EXPLOSIF
LE NOM DE LA BATAILLE, Tom Buron, 49 pages, 48 p., 7€49
Les éditions 49 pages proposent des textes de court calibre promettant un effet explosif. Contrat tenu avec ce Nom de la Bataille de Tom Buron qui souffle assurément le lecteur par un aperçu condensé du front russo-ukrainien où l’auteur s’est lui-même engagé entre 2022 et 2024. « Tous les perdus du monde, les dingues de l’adrénaline se retrouvent ici », écrit-il en décrivant les formes de cette nouvelle guerre d’Espagne à l’Est de l’Europe qui attire ses partisans pour un choc inédit. Quotidien troué par les explosions furtives, fabrique de drones, repérage par la 3G : Buron expose les nouvelles coordonnées comme le paysage humain éternel que la guerre dévoile, ces amours intenses, fidélités sublimes, gâchis tragique, ce mélange d’absurde et de transcendance, de trivial et de symbole. Tout cela est adéquatement évoqué dans un texte d’une rare puissance et d’une nécessité certaine. La guerre est un accélérateur d’humanité, pour le meilleur et pour le pire, et ce phénomène, Buron aura su le synthétiser avec une économie remarquable. Romaric Sangars
FOISONNANT
LA CORPORATION DES FABULISTES, de Mikaël Hirsch, Le Dilettante, 224 p., 20€
Mine de rien, Mikaël Hirsch est en train de bâtir une œuvre passionnante et polyphonique, roman après roman, refusant toujours le confort d’un genre préétabli. Après la science-fiction méditative de ses superbes Corps flottants, il revient moins d’un an après avec ce passionnant récit d’aventure, à la lisière entre une fantaisie géopolitique, réflexion borgésienne sur le pouvoir des livres et une science-fiction débridée, surréaliste, quelque part entre René Daumal et Philip K. Dick. L’argument extraordinaire – qui nous change radicalement des lamentations égotiques habituelles – repose sur le partenariat improbable entre une chercheuse du CNRS et un agent de la DGSE, embarqués malgré eux dans une tentative de sauvetage de manuscrits immémoriaux menacés par les iconoclastes daeshiens. Avec une érudition insolente et un style capable de toutes les flamboyances, Hirsch nous emmène très loin dans son imaginaire foisonnant, sans jamais quitter cette distance amusée, sur lui-même et sur le roman, qui est la marque des plus grands. Marc Obregon
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LE MANITOU DES LETTRES
FRANÇOIS NOURISSIER, François Chaubet, Cherche-Midi, 366 p., 21 €
Pour qui a commencé à s’intéresser aux livres dans les années 1990, François Nourissier a incarné la figure du manitou tout-puissant : président de l’Académie Goncourt, pilier de Grasset, chroniqueur au Figaro Magazine, il semblait régner sur tout, avec sa barbe de druide. Il n’est pas exclu que son influence ait souffert de cette position de pouvoir, d’autant qu’il n’y a pas dans son œuvre un livre indiscutable qui surclasse les autres. D’où l’intérêt de cette biographie qui reprend tout son parcours dans l’après-guerre (son premier roman, L’Eau grise, sort en 1951), et le replace dans les courants – littéraires, politiques – de l’époque, des années Arts aux années Fig Mag. La correspondance de l’auteur permet à Chaubet d’examiner ses relations avec ses confrères, ses éditeurs, ses disciples. Il s’intéresse aussi à la sociologie du métier d’écrire, aux histoires de boutique et d’à-valoir, aux coulisses de l’édition, et jette sur l’œuvre un regard équitable. Passionnant. Bernard Quiriny
MONSTRUEUX
MONTS, MERS ET GÉANTS, Alfred Döblin, Gallimard, 608 p., 26€
Avant son mythique Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin publia ce roman expérimental tout autant démesuré, mais moins maîtrisé, voire d’une outrance si tapageuse qu’elle épuisera sans doute la plupart des lecteurs contemporains. Après le vingt-troisième siècle, la planète livrée à l’ambition déchaînée des hommes et à la puissance de leurs machines subit une succession de bouleversements : guerres, nouveaux empires, sécessions, soulèvements populaires contre élites technologiques, dictatures et anarchies, migrations de masse sur tous les continents, dénatalité des Occidentaux, sociétés de contrôle et catastrophes écologiques… Les siècles et les chocs mondiaux s’enchaînent, laissant émerger des personnages cruciaux, amants, héros, tyrans, troubadours, qui vivent leurs propres drames avant d’être à nouveau absorbés dans le drame commun et celui-ci dans l’éternel. D’une facture expresso-futuriste débridée jusqu’au délire, ce pavé aujourd’hui étrangement visionnaire est indigeste, mais fascinant. RS
