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Les critiques littéraires de décembre

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Publié le

23 décembre 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de décembre.

NOUVELLISTE ET NOVATEUR

Ce parc dont nous sommes les statues de Georges-Olivier Chateaureynaud, Grasset, 206 p., 19 €

Georges-Olivier Chateaureynaud a beau avoir publié plus de romans que de nouvelles, notamment le célèbre et quasi classique L’Autre rive, c’est peut-être comme chef de file depuis 40 ans du renouveau en France de la nouvelle et des récits de l’imaginaire qu’il aura marqué l’époque. Ce Parc dont nous sommes les statues rassemble dix récits dans la pure tradition du fantastique et de l’étrange, mais mise au goût du jour, avec un mélange d’accessoires classiques (les vieilles photos dans « La brocante mystique ») et d’objets contemporains, qui poussent doucement l’univers de l’auteur vers la SF (le portable dans… « Portable », les bases de données et la tyrannie des IA dans « Oh Bigdata ! », où un ordinateur central réattribue aux gens un métier, un foyer, une famille, bref, une vie, selon les lubies de l’algorithme). « Un fantastique adulte se passe fort bien du mal et de la peur », dit un personnage d’écrivain. La preuve par dix, façon masterclass. Bernard Quiriny

LITTLE ITALY

Nuit américaine de Pierre Rehiv, Cosmopolis, 544 p., 22 €

Rome 1959 : à seize ans, Fabio De Angelo s’éprend de la belle Rafaela Contini, fille de déportés juifs milanais qui ne sont jamais revenus des camps de la mort. Elle rêve de cinéma et décroche un stage auprès de Vittorio De Sica quand Fabio doit s’exiler à New York après un homicide, sans savoir qu’elle est tombée enceinte de lui. C’est peu après son arrivée dans le quartier de Little Italy que Fabio découvre que son riche oncle Zio Coscarella n’est autre que l’un des chefs les plus puissants du syndicat du crime fondé par le Lucky Luciano. Voici campé le décor de ce remarquable roman noir construit autour des ramifications et des agissements de la mafia italo-américaine sur fond d’industrie cinématographique, par un auteur alliant l’expérience du journalisme, la maîtrise de la narration et la qualité du style. Très réaliste, cette fiction documentée renoue avec la tradition des grands romans historiques. Découvrez sans attendre la face cachée du rêve américain ! Jérôme Besnard

Lire aussi : Les disques de Noël passent au crible 

EUROPA EPIDEMIC

Le rhume de Stanislas Lem, Babel, 207 p., 8,40 €

Les éditions Babel ont la bonne idée de rééditer les romans tardifs du grand Stanislas Lem, pape de la science- fiction polonaise, auteur d’une œuvre protéiforme qui donna quelques grands chefs-d’œuvre métaphysiques (Solaris) mais aussi d’excellents opéras spatiaux burlesques que n’auraient pas reniés les Monty Python (Ijon Tichy). Le Rhume, édité en 1976, correspond à une facette méconnue de son œuvre : celle du polar philosophique, auquel il donne ses lettres de noblesse, quelque part entre Kafka et J.G. Ballard, servi par un style à l’hyper- réalisme puissant – voir les premières pages qui se déroulent dans un embouteillage aux environs de Naples, lequel est décrit dans un naturalisme halluciné. Quant à l’argument, cette rocambolesque histoire de cosmonaute à la retraite engagé pour enquêter sur un rhume qui décime les élites européennes, a des accents curieusement prophétiques. Sombre, drôle, d’une acuité dévastatrice. Marc Obregon

