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Alexandre Soljénitsyne : un océan à lui tout seul

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Publié le

20 mars 2019

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Chaque nouvelle publication d’un livre de Soljénitsyne soulève des cris enthousiastes qui blessent les oreilles des bien-pensants. Cela dure depuis près de sept décennies, depuis la publication, déjà partiellement censurée en France, d’Une journée d’Ivan Denissovitch. Et cela démontre la puissance déferlante de cet écrivain. Non pas même une vague gigantesque, mais un océan à lui tout seul. N’en déplaise aux pisse-froid.

 

Les éditions Fayard qui s’attellent depuis fort longtemps à publier l’œuvre inépuisable de l’écrivain russe ont édité à l’automne Révolution et mensonge, un bref opus dans lequel Soljénitsyne compare la Révolution française et la Révolution russe, démontrant que la russe est pour partie une répétition de la première, un décalque qui, par certains côtés, essentiellement malheureux, a mieux fonctionné.

 

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Au passage, il nous dispense une petite leçon d’histoire de France qui devrait suffire à calmer nos ardeurs critiques. Est paru dans le même temps le Journal de la Roue rouge, couvrant la période de 1960 à 1991, qui est à peu près le temps de gestation et d’écriture de son livre majeur.

 

 

Mais qu’un écrivain de cette stature, qui a voué sa vie à démontrer le mensonge et l’horreur de la Révolution communiste, qu’un tel écrivain soit un peu célébré en France, en Europe et assez mollement en Russie, une décennie après sa mort, c’est déjà trop pour certains. Ainsi, dans Le Monde, André Markowicz publie une tribune sur « l’antisémitisme tranquille et assuré de Soljénitsyne ».

Cela, après un autre texte dans lequel il dénonçait déjà le panslavisme et l’antisémitisme de Soljénitsyne, sans considération pour les dénégations de Georges Nivat.

 

Le chien aboie…

 

Ce qui dérange Markowicz, dans le fond, ce sont les certitudes de Soljénitsyne, ce sont sa foi en la religion orthodoxe et en la Russie ; ce sont ses critiques à l’égard de l’Occident.

C’est la vieille rengaine d’une partie de l’intelligentsia occidentale qui ne supporte pas qu’on critique son système de valeurs, sa démocratie, son libéralisme et sa Révolution française. Qu’on mette en cause l’absolue vertu des Lumières. L’antisémitisme de Soljénitsyne, alors – donc. Un antisémitisme « vieille école »; à la papa, dirait-on.

 

Ce qui dérange Markowicz, dans le fond, ce sont les certitudes de Soljénitsyne, ce sont sa foi en la religion orthodoxe et en la Russie ; ce sont ses critiques à l’égard de l’Occident.

 

Un rejet du juif comme élément extérieur à l’âme russe. Telle est la forme que prendrait, si l’on en croit Markowicz, l’antisémitisme de Soljénitsyne. Est-ce pour autant un antisémitisme acceptable ? Certes non, de notre point de vue. Le problème est qu’André Markowicz, avec tout le talent qu’il a, semble persuadé que son point de vue est toujours le meilleur; qu’il incarne à la fois le bon goût, l’intelligence et la supériorité littéraire.

Et il fait la leçon ! La France se fourvoie en rendant un hommage officiel à Soljénitsyne qui a le même discours panslaviste que Poutine, alors qu’il faudrait mettre au premier plan l’antisémitisme de Soljénitsyne et passer le reste de son œuvre derrière. …

 

La caravane passe

 

C’est qu’en réalité André Markowicz (et nonobstant la tribune dans laquelle Georges Nivat – qui en connaît un rayon sur Soljénitsyne – démontre l’aberration de ses allégations) est gêné beaucoup plus profondément que cela, et agit avec l’antisémitisme de Soljénitsyne comme le propriétaire d’un chien qui, trop heureux de lui trouver un peu de bave au coin des lèvres, crie à la rage.