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HORS LIMITES
L’AFFRANCHI, Cyril Bennasar, Périphérique, 258 p., 16 €
Préfacé par Renaud Camus, ce premier roman de Cyril Bennasar, que beaucoup connaissent comme l’une des plumes les mieux aiguisées de Causeur, ressemble à un genre de happening punk pour les années 2020. Un menuisier poujado-libertaire déprimé par la défaite de Zemmour décide du moins de ne plus payer l’URSSAF afin de cesser de subventionner le Grand Remplacement, puis, pour s’éviter un cancer, de ne plus encaisser muettement les coups. Décidé à se venger de l’arrogance des pseudo-élites et des outrages des néo-Français, Pierre Schwab écoute Motorhead dans son camion, déglingue des racailles et des radars, regrette la mollesse de CNews et réjouit les femmes qui lui offrent l’opportunité de vérifier qu’il bande encore dur. Ce roman linéaire, ironique et enragé comme un morceau de Starshooter, est un divertissement acide qui terrifiera votre belle-mère de centre-gauche, mais pas seulement, c’est aussi un point de vue brutal sur l’état des choses qui compense, avec effet saturé, un lénifiant déni. RS
ÉTONNANT
LE SURSIS, Bernard Fauconnier, Héliopoles/Serge Safran, 138 p., 17,90€
Extrait de sa geôle en Algérie, un prisonnier est expédié dans les Alpes pour infiltrer un réseau de résistance. Nous sommes en 1942… Bernard Fauconnier propose avec Le Sursis un roman étonnant qui pourrait être lu, de loin, comme une prolongation de L’Étranger : son personnage obtient un sursis, change d’identité, de pays, devient en quelque sorte le fantôme de lui-même et, lancé dans une mission qu’il n’a pas choisie, se découvre à cette occasion des sentiments qu’il ne se connaissait pas, un point de vue nouveau sur le monde. Le climat glacial des Alpes, l’obscurité, le vent, créent une ambiance inquiétante, interlope, qui tire un peu le livre vers le récit d’espionnage, en plus de sa dimension historique, et de l’histoire d’amour qu’il ne tarde pas d’introduire. Ceux qu’intéresse l’histoire de la Résistance reconnaîtront certains aspects de l’affaire d’Uriage, et retrouveront le thème de la frontière brouillée entre le bien et le mal, fidélité et trahison, héros et salauds. Jérôme Malbert
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GRAND PASSEUR
MES CHÉRIES, François Kasbi, Éditions de Paris, 222 p., 15€
François Kasbi est un amant passionné de la littérature, il la fréquente au moins six heures par jour, et s’il a donné plusieurs panoramas fiévreux de cette relation dévorante, en voici un nouveau qui prend les allures d’un harem spirituel ou d’un panthéon féminin, aussi bien peuplé (95 noms), qu’honoré. La Comtesse de Ségur ou Sylvia Plath, Elsa Triolet ou Emma Cline, les chéries de Kasbi défilent, qu’il nous invite à aimer comme lui, par des aperçus variés, sensibles, éclairants. Très loin du catalogue raisonné et de la discipline universitaire, Mes Chéries expose librement les coups de foudre et les lents envoûtements d’un dilettante supérieur. Dénonçant à juste titre la paresse intellectuelle qui prévaut souvent au « c’était mieux avant » littéraire, Kasbi, lecteur démesuré, a lu un continent entier pour défricher cette clairière où tous les fruits sont irrésistibles, singuliers et en grande partie récents, prouvant une nouvelle fois combien il est un passeur d’exception. RS
AU PILON
CANTIQUE DU CHAOS, Matthieu Bélezi, Robert Laffont, 400 p., 23€
La littérature française a un complexe : elle aimerait faire du grand roman à l’anglo-saxonne, du roman-monde, du roman-total à la Vollmann, voir se conformer à ces grosses machines à soupapes d’Amérique Latine, souvent surestimées, tous ces trucs du genre Roberto Bolano où l’intention du romancier est noyée dans un océan de digressions plus ou moins absconses, entre naturalisme déviant et nouveau roman intubé aux névroses métatextuelles. Pourquoi pas, après tout ? Sauf que tous s’y cassent les dents, à commencer par Matthieu Belezi. L’auteur nous perd complètement avec ce Cantique du Chaos qui ne raconte pas grand-chose à force de vouloir tout raconter : fin du monde, cosmogonie littéraire, fable écologique, road movie en béquilles qui voudrait tutoyer la grande littérature américaine mais qui ne fait, malheureusement, que la singer péniblement – sans parler de ces inserts poétiques, entailles surnuméraires qui laissent à voir encore plus, si besoin était, quelle énorme baudruche vide constitue ce Cantique. Marc Obregon





