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Les critiques littéraires de février

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Publié le

3 février 2024

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de février.
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DE L’ALTITUDE ET DU FEU

Le jeune écrivain Simon Berger s’essaie à méditer sur un lieu à forte résonance pour servir le projet de la collection Arpenter le sacré, chez DDB, et, de retour dans son Auvergne natale, après une ouverture tonitruante sur la  cathédrale de Clermont- Ferrand, immense et noire,  en pierres de Volvic, il commence de liguer ses « Volcaniques ». Plusieurs ombres, certaines discrètes, d’autres glorieuses, d’autres encore oubliées (des ancêtres dont on a les photos de jeunesse, Didier, un professeur décisif; Pascal, Jeanne d’Arc, Max Jacob; Pierre le Vénérable) sont convoquées au fur et à mesure de pérégrinations où l’unité de lieu permet la multiplication des temps. Comme Dieu, l’Auvergne vomit les tièdes, et entre les hivers comme des déserts blancs, des étés qui martèlent la terre et la pierre de lave, ses paysages poussent à des caractères tranchés. Berger se fait lyrique, baroque, intense, panoramique; on se perd un peu dans ses aperçus et ses combinaisons, et puis soudain, il relie ces fils en relatant l’expérience de sa conversion chrétienne: « La conversion ne pourrait que dans ce syllogisme: c’est beau; ils sont morts; donc c’est vrai. » et il atteint alors des vues qui justifient toute errance préalable. Une belle coulée de lave. Romaric Sangars

LES VOLCANIQUES, SIMON BERGER, Desclée
de Brouwer, 128 p., 15,90€

DYSTOPIE RATÉE

Mon nom dans le noir est une novella tirée d’un recueil qui, dans la version originale parue en 2021, comportait aussi cinq nouvelles. Peut-être aurait-il été préférable de traduire plutôt ces dernières car pour ce qui est de la novella, il n’y a pas de quoi sauter au plafond. L’auteure, s’inspirant des événements de Charlottesville en 2017, imagine une Amérique plongée dans le chaos, livrée aux mains de suprémacistes blancs. La narratrice, descendante noire de Thomas Jefferson, se réfugie avec un petit groupe dans la demeure du rédacteur de la Déclaration d’indépendance, à Monticello… Les dystopies engagées – peu importe dans quel sens – sont un ratage 99 fois sur 100. Celle-ci n’échappe pas à la règle : scénario brouillon (on ne sait même pas si l’apocalypse est d’origine climatique ou politique), personnages sans profondeur, rythme mou, message souligné. Le style est une circonstance aggravante, dans le genre : « Le soleil de l’après-midi éclaboussait d’orange nos bras et nos jambes » . Jérôme Malbert

MON NOM DANS LE NOIR,
JOCELYN NICOLE JOHNSON, Albin Michel,
214 p., 20,90€

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BAL TRAGIQUE DANS LE MORVAN

Un écrivain exilé dans le Morvan participe un peu malgré lui au sabotage d’une éolienne. S’ensuit toute une série de péripéties plus ou moins rocambolesques (mort accidentelle, décapitation de cheval, kidnapping et vendetta tchétchène) qui impliqueront une galerie de personnages caricaturaux – mais brossés avec talent. Un petit roman nerveux, qui oscille entre le roman noir et la satire sociale, et a le mérite de mettre la lumière sur cette fameuse « diagonale du vide » qui semble désormais la proie d’une criminalité endogène, qu’elle soit souterraine ou subventionnée. Philippe Grimbert, médecin de formation, est particulièrement bon dans l’exercice d’une certaine cruauté, mais on regrette parfois que le roman ne s’émancipe pas davantage de son statut de pur divertissement. Reste que le style est enlevé et précis à la fois: Grimbert ne se prive pas pour faire quelques digressions réjouissantes et emmène le tout avec un plaisir contagieux. Marc Obregon