SATIRE À TOUT VA

La grande solderie de Pierre Jourde, Wombat, 176 p., 17 €

En plus d’être un romancier souvent génial et un critique flamboyant, Pierre Jourde se montre un satiriste hors pair, comme le prouve sa « Grande Solderie », où l’écrivain fait défiler certains de ses confrères les plus célèbres dans l’émission de François Tusnel, animateur placide et transparent, acquiesçant sans cesse aux délires de ses invités. Philippe Salers, terriblement ressemblant, infatué, confus et monomaniaque, qui est le seul à entendre Rimbaud grâce son oreille intérieure, pose en subversif de salon. Christine Ragot quitte sans arrêt le plateau en clamant qu’elle est un écrivain, Marie Boicussecq, victime du syndrome de la Tourette, dont les propos sont traduits par mademoiselle Dubon, agresse son intervieweur tout en faisant la promo de son roman Métissages (« Si Livres tu veux un article dans Télérama ou Les Inrocks, c’est indispensable, il faut parler migrants, sans papiers, tout ça »), et Michel Klouelbecq, enfin, livre avec une diction paresseuse ses constats porno-dépressifs sur une société capitaliste en fin de course (« Les femmes désespérées font souvent bien les pipes, vous avez remarqué ? »). Ce petit morceau de bravoure est suivi d’une parodie d’Alien assez moyenne, puis « La Belle Enclume » offre une version caustique d’un conte de fées au temps des lectrices en sensibilité et des attitudes non-binaires. Rire de ses absurdités, voilà du moins qui nous venge un peu de l’époque. Romaric Sangars

Lire aussi : Christine and the Queens, Redcar ou l’autoparodie permanente 

PANTHÉON

Année zéro n° 2 : Charles Péguy de Collectif, Bouquins, 530 p., 20 €

Deuxième numéro de la revue Année zéro, après le premier sur Gide : au programme cette fois-ci, une autre idole de son directeur Yann Moix, Péguy. On y trouve des articles, des notes de lecture, des fac-similés (lettres, documents) et photos (l’impressionnante collection des 229 numéros des Cahiers de la quinzaine), des entretiens. Derrière son côté bric-à-brac, qui est en fait un atout, cet épais volume atteint pleinement son objectif, actualiser Péguy, rendre urgent de le lire ou relire, et ce grâce à son principe tout simple, et excellent : d’une part, personnaliser la lecture de Péguy, en faisant dire aux auteurs pourquoi il compte pour eux (auteurs d’autant plus intéressants qu’ils sont inattendus : ici, François Bayrou !), d’autre part, prendre Péguy « à neuf », en écartant le siècle de commentaires sédimentés à Jean-François Paga – Grasset Livres son sujet (d’où les notes de lecture, où les textes de Péguy sont lus comme s’ils venaient de sortir). En prime, l’enthousiasme exubérant et communicatif du maître-d’œuvre, qui part parfois très loin (Péguy/ Heidegger, Péguy/ Bataille…), mais à qui on ne peut reprocher ni d’être tiède dans l’admiration, ni de n’avoir pas le sens de la formule : « Péguy n’est pas illisible, il est illu. ». BQ

ATTACHIANT

Abattre son jeu de Claro, L’Arbre vengeur, 218 p., 17 €

Claro a réuni dans ce volume des notes issues de son blog, « Le Clavier cannibale », parfois récrites. Le lecteur, croyant à un coup un peu opportuniste, sera tenté de passer son chemin ; il aura tort. Comme souvent avec ce genre de livres improvisés, écrits au jour le jour, Abattre son jeu possède le charme du bric-à-brac, une sorte de légèreté, une absence de sérieux reposante. Il faut le lire en désordre, faire défiler les pages au pif, s’arrêter sur un titre, un nom, une vanne. On trouve là-dedans des considérations de fouilleur de bouquineries, des propos savants sur la traduction, des pages entières sur Malcolm Lowry, quelques excursions dans la vie quotidienne (dont un chapitre sur la pétanque), et plusieurs exécutions capitales. On pense ce qu’on veut de Claro, de son gauchisme ronchon, mais il faut lui reconnaître un franc-parler rare dans le milieu, qu’il s’agisse de taper sur des ambulances (Marc Levy) ou sur des écrivains « chics » (Éric Reinhardt). Carrément méchant, jamais content, très attachant. Jérôme Malbert

