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Les critiques littéraires de mai

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Publié le

23 mai 2024

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de mai.
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TROP PLAT, TROP FAT

Après les livres sur sa sœur, sa mère, son père et en attendant son frère, revoici sa mère. Edouard Louis raconte cette fois comment elle s’est extirpée des pattes du connard chez qui elle avait trouvé refuge après avoir quitté son mari, et comment il l’a aidée à recommencer sa vie – en lui trouvant un logement, en lui donnant de l’argent, etc. En soi, le portrait de cette femme pas gâtée par la vie – pauvreté, absence d’éducation, emprise des hommes, etc. –, qui la cinquantaine venue prend son envol, découvrant avec humilité qu’elle a droit elle aussi à la liberté, a quelque chose de poignant. L’auteur ne peut s’empêcher hélas de mettre en scène sa propre vie fantastique – moi en résidence d’écriture à Athènes, moi au téléphone avec un dramaturge allemand, etc. –, donnant du coup l’impression de parasiter le livre qu’il dit vouloir consacrer à sa mère, comme si tout chez lui avait vocation à dégénérer en célébration ambiguë de soi-même, de sa grandeur d’âme et de sa réussite. La fin est symptomatique : 1 200 spectateurs debout applaudissent sa mère venue assister à la pièce tirée de son livre, dont elle est l’héroïne ; elle existe, certes, mais grâce à lui, et au service de sa gloire. Le style, lui, reste fidèle aux canons plats de l’école Ernaux, avec les scories d’usage, du genre « prévenir à l’avance » ou « dans quelle mesure est-ce que ». Jérôme Malbert

MONIQUE S’ÉVADE, Edouard Louis, Seuil, 180 p., 18 €

LES PLUS PARISIENS DES ANGLOPHONES

« La Rotonde et le Dôme étaient à l’époque deux petits cafés, aussi bondés qu’enfumés. Pénétrer dans l’un d’eux, c’était se trouver face à une foule de visages sombres et maussades, russes, polonais ou d’autres nationalités, tout aussi déprimés ». On pouvait tomber aussi sur des peintres, des écrivains, des intellectuels français et américains, d’Ezra Pound à Cocteau, de Mina Loy à James Joyce, de Ford Madox Ford à Hemingway. Écrivain, éditeur, créateur avec William Carlos Williams de la légendaire revue Contact (il lancera aussi en France la maison d’édition du même nom), Robert McAlmon a régné dans les années 1920 sur le petit monde parisien des expatriés anglophones, jouant notamment un rôle important auprès de Joyce, alors attelé à son Ulysse. Paru en 1938, Bande de génies est un volumineux livre de souvenirs où les noms défilent, les lieux, les marges, les mœurs. Un texte un peu dense pour être lu comme une promenade, mais un document précieux pour ceux que l’époque intéresse. Bernard Quiriny

BANDE DE GÉNIES, Robert McAlmon, Séguier, 480 p., 22,90 €

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DUEL AU SOMMET

À l’occasion du centenaire du Manifeste du surréalisme d’André Breton, Gallimard publie pour la première fois en un seul volume les trois lettres aux surréalistes que commit Pierre Drieu La Rochelle, dont l’égarement final dans la collaboration oblitère aujourd’hui le fait qu’il participa vingt ans plus tôt aux errances psychiques si fertiles du mouvement de Breton et d’Aragon, ce dernier ayant même été l’un de ses meilleurs amis. Dans une préface élégante, érudite et subtile, Bertrand Lacarelle évoque magnifiquement ce flirt contrarié entre Drieu et les surréalistes qui nous engage à voir sous un nouveau prisme une partie de l’histoire littéraire du dernier siècle. Si les arguments de l’auteur du Feu follet font mouche sur les impasses ou les fausses nouveautés du mouvement (notamment leur idée que « la lumière viendrait d’Orient » ramenée à un cliché romantique éculé), son sérieux, sa légitimité et sa fécondité possible en son temps n’en sont pas moins justifiés par Drieu. Les annexes achèvent de constituer ici un petit dossier passionnant sur un cas littéraire d’exception. Romaric Sangars

