Skip to content

[Cinéma] Madame Hofmann : les tiques du documentaire

Par

Publié le

11 avril 2024

Partage

Portrait convenu d’une infirmière courage, Madame Hofmann est la nouvelle occasion qu’a trouvée Sébastien Lifshitz pour s’essuyer les pieds sur des prolétaires. Du patronage aussi inopérant qu’infect.
© DR

De toutes les escroqueries du cinéma français, l’une des plus florissantes se nomme Sébastien Lifshitz, devenu on ne sait comment l’un des phares nationaux du documentaire avec deux César (Les Invisibles en 2013, Adolescentes en 2021). Après avoir souqué ferme dans la fiction naturaliste LGBT en début de siècle, l’auteur du plus risible qu’immortel Plein sud (2009) a vu la lumière : l’Autre ou ce qui en tient lieu. Son œuvre de documentariste s’est patiemment construite autour des minorités sexuelles à qui il a offert un miroir et un safe space, jouant sur les discriminations dont ses modèles ont souffert, comme dans Bambi (2013), portrait réussi d’une transsexuelle française « historique ». Les communautés homo ou trans pourvoient son cinéma en personnalités hautes en couleur qui ont réfléchi à leur parcours.

Lire aussi : [Cinéma] Quitter la nuit : la nuit des femmes

Ces militants pour la plupart ont un message à transmettre, et Lifshitz le relaie tel une chambre d’écho, avec supplément didactique et lacrymal si besoin, puisqu’il partage leurs revendications. La bienveillance apparente est comprise dans le projet. Mais qu’il se tourne vers des sujets hétérosexuels, et l’identification se casse, le regard devient moins amène. C’est particulièrement le cas dans Adolescentes et son dernier film – qui se trouve être aussi l’un des pires – Madame Hofmann.

Instrumentaliser le réel

Souvent produit ou coproduit par la télévision (ARTE), Lifshitz s’est spécialisé dans un calibrage formel digne du petit écran, même quand il est destiné au grand. Des sujets porteurs vont avec un traitement filmique plus proche d’un reportage de JT que du documentaire de création : ici, l’infirmière-chef en oncologie d’un hôpital marseillais saisie en fin de COVID, après un AVC et aux portes de la retraite. Des entretiens face caméra où l’héroïne se raconte sont intercalés avec des scènes in vivo qu’il n’hésite pas à faire rejouer (on s’en rend compte aux changements d’axe dans les discussions entre Mme Hofmann et le chef de service qui redoute son départ). Dans un passage effarant, la caméra aux basques de Mme Hofmann pénètre en coup de vent dans le bureau d’un médecin qu’elle apostrophe : « Ton patient, il est mort ! », alors que le mis en cause feint la surprise. De deux choses l’une, soit le chirurgien n’était pas au courant du décès, et ce procédé est parfaitement douteux ; soit il l’était déjà, et la scène est rejouée, ce qui interroge sur l’éthique documentaire à l’œuvre.

Souvent produit ou coproduit par la télévision (ARTE), Lifshitz s’est spécialisé dans un calibrage formel digne du petit écran, même quand il est destiné au grand.

Dans les deux cas, les soignants sont instrumentalisés par Lifshitz qui ne prélève du réel que le déjà-vu façon Urgences, le reconnaissable et le sensationnel dont on peut faire commerce auprès du grand public. D’où aussi le choix de Marseille, son accent et ses pagnolades légères. On fait mine de donner un état des lieux de la France qui soigne, mais le minutage des séquences contredit la pseudo-noblesse d’intention. Mme Hofmann n’est filmée au travail qu’un quart d’heure sur tout le film, alors que les scènes de pause et repas entre collègues représentent le double, sans compter l’interminable séquence de fête de départ à la retraite. Cet horrible chaînon manquant entre M.A.S.H et Plus belle la vie s’apparente à un bizutage reconstitué où la démissionnaire se bat avec son équipe à grands jets de Bétadine dans les couloirs. Filmer Mme Hofmann se plaindre du manque d’effectif à longueur de temps et consacrer la moitié de son film à de la rigolade et de l’informel, quoi de plus contreproductif ? Salauds de fonctionnaires ! Car, il faut le dire, la caméra de Lifshitz ne respecte que les sujets LGBT maîtrisant leur image ou les manipulateurs habiles à se mettre en scène, doubles évidents du réalisateur comme la mère de l’immonde Petite fille.

