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Marco Martella : un jardin sinon rien

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Publié le

29 mai 2023

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Derrière des hétéronymes ou sous son nom, Marco Martella publie depuis dix ans des livres inclassables qui parlent de jardins, de fleurs, de paysages et d’écrivains. Son nouveau recueil, Les Fruits du myrobolan, est une mosaïque de proses courtes sur la région où il a élu domicile, la Brie, avec ses champs, ses villages à l’abandon, son fantôme de Beckett. Rencontre.
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Pouvez-vous vous présenter, Marco Martella ? Et nous en dire plus sur vos activités de jardinier ?

Dans mes notices biographiques on lit que je suis jardinier et écrivain. En réalité, je ne suis pas jardinier de métier: je ne me suis occupé que des différents jardins où j’ai vécu depuis que je suis en France. Il est vrai qu’à chaque fois que j’écris, un jardin apparaît, réel ou imaginaire. Je ne sais pas pourquoi. J’imagine que je me sens à l’aise dans les jardins et que j’ai envie de me sentir à l’aise dans ce que j’écris aussi. Parfois j’ai même le sentiment que le jardin nous offre un modèle de ce qu’un récit ou un poème pourrait ou devrait être: de petits mondes dans lesquels on est bien, que l’on ressent comme habitables, à partir desquels on regarde le monde dehors. Ou des refuges, sans doute éphémères, où toutes sortes de choses peuvent pousser, qui offrent à la fois la lumière et l’ombre nécessaires à la vie.

Vos deux premiers livres étaient signés d’hétéronymes : un philosophe anglais, Jorn de Précy, et un jardinier bosniaque, Teodor Ceric…

J’ai toujours été attiré par les auteurs qui essayent de brouiller les pistes et de se cacher derrière des fausses identités ou des personnages, pas par modestie mais pour répondre à un besoin d’ombre, ou à un désir de fuite face aux lois inéluctables de la vie ou à cette prison qu’on appelle « identité ». C’est presque drôle de penser à eux à une époque où des écrivains se font filmer pendant qu’ils font l’amour dans des chambres d’hôtel et où dès le mois de septembre, les parois du métro parisien sont tapissées d’affiches sur lesquelles on voit la tête des auteurs de la rentrée. À part ça, avancer masqué vous donne une certaine liberté et ce serait dommage de ne pas en profiter. Et puis écrire, c’est toujours avancer masqué et on sait que l’auteur est toujours une invention: dès que votre livre paraît, et que vous vous mettez à répondre aux interviews, vous devenez vous-même un personnage.

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Vouliez-vous aussi vous inscrire dans une certaine tradition ?

Je ne connais que Pessoa qui a utilisé des hétéronymes mais je n’ai certainement pas la présomption de m’inscrire dans sa lignée.

Pourquoi publier désormais sous votre nom ?

Après avoir écrit deux livres en utilisant des hétéronymes, ç’aurait été compliqué de continuer. Je ne voulais pas que ça devienne une posture un peu « artificielle ». Le jeu doit continuer mais sous des formes différentes.

Comment qualifiez-vous vos livres : promenades, flâneries, proses, récits ?

Promenades, ça me va. Il faut donner au récit le naturel qui convient à la flânerie alors que la plupart du temps le processus de l’écriture ressemble plus à une escalade voire, parfois, à une expédition au pôle Nord. Il ne faut pas que le lecteur aperçoive ou ressente lui-même la fatigue, les moments de découragement, les pierres sous les chaussures.

« J’ai trouvé une petite place dans la langue française, si accueillante, si littéraire et favorable aux aventures poétiques »


Marco Martella

Vous reconnaissez-vous des « modèles » dans ce genre du récit-promenade ?

Je ne sais pas si j’ai des modèles. Dans Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, on trouve cette liberté, celle du récit comme déambulation, mais ce serait un modèle trop haut pour moi. Sebald est l’un des rares auteurs des dernières décennies dont l’histoire, je crois, retiendra le nom.

Plus généralement, à quelle « galaxie » littéraire vous sentez-vous appartenir ?

Il n’y a pas qu’une galaxie, bien sûr, et je serais incapable de dire ce qui relie entre eux les auteurs que j’ai aimés. Qu’ont en commun les poètes romantiques anglais, Keats ou Shelley, qui m’enchantaient quand j’étais adolescent, et Thomas Bernhard, que je découvre (très tard!) en ce moment? D’autant plus que je continue à lire les auteurs de ma jeunesse. J’aime beaucoup les romans de cette arrière-saison de la littérature qui est la nôtre, ceux de Vila-Matas, Bolaño ou, bien entendu, Sebald. J’aime l’idée que si l’art du roman s’est épuisé, au moins depuis Joyce, il produit de si beaux fruits tardifs.

Écrivez-vous en français directement ?

Je n’utilise l’italien que pour des articles mais j’aimerais bien recommencer à utiliser ma langue pour écrire des récits. J’ai trouvé une petite place dans la langue française, si accueillante, si littéraire et favorable aux aventures poétiques. Écrire dans une langue qui n’est pas la sienne est un défi, mais un défi agréable. Il faut faire avec les limitations qui viennent du fait qu’on ne maîtrise pas vraiment la langue, qu’elle ne vient pas aussi naturellement que sa langue maternelle. Mais là aussi on peut se demander si un écrivain n’utilise pas toujours une langue qui n’est pas tout à fait la sienne et qu’il doit apprivoiser tout en se laissant apprivoiser par elle. Quant aux limitations, il en va dans l’écriture comme dans la vie, je le crains. Il faut faire avec, tirer le meilleur parti d’une mauvaise situation et même en faire un levier pour aller un peu plus loin.

 « Le jardin nous offre un modèle de ce qu’un récit et un poème pourraient ou devraient être »


Marco Martella

Comme dans Fleurs, vous procédez toujours par le biais d’un dialogue, comme si vous cherchiez à rester en retrait…

Ce n’est pas un choix délibéré, ça se fait naturellement: je suis plus à l’aise dans ce rôle-là. J’évite le devant de la scène, si je peux.

Votre livre parle de la Brie, cette région de l’Est du bassin parisien que Balzac appelait dédaigneusement un « désert de céréales ». Était-ce une forme de défi de consacrer un livre à ce lieu sans relief, si peu séduisant à première vue ?

J’y pensais depuis longtemps. Depuis que je vis dans la Brie, je me demande ce que je fais ici. Les moments de découragement et l’envie de fuir succèdent aux moments où il me semble que ce n’est qu’ici, dans ce paysage oublié, peu séduisant comme vous dites, sacrifié à l’agriculture intensive et à l’horreur de l’aménagement du territoire, que ce qui reste de beauté dans notre temps peut apparaître. Il y a assez de silence ici, de l’ombre, il y a de la place pour une poésie – la seule qui nous reste peut-être – de l’abandon, de l’oubli. Un vieux verger ou une église dont plus personne ne se souvient du nom au milieu des champs labourés, des jardins surannés bien cachés derrière des maisons endormies, un bosquet qui pour quelque raison n’a pas encore été rasé. Cette beauté pauvre, fragmentée est consolatrice, elle peut même être splendide parfois. Il me semble que la tâche de la littérature aujourd’hui, c’est de décrire, ou mieux de raconter ce qui reste, avant que ça ne disparaisse.

Que symbolise le myrobolan du titre, ce prunier assez commun ?

J’aime le fait que les fruits de ce prunier sauvage changent de forme constamment. D’abord ils ressemblent à de petites olives, ensuite à des prunes, pour prendre, lorsqu’ils sont mûrs, l’aspect de grosses cerises. C’est un « arbre caméléon », comme dit un des personnages du livre. J’aime aussi le fait que personne ne connaît ses fruits, qui sont les plus discrets du monde. Mais ils possèdent un goût assez surprenant, un peu sauvage. Et c’est le premier arbre à fleurir dans la Brie, alors que les autres sont encore plongés dans le sommeil.