TROIS LETTRES AUX SURRÉALISTES, Pierre Drieu la Rochelle, Gallimard, 156 p., 17,50 €

TÉMOIN DE L’ÂGE D’OR

C’est l’histoire d’un journal intime retrouvé dans une brocante et qui relate un crime passionnel sans victime apparente : celui d’un homme qui fréquente le gratin de la BD française des années 70 et qui, faute de reconnaissance dans le milieu, se met à voler et à collectionner les œuvres de ses maîtres : Druillet, Moebius, Bilal. Avec ce récit-gigogne en forme d’hommage mélancolique à un âge d’or, celui de Pilote, Métal Hurlant et de L’Écho des Savanes, François Darnaudet fait revivre les morts et redonne des couleurs à quelques grands oubliés de cette révolution culturelle en marche : l’éditeur Éric Losfeld, mécène grincheux, le pionnier du bizarre Nicolas Devil ou encore le libraire Jean Boullet, érotomane et occultiste disparu mystérieusement en Algérie en 1970. Confession d’un enfant du siècle, témoin de l’émergence d’une sous-culture devenue reine, d’une marge devenue norme, avec en filigrane ce vertige existentiel du collectionneur qui ressasse ses souvenirs comme on feuillette un vieil album de timbres. Marc Obregon

LE VOLEUR DE TALENTS, François Darnaudet, La Mouette de Minerve, 114 p., 11,90 €

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JOURNAL DE L’OUBLIÉ

Raymond Guérin est l’un des grands oubliés de la littérature française d’après-guerre. L’éditeur Finitude lui rend un hommage nécessaire en publiant le point final – et bouleversant – d’un journal de détention commencé pendant son séjour au stalag et achevé peu de temps après la Libération. On comprend mieux en le lisant pourquoi Guérin fut toujours en retrait du monde littéraire et n’accéda que tardivement à la notoriété, à l’instar d’un Paul Gadenne ou d’un Emmanuel Bove. Malgré ses amitiés prestigieuses (Clara Malraux, Jean Paulhan) et sa reconnaissance précoce par Gallimard, Guérin se comporta toujours comme un exilé à son retour de détention, incapable de faire semblant et prisonnier d’une sensation étrange, très romanesque : l’impression que le réel tout entier avait été escamoté pendant la guerre et que le Paris libéré n’était qu’un songe truqué. Ainsi, au cœur des scènes de liesse, il ne cessera de penser « à ceux qui sont restés dans les barbelés », et sera un témoin amer de l’épuration des écrivains collabos. Une voix discordante et belle dans sa nudité. Marc Obregon

RETOUR DE BARBARIE, Raymond Guérin, Finitude, 205 p., 18 €

FLAUBERT EN DIRECT

Éric Laurrent change de manière. Outre qu’il demeure toujours hypersensible aux ressorts romanesques de la réalité, le romancier précis et exigeant, styliste hors pair de Clara Stern, de Renaissance italienne ou d’Un beau début (Minuit, respectivement 2005, 2008 et 2016), n’est plus totalement la matière de ses livres ou, si l’on préfère, l’archéologue de sa propre histoire. En d’autres termes, il n’improvise plus sa biographie mais celle d’un autre. Et pas n’importe lequel : Flaubert. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, le futur grand écrivain a 30 ans, il revient juste d’Orient et porte encore à Croisset, au bord de la Seine, où il vit avec sa mère et sa nièce, une « chemise talismanique ottomane […] un sarouel serré aux chevilles et une paire de babouches ». Encouragé notamment par Maxime du Camp, il se lance dans l’écriture de Madame Bovary : 56 mois de travail l’attendent. À l’Œuvre est ensemble le roman de l’écriture du chef-d’œuvre de Flaubert et celui de sa vie. Mais Laurrent a pris un parti et c’est singulièrement réussi : celui d’un béhavioriste-romancier qui viserait à mettre à jour le comportement de son héros au gré des variables de son environnement ! Vincent Roy

À L’ŒUVRE, Éric Laurrent, Flammarion, 403 p., 22 €

Lire aussi : Les critiques littéraires de novembre

PORTRAIT D’UN LIEU

Fortis imaginatio generat casum, une forte imagination produit l’évènement dit un proverbe latin. Et voilà que celle de Jean Hérouard, premier médecin de Louis XIII, s’enflamme au point de décider le monarque, en 1626, de créer « une grande pharmacie en plein air », « un hôpital de jour » pour les plus démunis, dans la capitale : ce sera le Jardin des Plantes. Elvire de Brissac, qui confesse, à 85 ans, signer ici son dernier livre, outre qu’elle nous conte l’histoire du jardin de siècle en siècle et, partant, celle des sciences de la nature, revient encore sur l’aventure des hommes qui les inventèrent. Au cours de la promenade, nous croisons du beau monde : certes, Buffon, Linné, Darwin mais encore, dans le désordre, Musset, Louise Colet, Hugo, le roi de Prusse, l’empereur d’Autriche, Cuvier, Lamarck, Géricault et le Tsar en villégiature. Tout est dans la manière : Brissac nous balade, s’interrompt pour nous enseigner, reprend la marche, digresse, mille anecdotes surgissent, c’est diablement vivant. Attendez donc de lire cet ouvrage avant de visiter le jardin et sa ménagerie sous peine de ne pas comprendre en quoi Balzac découvrit ici qu’il en va des espèces sociales comme des espèces zoologiques ! Vincent Roy

LE JARDIN DES PLANTES, Elvire de Brissac, Grasset, 303 p., 22 €

PARODIE FRANÇAISE

Pascal Fioretto a encore frappé. Le pasticheur de choc, ancien du groupe culte Jalons, qui s’était attaqué à Houellebecq avec Mélatonine en 2019, nous offre un Ernaux décapant, résumant en quelques brefs chapitres hilarants tous les tics et les trucs d’écritchure de notre dernière nobélisée : comment elle écrase les pieds des jurés suédois pour venger sa race, son hésitation à faire la plonge, par solidarité de classe, en quittant la table d’un dîner élitiste pour finalement coucher avec son hôte qui lui promet de faire jouer ses relations pour lui obtenir le Nobel. Sa passion fulgurante pour W., une lesbienne afro-américaine en surpoids, qui lui permet de cumuler les sujets minoritaires entre deux pétitions. Sa comique intransigeance comme perpendiculaire à son écriture plate, style qu’elle va dépasser en inventant l’écriture creuse… Derrière la dérision, on devine un procès implacable de l’arnaque morale et artistique qu’incarne Annie Ernaux. Voilà du moins de quoi venger les lecteurs. Romaric Sangars

LES SOLDES CHEZ BUT, Annie Ernox (pastiche par Pascal Fioretto), Hérodios, 96 p., 12 €

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UN MAGNIFIQUE PÊLE-MÊLE

François Jonquères est un amateur de littérature comme il y a des amateurs de grands crus. Il maîtrise à merveille la technique de dégustation et nous fait partager ses ivresses avec un talent qui nous les rend communicatives. Espiègle, à rebours de l’esprit de manuel scolaire, son À rebrousse-pages traduit une expérience des livres comme une école buissonnière où l’on flâne dans une bibliothèque vivante, vibrante, et où l’évocation de livres-culte ne va pas sans une série de clins d’œil, d’anecdotes humaines, de citations enthousiastes, de croquis cocasses. Le cofondateur du prix des Hussards ne pouvait pas ne pas avancer en première ligne Déon, Nimier, Aymé, Dutourd, Laurent, Blondin ; ses propres souvenirs du regretté Déon éclairant ces hommages d’une lumière sensible. Mais Jonquères nous signale aussi un certain nombre de « jeunes pousses » dont il a apprécié le talent fraîchement éclos, avant un chapitre très émouvant où il salue ces récents disparus qui portaient encore haut l’étendard des lettres : Raspail, Laudenbach, Millau, Tillinac, Pierre-Guillaume de Roux. Amitié, bonheur, liberté, gratuité, panache : voilà les seules normes qui circonscrivent ce magnifique pêle-mêle. Romaric Sangars

À REBROUSSE-PAGES, François Jonquères, La Thébaïde, 190 p., 20 €

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