Se montrer intrusif

Le réel est sitcomisé, chez Lifshitz, comme dans Adolescentes où la poussée en âge de deux jeunes filles – l’une plutôt Groseille, l’autre Le Quesnoy – était l’occasion d’un déballage familial et sexuel gênant et intrusif. L’ennemi dans ces films est le silence et la pensée. D’où la musique sentimentale omniprésente jusque sur des plans de soins à des agonisants. Devant un paysage alpin, Mme Hofmann en vante le calme, forçant la bande-son à se taire quelques secondes après sa remarque, léger décalage qui a tout du lapsus. Sous sa caméra, Mme Hofmann devient littéralement une pipelette. Elle n’est vraiment touchante qu’à l’occasion de deux scènes, quand elle raconte la mort d’une enfant atteinte de méningite, et lorsqu’elle a affaire à un patient agité. Dans le seul plan notable du film, le cadre isole ses mains en mouvement qu’elle semble imposer à distance, à quelques centimètres de l’homme qu’elle veut calmer.

Le réel est sitcomisé, chez Lifshitz, comme dans Adolescentes où la poussée en âge de deux jeunes filles – l’une plutôt Groseille, l’autre Le Quesnoy – était l’occasion d’un déballage familial et sexuel gênant et intrusif. L’ennemi dans ces films est le silence et la pensée.

Cet espace qu’elle met entre elle et lui est celui du respect. Le vampirisme de Sébastien Lifshitz va tout à l’inverse ; il ne s’arrête même pas à Mme Hofmann puisqu’il inclut aussi sa famille, sa mère immigrée italienne et ancienne infirmière, sa fille, son compagnon dont on connait très vite les problèmes de santé, au mépris de tout secret médical. Il filme ainsi Mme Hofmann chez le médecin, ou en plein examen, la caméra littéralement posée à l’intérieur de l’appareil qui va déceler une pathologie potentiellement mortelle. Dans sa chambre, pelotonnée sous ses draps, elle est saisie en pleine conversation téléphonique par la caméra qui occupe la place de la descente de lit.

Réduire l’humain

Cet envahissement de l’intime permet de mettre à jour la thématique souterraine de la reproduction sociale autant que génétique, puisque la mère de Mme Hofmann souffre d’un cancer du sein et qu’elle risque aussi d’en souffrir à son tour. Zola à la petite semaine confit dans son mépris de classe, Lifshitz ose le suspense aux résultats avec un double rendez-vous mère-fille face à la même praticienne. Revient en mémoire une liaison marquée de Mme Hofmann, pour signifier l’épuisement de son équipe : « Tout le monde est-t’à bout ». Et ce « tabou », que Lifshitz a laissé pour le comique involontaire, rend bien compte de ses impasses définitives. La complexité d’un être humain est taboue pour ce cinéma d’une malignité presque macroniste qui fait mine d’empathie pour écraser de la semelle. Lifshitz est un positiviste méchant qui ne croit qu’à la science surplombante et sans pitié (les hormones promises au Sasha en transition de Petite fille, la double mastectomie envisagée pour Mme Hofmann).

Lire aussi : [Cinéma] Enys men : songes de Pierre

S’avérer dégueulasse

Dans une interview chez le dégoulinant Trapenard sur France Inter, le documentariste donnait des nouvelles d’Emma et Anaïs, les jeunes filles d’Adolescentes, regrettant comme un oncle scrogneugneu que la seconde, d’extraction populaire, ait « pété les plombs » et arrêté sa formation, sans envisager une seconde que son documentaire ait pu avoir des conséquences sur sa vie. Être filmé par Lifshitz peut causer des dommages irréversibles. Il faut se rendre à l’évidence : le très digne « Madame » de Madame Hofmann n’était qu’un leurre pour amadouer son sujet, voire les spectateurs. Le parasitisme social perfide de son auteur doit être dénoncé pour ce qu’il est : une pure et simple dégueulasserie.

MADAME HOFMANN (1h44), documentaire de SEBASTIEN LIFSHITZ, en salles le 10 avril

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest