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Un ballon pour les gouverner tous

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Publié le

13 juin 2018

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Un ballon pour les gouverner tous © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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À quelques jours de la cérémonie d’ouverture, l’ensemble de l’appareil d’État met tout en œuvre pour faire de la grand-messe du football un succès géopolitique. La Russie voudrait profiter du ballon rond pour revenir au centre du jeu mondial mais les écueils sont légion.

 

Devant la presse française réunie au Plazza Athénée, avenue Montaigne, Alexei Sorokine, le président du comité d’organisation de la Coupe du monde veut rassurer : « Nous sommes prêts à 99 % ». À Moscou, la situation contraste en effet avec le précédent mondial au Brésil, où certains stades n’étaient pas complètement terminés au coup d’envoi. La Fédération russe précise à cet égard que toutes les enceintes, aux allures plus ou moins futuristes, ont déjà été éprouvées lors de test-matchs. Les organisateurs peaufinent désormais la communication de ce qui doit constituer le plus grand événement sportif russe depuis les Jeux Olympiques de Moscou en 1980. En clair, Vladimir Poutine et son équipe diplomatique, dirigée par le fidèle Sergueï Lavrov, veulent un sans-faute. Contrairement aux Jeux d’hiver de Sotchi qui avaient été entachés par le déclenchement de la guerre civile en Ukraine début 2014, rien ne doit troubler ces festivités. Vitali Mutko, président de la fédération russe de football et ami pétersbourgeois du Président, dirigeait le comité d’organisation de la coupe du monde. Il a été suspendu pour son implication dans le dopage des athlètes russes. Le scandale avait privé la Russie de porte-drapeau aux jeux de Peyongchang en février dernier. Alexei Sorokine, son adjoint, assume depuis lors la relève. Florence Hardouin, directrice générale de la Fédération Française de Football et membre du comité exécutif de l’UEFA ne tarit d’ailleurs pas d’éloge sur son collègue de l’UEFA: « La Fédération russe a fait preuve d’un professionnalisme incroyable. » Une tonalité chaleureuse qui tranche avec les très sobres communiqués de presse de l’Élysée à l’occasion des rendez-vous téléphoniques du Président avec son homologue du Kremlin.

 

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Première difficulté, le football n’est pas le sport favori des Russes, qui lui préfèrent largement le hockey sur glace. L’épopée victorieuse des coéquipiers de Lev Yachine lors de la première coupe d’Europe des Nations en 1960 en France est quasiment oubliée. L’équipe russe, la « Sbornaïa », coincée à la 63e place au classement de la FIFA entre le Honduras et la Slovénie, est aujourd’hui si faible qu’elle espère ne pas être éliminée dès les phases de poules. Une humiliation que seule l’Afrique du Sud a connue comme pays hôte. Le match d’ouverture, le 14 juin au nouveau stade Loujniki de Moscou, face à l’Arabie Saoudite sera crucial. Une défaite ou un nul dans un groupe pourtant facile (Égypte et Uruguay complètent le groupe A) et les joueurs du sélectionneur Stanislav Tchertchessov vivraient un cauchemar. Un déclin qui s’explique par l’éclatement de l’URSS, mais aussi par un championnat russe qui n’attire plus les grands joueurs: le Zénith Saint-Pétersbourg, vainqueur de la coupe de l’UEFA puis de la Supercoupe d’Europe face à Manchester United en 2008, a vu son étoile pâlir en dix ans. Gazprom, l’actionnaire principal, s’est lassé de vider sa cagnotte.

Les relations entre la Russie et le bloc occidental ont un parfum de guerre froide que l’élection de Donald Trump n’est pas parvenue à dissiper. Au contraire.

 La Russie pâtit en outre d’une réputation sulfureuse. De mi-juin à mi-juillet, tous les regards seront tournés vers ce pays aussi vaste que fantasmé. Le sport est l’instrument idéal pour casser les clichés et le nouvel ambassadeur de Russie en France, Alexeï Mechkov, voudrait profiter de l’occasion pour tourner la page des tensions en Syrie et en Ukraine. Depuis le retour de la Crimée dans le giron de Moscou, beaucoup d’observateurs occidentaux font comme si une nouvelle guerre mondiale avec Poutine était à craindre. Tandis que le canon tonne dans le Donbass sans que plus personne n’y prête attention, l’Ukraine de Petro Porochenko regardera la coupe du monde à la télévision. L’équipe jaune et bleue ne s’est pas qualifiée. Les risques sont grands de voir les milices ukrainiennes profiter de la proximité des caméras du monde entier installées à Rostov, à seulement 200 km de Donetsk, la capitale du Donbass. Un regain de tension en Ukraine pourrait gâcher la fête en Russie.

 

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Interrogé sur les risques de débordement avec les hooligans britanniques, dans un contexte de paix froide avec Londres, Alexeï Sorokine nous affirme que ses équipes « coopèrent avec l’ensemble des services de police, pas seulement anglais » (le risque terroriste est évidemment pris en compte mais cette compétence échappe à la FIFA et à la fédération nationale). Bref, pour marquer sa normalisation dans le concert mondial, Moscou doit mettre de l’eau dans son vin. Beaucoup de ses rivaux ont intérêt à souffler sur les braises. Autre crainte des organisateurs, le racisme d’une partie du public russe. Des cris et des insultes ont déjà émaillé le match amical de la France à Saint-Pétersbourg le 27 mars. Paul Pogba et Ousmane Dembélé avaient peu apprécié les cris de singe descendus des gradins au moment des corners. Laura Flessel, la ministre des Sports avait immédiatement rappelé, que « le racisme n’a pas sa place dans le football ». La FIFA a diligenté une enquête, grâce aux nombreuses caméras (jusqu’à 1 200) qui quadrillent le stade. Quant aux autorités russes, elles ont modifié leur réglementation afin de pouvoir interdire de stade, à titre définitif, un spectateur reconnu coupable d’injure à caractère racial. Le 14 avril dernier, le Zénith Saint-Pétersbourg a été sanctionné à hauteur de 1 300 euros pour « des slogans nazis » et le Spartak Moscou a dû jouer un match à huis clos pour des cris de singes adressés à Nuno Rocha, joueur Cap-Verdien du FK Tosno.

Bref, pour marquer sa normalisation dans le concert mondial, Moscou doit mettre de l’eau dans son vin

En 2010, année de la Russie en France, Dimitri Medvedev était plus populaire que jamais en Occident. Au siège de l’OTAN, on misait sur l’émancipation de l’ancien Premier ministre de Poutine pour faire de la Russie une démocratie européenne comme les autres. Un retour aux années Eltsine en somme. Cette annéelà, la double désignation de la Russie et du Qatar (pour 2022) tombait à point nommé. La compétition de football allait symboliser la normalisation de la société russe. Huit ans plus tard, le tableau s’est terni. Les relations entre la Russie et le bloc occidental ont un parfum de guerre froide que l’élection de Donald Trump n’est pas parvenue à dissiper. Au contraire. Une chance pour la police russe, les équipes américaine et polonaise n’ont pas pu franchir le cap des éliminatoires et leurs supporteurs seront largement absents du tournoi. Le football est un bastion qui échappe encore et toujours à Washington. Moscou peut-il en profiter ? Réponse dans quelques jours mais le suspens est entier. Les possibilités de mauvais tacles sont nombreuses…

 

 

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