QUI SÈME LE VENT, PHILIPPE GRIMBERT,
Le Dilettante, 287 p., 19€

PORTRAIT HÉROÏQUE

Comme un petit appendice à la série des Manifestes incertains, ce Nietzsche au piano obéit au même principe et à la même manière – un écrivain, un texte, des dessins –, mais sur un format et un sujet resserrés, ici Nietzsche et la musique: les tentatives de Nietzsche de composer, son rapport à Richard et Cosima Wagner, son rapport à la Grèce, sa vision de la musique comme art suprême et du musicien comme héros ultime. Ce faisant, toute la vie du philosophe est reparcourue comme en accéléré, depuis sa naissance en 1844 près de Leipzig jusqu’à la crise d’apoplexie fatale d’août 1900. Comme dans les volumes du Manifeste, c’est la correspondance des dessins (peu nombreux ici, mais le volume est très bref) – ces noirs et blancs contrastés, précis, avec les grisés en rayures de gravure – et du texte qui donne son caractère et sa force à ce petit volume, la moustache invraisemblable du philosophe et son léger strabisme l’élevant d’emblée au rang d’un personnage hors-normes. JM

NIETZSCHE AU PIANO, FRÉDÉRIC PAJAK,
Noir sur Blanc, 90 p., 15 €

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SOLLERSIEN EN DIABLE

On prétend que Philippe Sollers disparu voici un an ne laisse aucune trace derrière lui, c’est faux : il a un disciple, Vincent Roy, qui signe avec Retour à Kensington un roman sollersien – mince, découpé en paragraphes courts, désinvolte, digressif, chic, ultra-snob, truffé de citations, obsédé par le Prince de Ligne et par Casanova. Le narrateur, exilé de Paris et séparé de sa femme, file le parfait amour à Londres avec une Italienne qui s’occupe d’art; il écrit un peu et médite sur la société, songeant qu’il faut s’en couper hermétiquement pour recentrer sa vie sur lui- même et sur son couple. La quatrième de couverture, joliment tournée, résume bien l’intrigue: « La vie très singulière, étrange et libre de ces personnages, leur emploi du temps ». Comprenez: voici le bavardage élégant, narcissique et pédant d’un intello poseur et vieilli, qui imite le style et remâche les thèmes pâlis de son vieux maître. La phrase qui précède, en dépit des apparences, n’est pas forcément à charge. JM

RETOUR A KENSINGTON, VINCENT ROY,
Le Cherche-Midi, 118 p., 15 €

ASPHYXIE LITTÉRAIRE

Avec Homéomorphe, au sujet duquel nous l’avions interviewé il y a deux ans, Yann Brunel avait tracé les grandes lignes d’une œuvre exigeante, traversée de questions mathématiques et travaillée par un style poétique qui n’était pas sans rappeler un certain Antoine Volodine. Ce nouvel opus tâche de s’inscrire dans la continuité du précédent, malheureusement il en approfondit surtout les écueils. Dur de comprendre quelque chose à cette histoire vaguement policière, dans laquelle Brunel tente de télescoper l’accident nucléaire de Tchernobyl à un univers post-soviétique fantasmé qui relève trop de l’exercice de style pour vraiment susciter l’intérêt. Le tout est noyé dans une langue qui multiplie les affèteries agaçantes – comme ces substantifs « adjectivés » qui bourgeonnent à chaque page: on y trouve ainsi des « visages labyrinthe », des « yeux massacre » et des « doigts reptiles ». Tout cela se prend un peu trop au sérieux : là où Volodine s’en sort par son caractère profondément ludique, Brunel s’enfonce dans son marécage « soviet-punk », asphyxié par son propre style. Dommage. Marc Obregon

QUATRE OU CINQ VIES D’ILLYA GRISOV,
YANN BRUNEL, Gallimard, 368 p., 23,50€

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EXIL INTÉRIEUR

S’il y a une « littérature- Pulitzer », l’œuvre de Hisham Matar en est assurément le parangon: pavé mémoriel dédié à l’exil, Mes Amis raconte le destin d’un immigré lybien à Londres pendant les sombres heures du régime de Mouammar Kadhafi. Un homme marqué au fer rouge par une violence séminale, puisqu’il a reçu une balle pendant une manifestation d’étudiants devant l’ambassade libyenne en 1984 (une manifestation qui a réellement coûté la vie à une policière britannique, Yvonne Fletcher). Toute la force du roman est sans doute de montrer à quel point ces vies d’exilés reposent sur le mensonge: contraint de rester en Angleterre pour ses prises de position, le narrateur, qui se sait potentiellement surveillé par les services secrets de Tripoli, doit mentir à tout le monde… y compris à lui-même. Le roman n’est pas tant une célébration de la contestation politique qu’une réflexion amère sur le déracinement – mais aussi sur l’impasse démocratique qui a suivi les Printemps Arabes. Consistant et tragique. MO

