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Jean-Baptiste Guégan : « Le football est une industrie financiarisée du spectacle »

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Publié le

28 juin 2018

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gueguan © Wikimedia Commons

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Le football reflète les problématiques sociales, économiques, mais aussi géopolitiques. Jean-Baptiste Guégan, spécialiste français en la matière, éclaire notre lanterne.

 

Quels sont les investisseurs du football aujourd’hui ?

Aujourd’hui, le football est une industrie financiarisée du spectacle. Ce n’est plus un sport mais une économie comparable dans une certaine mesure à celle de la musique, mais avec des transferts de fonds qui dépassent toute mesure. Si l’on regarde le poids du foot français on est sur 1 % du PIB, et des investissements qui se comptent en milliards d’euros. On trouve les acteurs traditionnels du football classique, c’est-à-dire des PME, de riches propriétaires, etc. Mais depuis que le foot s’est globalisé de nouveaux acteurs apparaissent, en particulier des fonds d’investissement, comme à Lille ou au Milan AC. Ils sont arrivés là, comme les oligarques russes ou les tycoons asiatiques ou américains, attirés par des perspectives de rentabilités très élevées avec un risque faible, même en considérant l’aléa sportif.

 

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En investissant 3 ou 4 millions dans un joueur, vous pouvez le vendre 20 ou 30 quelques années plus tard ! Aucune autre activité ne le permet. On est dans une économie inflationniste avec de fortes plus-values, et surtout quasiment aucun risque parce que les tarifs montent tous les ans. Et en plus c’est médiatique, donc vous pouvez avoir une petite exposition. Et il y a une autre raison : vous pouvez faire un transfert à perte, si c’est du blanchiment d’argent ça reste rentable. C’est potentiellement le cas d’un certain nombre d’investissements russes dans des clubs à l’étranger, comme le montre un rapport de TRACFIN dès 2012. Enfin, il y a les fonds souverains, qui sont là pour des raisons politiques.

 

À ce sujet, quel est l’intérêt concret du Qatar avec le PSG ?

Il y avait plusieurs objectifs. Le premier est lié au rayonnement et à l’attractivité du Qatar. C’est un objectif typique de soft-power; créer de l’image, se donner un outil pour maîtriser l’agenda international à son profit, et être capable d’attirer investisseurs, touristes et décideurs. La Qatar avait besoin d’exister sur la scène internationale, et pour ça il lui fallait gagner en visibilité. Leurs premiers investissements dans le sport datent des années 90, puis ils se sont rendu compte que le sport le plus médiatisé était le foot: premier sport pratiqué, et plus gros spectacle sportif regardé. Ils ont commencé à sponsoriser les maillots, notamment celui du FC Barcelone.

Très rapidement ils ont constaté deux choses: que c’était un bon investissement, mais insuffisant. C’est alors qu’ils ont eu l’opportunité d’acheter le PSG, et d’être à la tête d’un club. Ce qui leur permet de faire ce qu’ils font partout, c’est-à-dire de l’entrisme dans les institutions, dans les fédérations nationales et internationales Et puis surtout ils pouvaient rencontrer des décideurs; politiques, économiques, financiers, sportifs… Cela leur a permis d’exister aux yeux du monde. Dans les années 80, personne ne savait où était le Qatar. Aujourd’hui tout le monde le sait.

 

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Le deuxième objectif du Qatar était d’assurer sa sécurité : le Qatari reste obnubilé par l’affaire koweitie. Le rachat du PSG rentre dans cette stratégie-là. Si vous investissez dans des domaines classiques, les États, malgré leurs liens avec vous, ne seront pas enclins à vous défendre. En revanche, si vous êtes connu des populations, vous êtes en capacité de construire des alliances débouchant sur des coalitions qui vous défendront en cas d’agression. On le voit avec le Qatar: ils avaient anticipé dans une certaine mesure l’hostilité de leurs voisins (Arabie Saoudite et Émirats arabes unis), et on a vu à quel point leur soft power et leur « sport power » ont fonctionné : le projet d’invasion fomenté et relativement facile à mettre en œuvre n’a pas abouti. Parce que les Français, les Américains, les Britanniques et les Allemands ont dit non.

Le troisième et dernier impératif est économique. Il est lié à la volonté d’anticiper la fin de la rente énergétique en créant une économie plus diversifiée. Et le sport est l’outil de diversification par excellence. Le sport peut être rentable : le PSG a été racheté 50 millions, aujourd’hui il a un budget de 580 millions, et peut être facilement revendu 400 millions d’euros.

« Les USA sont un futur poids lourd du football, qui sera très bientôt compétitif. » Jean-Baptiste Guégan

Le soft-power est un pilier de la stratégie des États-Unis: or, ils sont traditionnellement les grands absents de ce sport. Est-ce un retard ou une volonté délibérée ?

La raison de l’absence de performance américaine est d’abord liée à l’organisation particulière de leurs centres de formation. Il n’y a pas de centre de clubs, ce sont les facultés qui s’en occupent. On entre à la fac à 18 ou 20 ans. Or, un centre de formation professionnel européen commence à 12 et13 ans. Les joueurs arrivent sur le marché à 25 ans, sans les bagages technique et tactique requis. La deuxième raison est culturelle. Ce sport ne peut pas être nationalisé : le basket s’est imposé comme création américaine, le rugby est devenu le football américain, le cricket est devenu le baseball… Le foot est trop universel pour ça. Mais depuis quelque temps, le soccer est le premier sport pratiqué par les jeunes aux USA. Les USA sont un futur poids lourd du football, qui sera très bientôt compétitif. La perspective de la FIFA de créer un championnat du monde des clubs va dans ce sens et achèvera la mondialisation du foot.