Lire aussi : Le Noël de L’Incorrect

PREMIER ASSAUT

Palpitations d’une âme urbaine de Louis Lecomte, Première Partie, 136 p., 15 €

Notre ancien collaborateur Louis Lecomte, qui s’était fait connaître à nos lecteurs, entre autres, par ses explorations des catacombes, ses immersions au Hellfest et ses défis au sabre à Francis Lalanne, publie un premier texte où l’on retrouve ses qualités de mousquetaire intrépide, mais dans une tonalité beaucoup plus introspective. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman, Palpitations d’une âme urbaine oscille entre récit, méditation, parabole, voire poème en prose et possède tous les attributs des débuts en littérature tels qu’on les fait en France depuis Musset : la déception amoureuse inaugurale entraînant une révolte générationnelle et une crise de conscience, laquelle se mue presque aussitôt en une suite de révélations chrétiennes, alors que notre jeune auteur erre une nuit dans un Paris réenchanté, une église, une statue, un jardin, devenant les prétextes de récapitulations culturelles, philosophiques et existentielles, parfois sentencieuses, mais qui déploient la profondeur du drame où se joue le salut d’une âme. Un viatique à rebours de la tiédeur du siècle. RS

UN CHARMANT BRIC-À-BRAC

Lignes de vie de Jean-Paul Enthoven, Grasset, 286 p., 20,90 €

Comme quoi tout arrive : voici qu’on ouvre un livre de Jean-Paul Enthoven, et qu’on y prend intérêt. Ne dis jamais fontaine, etc. ! Il s’agit d’un spicilège, un recueil de pensées, d’anecdotes, de portraits, de citations. C’est joliment écrit, poseur et pédant mais pas plus qu’il ne faut, plein de références – Casanova, forcément, mais aussi Chateaubriand, Stendhal, Barbey d’Aurevilly, Proust ou le Prince de Ligne, et d’autres encore. On croise des figures contemporaines (Finkielkraut, reconnaissable, touchant), on voit des granzécrivains égratignés – Gracq, Tournier, antipathique, « du marbre débité en tranches officielles et froides ». Des bons mots, des répliques, des propos, presque toujours consacrés à la littérature (« Il est né vieux et s’appelait Benjamin. Il changeait sans cesse d’opinion et s’appelait Constant »). Des souvenirs personnels sur Berl, Aragon. Des choses entendues dans le monde. En somme, un bric-à-brac, façon « drageoir », comme disait Huysmans, où l’auteur parle évidemment de lui mais avec élégance, par autres interposés. JM

Lire aussi : [Cinéma] La Passagère : long soleil d’été

DUEL AU SOMMET

Terre lucide de Luc-Olivier d’Algange et Philippe Barthelet, L’Harmattan (Théôria), 302 p., 30 €

« Ce qui manque le plus à notre temps, c’est une aristocratie de l’esprit », déclarait le grand Bernanos comme le rappelle Philippe Barthelet au cours de l’un de ces onze entretiens avec Luc-Olivier d’Algange placés sous le signe des Soirées de Saint- Pétersbourg de Joseph de Maistre dont ils reprennent le protocole, ce qui est audacieux, mais non pas présomptueux tant le résultat se révèle édifiant et comble à merveille ce vide désigné par le prophète de La France contre les robots. Réédition d’un livre publié en 2010, Terre Lucide n’a rien perdu de son urgente actualité puisque les deux écrivains s’y attaquent à l’époque en tant qu’ère métaphysique, autant dire que les années qui passent ne cessent d’en révéler davantage la nature profonde ; une ère qui fait du vivant avec du mort, dont la perspective est mécanique, déliée, absurde, et l’humeur dépressive et grimaçante. Se référant aux grands mystiques, à la théologie médiévale, à Novalis, Hölderlin et Jünger, Maistre ou Bloy, nos contemplatifs armés lui opposent un symbolisme supérieur où la vie, l’art et le surnaturel retrouvent leurs connexions, leurs vibrations et leur puissance. Une cure d’altitude, le temps d’une promenade au bord de la Seine ou de quelques verres devant le Louvre, tandis que tout s’effondre. Salutaire, voire salvifique. RS

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