 

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Markowicz est gêné par l’œuvre même de Soljénitsyne, qui s’élève contre la Révolution russe et contre la Révolution française. Markowicz raconte encore dans Le Monde combien l’hommage national à Jean d’Ormesson l’a choqué – et nous pourrions le comprendre, mais pour d’autres raisons.

C’est que pour lui, d’Ormesson, c’est Berl, ce sont Déon, Marceau, Fumaroli, Nourrissier, bref, « la droite française la plus traditionnelle, la France des hussards, des nostalgiques de l’Ancien Régime. » « Et moi, dans cette France-là, je ne veux pas me reconnaître. »

 

Contre le matérialisme occidental

 

Mais Monsieur Markowicz, la France, c’est aussi cela, ne vous déplaise. De même que la Russie, c’est aussi le supposé panslavisme de Soljénitsyne, dont vous jugez qu’il rejoint celui de Poutine, qui n’a pourtant pas rendu un hommage appuyé à l’auteur de L’Archipel du goulag. « C’est d’abord et avant tout contre les Lumières, contre la Révolution française, que s’est dressé Soljénitsyne, à la suite de Dostoïevski », écrivez-vous.

 

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Eh bien oui, Soljénitsyne était ainsi: fulminant contre le matérialisme occidental, contre son libéralisme et son système fait de lois qui étouffent l’âme. Il n’était pas révolutionnaire. Il ne l’était d’ailleurs pas dans sa manière d’écrire et ne voulait pas l’être (« Je n’ai rien d’un novateur, c’est même une chose que je n’aime pas »).

Son modèle, c’était Pouchkine. On comprend que cela déplaise aux progressistes. On finit pourtant par se demander ce qui vous a poussé à retraduire tout Dostoïevski dont l’âme russe, pour parler comme Soljénitsyne, semble ne pas vous gêner qu’aux entournures. Et l’on se demande si ce n’est pas pour cette raison que l’on n’a jamais été séduit par vos traductions.

 

La leçon de Soljénitsyne

 

Ces deux livres de Soljénitsyne sont une leçon de courage pour tout écrivain vivant ou à venir, et pour tout homme qui se veut digne de ce nom. Car la grande leçon de l’écrivain russe, qui a consacré sa vie à dévoiler le mensonge de la révolution, est que la violence de celle-ci entraîne inéluctablement le mensonge.

Comparant avec érudition et brio la Révolution française et la Révolution russe, il en tire cette conclusion: la révolution commence en violence et finit en mensonge. Vivre sans mentir, qui ouvre Révolution et mensonge, est un texte bref, sans appel, qui nous condamne à la vérité. « Notre voie : NE SOUTENIR EN RIEN CONSCIEMMENT LE MENSONGE ! ».

 

Ces deux livres de Soljénitsyne sont une leçon de courage pour tout écrivain vivant ou à venir, et pour tout homme qui se veut digne de ce nom. Car la grande leçon de l’écrivain russe, qui a consacré sa vie à dévoiler le mensonge de la révolution, est que la violence de celle-ci entraîne inéluctablement le mensonge.

 

Plus facile à dire qu’à mettre en acte. Et l’auteur de La Roue rouge en sait quelque chose, dont le Journal porte témoignage de l’extrême difficulté de la tâche. Reclus chez lui, à rassembler les archives, les témoignages, pendant plus de vingt ans, Soljénitsyne a œuvré à saper les fondements de la révolution russe. Il en a payé le prix fort.

Manuscrits confisqués, amis arrêtés, certains pendus, banni et déchu lui-même, il a montré l’exemple : le mensonge ne passera pas par lui. Qu’il ne passe pas par nous est de notre ressort.

 

Matthieu Falcone

 

ÉVOLUTION ET MENSONGE / 183 p. – 20 €

JOURNAL DE LA ROUE ROUGE / 702 p. – 39 €

Alexandre Soljénitsyne / Fayard

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