-vous l’argument utilisé par le Conseil d’État pour interdire de dissimuler son visage dans l’espace public : non pas la laïcité, mais l’« ordre public immatériel », notion à la fois nébuleuse et parlante. C’était un effort méritoire pour justifier une interdiction qui pouvait être jugée contraire à la liberté individuelle. C’est ce genre d’effort que nous devons faire, trouver les mots qui rendent sensible le caractère désirable de la continuité historique de la France, des mots qui soient par eux-mêmes une expression de cette continuité. C’est à nous de faire vivre ou revivre le langage naturel, de telle façon que dans ce que nous disons, nos concitoyens reconnaissent un certain ton ou esprit, retrouvent confiance dans leurs forces et éprouvent à nouveau le désir de continuer l’aventure française.