 

Quelle place tiennent les organisations mafieuses et criminelles dans le football ?

On aimerait que les organisations mafieuses et criminelles soient absentes du football, mais elles représentent une vraie menace. L’un des défis du football actuel est de contrecarrer leur influence croissante. Elles sont présentes dans tous les pays sans exception. On a vu des scandales de matches truqués en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, et dans la majeure partie des championnats asiatiques. C’est une gangrène. Le business des paris sportifs est devenu tellement important pour la masse brassée, que c’est devenu une occasion de blanchir facilement. C’est aussi l’occasion d’avoir des gains substantiels très rapidement : c’est très facile de corrompre un joueur qui gagne moins de 400 € par mois, soit la moitié des footballeurs mondiaux. Et certains mafieux n’hésitent plus à acheter des clubs fussent-ils historiques pour blanchir de l’argent, puis les laisser tomber. C’est ce qui risque de se produire à Lille. Outre le désastre pour le club, ces pratiques dérégulent le marché. Elles peuvent faire disparaître des institutions du football, et leur seul intérêt est le profit à court terme. Exit la formation, exit le développement social et culturel des jeunes, exit l’enracinement: regardons Lens ou Sochaux.

« La Chine a probablement dans le football la stratégie la plus organisée et structurée qui soit. » Jean-Baptiste Guégan

Qu’est-ce que les Coupes du monde en Russie puis au Quatar nous disent de la géopolitique ?

Que le football n’a jamais été aussi mondialisé, et aussi mal gouverné. Que le football sert d’autres intérêts que le sport. Le fait que la FIFA confie la Coupe du monde à ce qu’Emmanuel Macron appelle élégamment une démocratie illibérale n’est pas uniquement fait pour procurer aux Russes de la joie et de l’émotion. Les objectifs sont politiques, financiers, mais pas sportifs. Ces attributions nous disent également que le monde n’a jamais été aussi multipolaire, que la puissance hégémonique américaine est menacée, et que la Chine émerge, qui a décidé de ne pas postuler pour 2026, justement pour se préserver.

 

L’apparition des clubs chinois sur le marché des transferts est-elle un feu de paille ou est-elle le signe d’une stratégie ?

La Chine a probablement dans le football la stratégie la plus organisée et structurée qui soit. Au service d’un objectif simple : organiser d’ici 2030 une Coupe du monde, et être d’ici 2050 en capacité de la gagner. En clair ils vont construire une puissance footballistique à partir de rien comme ils l’ont toujours fait, et comme l’a fait l’URSS. Et si le jeu franc ne suffit pas, on ira jusqu’aux extrémités, c’est-à-dire les préparations alambiquées comme le dopage. Les Chinois ont payé à prix d’or les meilleurs formateurs internationaux et les ont fait venir: France, Espagne, Allemagne. Ils ont lié des partenariats avec la quasi-totalité des clubs européens pour développer des académies de football, bâtir une équipe nationale et un championnat puissant. L’objectif fixé par Xi Xinping est de construire un « rêve chinois », donc concurrencer sur tous les plans la puissance américaine d’ici 2050, et la dépasser vers 2080. Pour ça, il faut un soft power efficace. Et pour ça le sport est parfait. Il y a plus de 30 000 écoles de football obligatoires. Ce sport devient une matière scolaire, et des bras armés du régime viennent investir et gagner de l’argent en Europe, comme par exemple à Lyon, pour l’injecter en Chine.

 

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Les grands clubs résisteront-ils encore longtemps à la tentation de créer une ligue fermée, à l’image de la NBA ?

La FIFA a organisé une réunion il y a quelques semaines pour envisager deux projets. Une mini-coupe du monde à 8, sorte de coupe des confédérations, et un championnat des clubs. Il y a eu des propositions notamment d’investisseurs américains, pour créer un championnat fermé d’une trentaine d’équipes de tous continents, contre 25 milliards de dollars. Un chiffre colossal. Est-ce envisageable aujourd’hui? Oui, parce que ça va dans le sens de la mondialisation du football. Il y a déjà des compétitions nationales, régionales, reste l’échelle mondiale. La FIFA compte bien y remédier pour augmenter ses revenus et pour réduire l’influence de lUEFA qui tire sa principale source de richesse de la ligue des champions. Avec une ligue fermée, on sécurise les investisseurs et on fait des projets au long cours. Le problème de cette ligue fermée est qu’elle remet en cause l’histoire du football. Et surtout elle illustrerait une tendance qu’on retrouve partout en géopolitique mais pas vérifiée en sport: l’affaiblissement de l’Europe. Et on y perdrait en authenticité.

 

Quels sont les atouts de la France dans ce contexte ?

On a une vraie tradition de la formation. Le joueur le plus exporté est le Français. C’est un levier important. Autre atout non négligeable, le football français est relativement sain. Nous sommes les premiers à avoir mis en place un contrôle coercitif de la gestion des clubs, la DNCG. Le fait que les clubs français n’aient pas le droit de participer à une compétition si leurs finances ne sont pas claires et saines est à court terme responsable d’un déficit de compétitivité, mais sera une chance à moyen terme. Mais attention : sans un championnat solide, le football français n’a aucune chance.

 

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