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Outre quelques voisins pittoresques, vous évoquez deux écrivains dans ce livre, Beckett et Violet Trefusis. L’écriture, le jardinage, la contemplation des paysages sont-ils pour vous la même chose ?

Finalement, ces écrivains aussi sont des voisins et des voisines. Le travail du jardinier et celui de l’écrivain se ressemblent. Dans les deux cas, il s’agit de faire apparaître, de prendre des éléments que la vie vous offre et de les réorganiser pour créer une œuvre qui n’existerait pas dans la vie nue. De braver le temps aussi, de défier la mort peut-être. Ni le jardin ni l’œuvre littéraire n’y parviennent vraiment, sauf dans quelques moments de grâce, des moments magiques dans le vrai sens du terme. La littérature, comme le jardinage, est une question d’alchimie.

On dirait que pour vous, le fait qu’un écrivain ait vécu dans un lieu rehausse ce lieu…

Je ne sais pas pourquoi mais j’aime raconter les liens qui ont existé entre certains écrivains et les lieux, surtout les lieux où ils ont vécu de petites vies utopiques, où l’écriture et le paysage ne font qu’un. C’est le cas de Beckett et de la silencieuse campagne briarde qu’il aimait beaucoup. Parfois je passe devant la maison où il habitait une partie de l’année, à Ussy, face aux champs de blé, pas loin du village où je vis. Elle est toujours là. Elle paraît toujours inhabitée mais le jardin – qui est la négation même du beau jardin sauvage et artistement négligé, aujourd’hui à la mode – est impeccablement entretenu: une pelouse vide, quelques arbres sans grand intérêt qui semblent se demander ce qu’ils font là et vont doucement vers le silence.

On vous sent fasciné par les maisons à l’abandon…

La condition de l’abandon est toujours propice à la poésie. Ces maisons sont un peu en dehors de la vie, elles regardent le temps qui passe mais l’histoire ne les atteint plus. Là aussi il y a une liberté, des histoires à raconter, une beauté étrange (et moderne) qui apparaît de temps en temps. Comme des fantômes justement, traditionnellement les habitants privilégiés de ces maisons.

« La mélancolie et la nostalgie sont les derniers sentiments qui échappent au bruit de notre époque, à la visibilité, à l’hyper-connexion, à l’esprit grégaire »


Marco Martella

La littérature est-elle pour vous une forme de la mélancolie, a-t-elle un rapport nécessaire au passé ?

Je me souviens de ce vers de Pasolini: « La connaissance est dans la nostalgie. Qui ne s’est pas perdu ne possède pas. » La mélancolie et la nostalgie me paraissent les derniers sentiments qui échappent au bruit de notre époque, à la visibilité, à l’hyper-connexion, à l’esprit grégaire. Ce sont des sentiments qui se nourrissent d’ombre et de silence. Ils nous offrent une certaine liberté et, pour utiliser une métaphore qui ne l’est pas vraiment, c’est dans ce terreau que la beauté surgit de temps à autre, selon des lois impénétrables. Encore une fois, le jardinage et l’écriture sont plus proches l’un de l’autre qu’on ne le pense.

Quel livre sur les jardins nous recommandez-vous ?

Le livre que Derek Jarman a écrit sur le jardin qu’il a planté dans le Kent alors qu’il savait qu’il avait peu de temps à vivre reste pour moi un chef- d’œuvre de la littérature des jardins. Il s’appelle (titre magnifique) Un Dernier Jardin.

Pouvez-vous dire un mot de la revue Jardins que vous dirigez ?

C’est une revue annuelle et thématique qui explore le jardin dans sa dimension poétique plus qu’horticole, que je publie aux Éditions des pommes sauvages. Depuis 2010, des sujets comme le temps, l’ombre, la lisière, les racines et, l’année dernière, la musique ont été abordés grâce à des écrivains, des historiens, des paysagistes, des botanistes. Elle a une vie assez cachée, c’est une revue de niche, comme on dit, et ça aussi me convient bien.


LES FRUITS DU MYROBOLAN, MARCO MARTELLA,
Actes Sud, 192p., 20 €

EN KIOSQUE

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