MES AMIS, HISHAM MATAR, Gallimard,
491p., 23,50€

AUTOPSIE LITTÉRAIRE

« Je veux comprendre. Comment l’on passe d’une naissance dorée, les fées penchées sur le berceau du fils de comte, futur comte, à la maison du mort maudit. Comment une vie change peu à peu de ton, comment l’histoire se resserre jusqu’au drame, jusqu’à l’effroi du cinquième acte. » Muriel de Rengervé découvrant le décor misérable où l’on retrouve son beau-père mort, emploie la durée exceptionnellement longue précédant la mise en bière pour méditer le mystère de cette décadence, présentant son livre comme le journal de cette méditation. Héritier d’une vieille et grande famille bretonne, Gabriel traversera l’existence avec un mélange de grandeur désinvolte et d’irresponsabilité, marié à une beauté atteinte de bovarisme et bientôt déçue et déchue. Il y a un côté « Chute de la maison Usher » dans le récit de Rengervé, qui élabore ce double-portrait avec un style élégant et des aperçus sociologiques ou psychologiques saisissants. Dommage qu’il demeure trop collé au sujet, à l’enquête initiale, pour revêtir un plein relief et déborder son cadre. MARC OBREGON

GRANDEUR ET MISÈRE DES
CALIGNY
, MURIEL DE RENGERVÉ,
La Mouettede Minerve, 226 p., 16€

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LA PETITE MARION DANS LA PRAIRIE

Depuis un peu plus de dix ans, Marion Fayolle illumine l’édition et la presse de ses dessins charmants, délicats et malicieux (son livre Les Coquins vous convaincra de son talent). Gallimard ne s’y est pas trompé en faisant figurer une de ses œuvres sur le bandeau de Du même bois, son premier roman. Il s’agit d’une chronique paysanne qui se débat, hélas, dans un langage télégraphique, naïf et débordant de sentimentalité. On a la pénible impression de parcourir un livre pour enfants – sans les dessins – qui cherche à rendre mignon tout ce qu’il décrit de peur de traumatiser son lecteur en le plongeant dans les méandres de l’âme humaine. Quel gâchis! D’autant que l’on sent que l’auteur sait de quoi elle parle lorsqu’elle évoque la vie agricole et parce qu’il y a de belles amorces de réflexions sur l’héritage (spirituel, matériel et physionomique) ou des remarques bien vues. Pour ceux que la vie rurale intéresse autant que la littérature nous ne pouvons donc que leur conseiller de passer leur chemin et d’aller plutôt voir du côté de Jourde, Millet ou Falcone. NICOLAS PINET

DU MÊME BOIS, MARION FAYOLLE,
Gallimard, 128 p., 16,50€

AVEC LES CLANDESTINS

Christopher Gérard reprend et augmente Quolibets, publié il y a des années chez L’Âge d’Homme, avec ces Nobles voyageurs dont le titre est tiré d’une formule de Dominique de Roux utilisée à parfait escient, puisqu’il s’agit ici de former une espèce de communauté spirituelle en marge, un ordre de « nobles voyageurs », par des phares récents, des complices directs, des interlocuteurs divers et d’élargir évidemment ce cercle aux lecteurs. Recueil d’articles, de notes de lectures, mais aussi de véritables petits essais (notamment sur Drieu et Morand), et encore de lettres (à Maurice Dantec). Gérard résume un demi-siècle de vie littéraire française en partie sous les radars, derrière les barrières de l’hégémonie culturelle de gauche, et au-dessus des préoccupations du Marché, à partir d’échanges sensibles, de souvenirs de lectures ou de rencontres, et de formules percutantes. On se retrouve ainsi au sein d’un vaste et élégant salon peuplé de silhouettes familières et baroques où règne un ton de conversion supérieure. On conseillera à tous ceux qui se désolent de l’état officiel de nos lettres de venir y rallumer leur enthousiasme en goûtant à la clandestinité. ROMARIC SANGARS

CHRISTOPHERGÉRARD, La Nouvelle Librairie,
464 p., 24,50€

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