Il est certains sujets plus risqués que d’autres. En proposant de parler ce mois-ci, dans ces colonnes, des albums de Noël, je me doutais bien qu’en plus de n’être pas forcément aisé, le thème était, chez les gens de goût (mais qui sont-ils ?) depuis longtemps source d’ironie et de rires moqueurs. Il faut bien le dire, l’adolescent que j’étais a eu lui aussi envie de casser mille fois la chaîne hi-fi familiale à coups de marteau en entendant ces titres ronflants. La mode commence vraisemblablement juste après-guerre (comme quoi, les victoires militaires n’ont pas que du bon). Auparavant, le mal était moindre : on laissait chanter les enfants à côté du sapin enguirlandé ou l’oncle ivrogne debout sur la table à la fin du repas, mais on n’allait pas jusqu’à imprimer sur des disques de pareilles chansons. On savait se tenir. Après le Débarquement, le Plan Marshall, les Lucky Strike à Paname et l’arrivée des chewing-gums à Châteauroux, il fallait que l’Amérique aille jusqu’à nous imposer des disques de Noël.
Trenet et Presley sous le sapin
Les pionniers du genre se nomment Frank Sinatra, Nat King Cole ou Bing Crosby. Les crooners chantent Jésus, Santa Claus, la neige blanche qui tombe du ciel et la petite ville de Bethléem. Les orchestrations sont souvent élégantes (« The Christmas Song » de Nat King Cole en est un bon exemple), mais, comme avec les bons sentiments en littérature, elles n’en font pas pour autant de grandes chansons. Il faut beaucoup de talent pour chanter la joie. En France, nous avions un spécialiste : Charles Trenet. Si ce n’est certainement pas ce qu’il a fait de mieux, ses chansons de Noël (« Le Petit Noël », « Chanson pour Noël », « C’est la plus belle nuit ») ont le mérite d’être chantées par cet être magique. Au même moment, Sinatra (mille fois trop vanté par des gens aux oreilles bouchées) fait le malin en chantant comme on fait les yeux doux aux jeunes filles : avec superficialité et orgueil.
Après le Débarquement, le Plan Marshall, les Lucky Strike à Paname et l’arrivée des chewing-gums à Châteauroux, il fallait que l’Amérique aille jusqu’à nous imposer des disques de Noël
Les années passent et les modes changent ; les crooners laissent petit à petit la place aux rockeurs. Un an après son mythique premier album de 1956 (mais si, vous savez, le disque avec Elvis écrit en rose et Presley en vert auquel le « London Calling » du Clash rendra hommage), le King reprend le filon du Christmas album et c’est plus que réussi. Disons que lorsque notre mère passait ce disque, mon frère et moi n’avions pas envie de la bousculer pour prendre sa place devant les platines. Les chœurs gospel ont remplacé les violons sirupeux, Elvis est à son sommet vocalement, et même lorsqu’il chante Noël comme s’il cherchait à charmer sa petite- cousine, on lui pardonne. Quelques années plus tard, en 1963, le producteur fou, et néanmoins génial, qu’est Phil Spector sort (avec son nom en plus gros caractères que les interprètes) la mythique compilation A Christmas Gift For You. Disque aujourd’hui culte, il montre que ce diable de Spector pouvait accorder sa révolutionnaire façon d’enregistrer (le fameux Wall Of Sound) aux chants les plus traditionnels si cela permettait d’avoir des billets de banque plein les poches.
Sainte nuit douce et funkie
Le problème avec les chansons de Noël, c’est que l’on tourne vite en rond. Pour écrire cet article, j’ai dû écouter trente-huit versions de « White Christmas », soixante-et-une de « Santa Claus Is Coming To Town » et presque autant de « Silent Night ». Ma conscience professionnelle a parfois été, je l’avoue, ébranlée. Pour éviter le dégoût total, il faut donc trouver des stratagèmes. Quitte à entendre les mêmes chansons, autant les écouter dans des registres variés. Disons-le tout de suite : il n’y a pas que des réussites, mais parfois ça fonctionne. C’est le cas avec A Motown Christmas, compilation de l’incontournable label Motown qui réunit cette année-là (1973) les Jackson 5, Stevie Wonder, The Supremes, Smokey Robinson et The Temptations. Ce n’est pas rien. Évidemment, l’esprit de ce Noël est assez éloigné de l’idée que certains s’en feraient. C’est un Noël funk & soul durant lequel on se déhanche parfois langoureusement en sonnant les cloches.
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La version qui fout les boules
Je ne pouvais pas terminer cet article sans parler d’un disque qui a été pour moi un cauchemar auditif, une torture sonore, non pas seulement durant les premières coupes de champagne de certains Noëls, mais bel et bien pendant des années. Ma sœur, grande fanatique de Mariah Carey, avait eu au Noël 1994 l’album Merry Christmas de la plus exaspérante diva des années 90. Je me souviens de me retenir le plus longtemps possible (deux ou trois chansons au maximum) de tambouriner sur le mur de la chambre de cette sœur qui passait à plein volume ces titres immondes en accompagnant la chanteuse à tue-tête. Durant une semaine et pour respecter l’essentiel travail de recherche que méritait cet article, j’ai écouté des dizaines de disques de Noël (je m’en souviendrai). Mais j’avais soigneusement esquivé ce terrifiant Merry Christmas. Hélas, au lendemain d’une soirée où j’avais parlé de cet article à une inoubliable Tahitienne, je me réveillais chez elle au son d’O Holy Night : ce poison de Mariah Carey. Pour punir mon inconséquence, elle avait choisi cette cruauté. J’attendrai Noël prochain pour lui offrir le vinyle.





