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[Cinéma] Tár : effet retard

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Publié le

25 janvier 2023

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Piège énigmatique à la fois pour son personnage et le spectateur, Tár délivre une image ambigüe de la cancel culture. Remarquable mais un peu juste.
Tar

Portrait très commenté de l’annulation d’une cheffe d’orchestre qui donne son titre au film, Tár impressionne autant qu’il laisse perplexe. Rançon de sa maestria, le spectateur est rapidement pris dans un labyrinthe qui n’oublie jamais son Minotaure. Le film précédent du rare Todd Field, Little children – seize ans entre les deux – dénotait une hystérie puritaine occultée jusqu’à un final qui ne laissait guère de doute : tout désir non socialement admis mérite la punition. Celle-ci viendra également dans Tár, de façon programmatique mais maquillée par une structure éclatée qui brouille la réception des informations.

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Très documenté, le film fourmille de références pointues sur la direction d’orchestre qui passeront allégrement au-dessus de la tête des non-mélomanes, choix surprenant pour un film hollywoodien, même d’auteur. Chez Field, la réelle sophistication de l’écriture sert un but univoque mais déguisé : clouer au pilori qui outrepasse les limites. Tár est comme écartelé entre un couple de films qui nécessitent tous deux une revoyure pour en bien discerner les enjeux : Mulholland Drive et Caché. Du premier, il retient le saphisme et les relations de pouvoir dans un milieu artistique – beaucoup moins réfrigérés chez Lynch – une vision non-linéaire de l’espace et du temps, avec d’étranges chausse-trappes, ainsi qu’une atmosphère de culpabilité latente qui s’attache au personnage principal.

On trouve également une scène d’audition emblématique, totalement dédramatisée chez Field par un panneau occultant. Mais les rapprochements les plus féconds se feront avec le Haneke : comme Caché, Tár démarre par des images volées signifiant la surveillance du sujet (Cate Blanchett endormie, un masque sur les yeux, dans un vol long-courrier ; la maison qu’occupe le présentateur joué par Daniel Auteuil). Et surtout les deux films nouent le destin de leur personnage principal à ce que l’on pourrait nommer une intervention du médium. Les cassettes-vidéos intrusives et sans expéditeur que reçoit de plus en plus fréquemment Daniel Auteuil pointent une faute passée que le film mettra finalement à jour, grâce à la génération qui suit, on peut supposer.

La thèse selon laquelle Tár est l’une des plus grandes musiciennes du siècle naissant sera soumise à une lente érosion

Dans Tár, le médium prend littéralement la forme d’une Némésis : un fichier vidéo enregistré sur téléphone et remonté à charge invente une « agression » – selon les termes aujourd’hui consacrés – de Tár sur l’un de ses élèves racisé, pangenre et psycho – ou neurologiquement déficient (un tremblement nerveux de la jambe que Tár tente de stopper à un moment). Field, en début du film, présente la scène en un seul plan-séquence qui suit les déplacements de la chef d’orchestre dans l’amphithéâtre. L’avantage de ce plan filé est qu’on y voit distinctement Tár bouger d’un endroit à un autre, remontant notamment les travées, ou indiquer sa place à l’étudiant au piano à côté d’elle. Hormis eux, tous les présents sont statiques. La vidéo dénonciatrice multiplie les changements d’axe et les gros plans qui sont tout simplement impossibles à obtenir dans la configuration que l’on a vue précédemment. Le médium est donc la Némésis, hâtant la chute de Tár que souhaitent une kyrielle de jeunes femmes abusées ; on n’en verra que deux ou trois, son assistante Francesca (Noémie Merlant) et une autre bientôt suicidée, Krista Taylor, réduite à sa chevelure rousse filmée de dos et à quelques mails désespérés.

Synthétiquement présentée dans une masterclass après le générique de fin, décalé et inversé en tout début de film, la thèse selon laquelle Tár est l’une des plus grandes musiciennes du siècle naissant sera soumise à une lente érosion dans les deux heures qui suivent, l’antithèse de ses mauvais comportements touchant aussi bien ses proches qu’elle-même par ricochet (chute même pas métaphorique, poursuite par des bruits fantômes). Qui dit thèse et antithèse implique synthèse (ou foutaise, c’est selon). Un choix assez osé de Field décale l’action en Asie du Sud-Est dans un pays non nommé, composite ou imaginaire. S’y pratique sur la contrevenante ce qui se voyait déjà à la fin de Little Children : une punition, cette fois-ci non plus corporelle (castration réelle ou symbolique), mais une rééducation ironique qui amène à repenser l’intégralité du film. On ne dévoilera pas son secret qui nécessite une attention poussée à des détails (un panneau bilingue) et la pratique du tagalog (Google Trad peut aider), on en a déjà trop dit…

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Mais, derrière la maîtrise non négligeable, on peut juger le propos un peu court et déjà résumé dans son titre : tar, moins le signe diacritique chic, signifie « goudron » et les plumes du supplice, bien connu des lecteurs de Lucky Luke, seront fournis par les développements du récit. Tout le parcours du film dévoile un mauvais karma et le retour à la case départ matérialisé par le déplacement du générique final au tout début. La prétendue critique de la cancel culture s’apparente ainsi à sa justification (et le choix d’une femme comme harceleuse pratiquant l’abus de pouvoir apparaît pour ce qu’il est, une diversion au-delà de l’inversion des sexes). Derrière la jeune génération qui demande la tête de Tár, on trouve, caché, Field lui-même : qui d’autre pour fourbir les armes – la vidéo remontée – qui la mettront à bas ? Qui d’autre pour choisir des valeurs de plan hanekiennes indiquant la distance morale ? Cette réserve émise, terminons en vantant les acteurs tous admirables : Cate Blanchett, dont la froideur technique fait merveille, mais aussi Noémie Merlant, et la merveilleuse Nina Voss en compagne trahie, pratiquement la seule touche d’humanité de tout le film.


TAR (2h38), de TODD FIELD, avec Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, en salles le 25 janvier

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