Fragments de France

La longue litanie des samedis jaunis depuis novembre aura-t-elle finalement produit le contraire de ce que recherchaient ses participants ? Détonation à mèche lente, allumée il y a quarante ans, cette révolte ressemble plutôt à une grenade à fragmentation, et fragmentation d’une France qui n’avait peut-être pas besoin de cette mise à nu.

 

Mais sont-ce les gilets jaunes qui ont dénudé notre monde, ou sont-ils seulement l’enfant qui a poussé le cri naïf que les courtisans rechignent à prononcer : le roi-peuple français est nu ? Faut-il incriminer des meneurs qui n’en peuvent mais, portés au pavois par une foule en manque de représentation ; faut-il faire porter aux gilets jaunes le chapeau du complotisme, de l’antisémitisme, de la haine des supposés puissants – ou à l’inverse ne faut-il voir dans ces quolibets, insultes, crachats insensés que la révélation forcément hideuse d’une tuberculose qui ronge de longtemps notre corps politique ?

L’antisémitisme, dont l’on sait depuis le XIXe siècle qu’il est le socialisme des imbéciles, n’est aujourd’hui que la traduction achevée de la défiance généralisée de l’homme youtubé vis-à-vis de toutes les vérités, de toutes les réalités, de tous les pouvoirs. De même que l’imprimerie produisit Luther et sa Réforme et la naïveté demi-savante des premiers humanistes que la fréquentation frénétique des textes enfin disponibles rendait sûrs d’eux-mêmes, de même l’abracadabrantesque youtubisation du monde a fait du moderne un âne averti, certain que le vrai se trouve là, présent plus que nulle part ailleurs, dans les pixels du faux. Qui est sûr de soi-même n’est plus jamais sûr de rien.

 

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Aussi Jean-Vidéo s’est-il pris à douter de tout, sinon de son intelligence et de sa capacité d’interprétation. Baloo de la mondialisation, il lui en faut peu pour être soupçonneux. Le banquier manipule chiffres et argent, donc le banquier ment et vole. Élémentaire. Ce qui n’est pas tout à faux devient illico vérité suprême. Ce qui n’existe pas est forcément caché. Logique.

Le paradoxe, c’est que les élites et le pouvoir étant eux-mêmes le fruit de l’époque ont développé un complotisme en miroir, persuadés que des forces obscures s’agitent derrière le petit peuple qui les conteste

Mais le paradoxe, c’est que les élites et le pouvoir étant eux-mêmes le fruit de l’époque ont développé un complotisme en miroir, persuadés que des forces obscures s’agitent derrière le petit peuple qui les conteste, et d’accuser pêle-mêle Trump, Poutine, extrême droite et Iraniens. L’auto-intoxication a gagné tous les camps. Ainsi que dans le roman de Chesterton Un Nommé Jeudi, tous les membres de la société secrète anarchiste se révèlent à la fin des policiers infiltrés, dans la France de 2019 tout Français complotiste se révèle le comploteur de quelqu’un d’autre. Dans ce nouveau contrat social qui n’est plus qu’un contrat de défiance, le fils se lève contre son père, l’administré contre son maire, l’élu local contre l’énarque, le haut fonctionnaire contre le pouvoir législatif, le sénateur contre l’Élysée, enfin le conseiller présidentiel contre la puissance étrangère.

 

 

Nous autres fous qui avons tout perdu sauf le soupçon qui nous fait croire encore à notre intelligence, refusant d’être gouvernés par qui que ce soit nous avons créé les conditions du chaos sans fin. Quand le pouvoir, sous les traits d’Emmanuel Macron en l’occurrence, s’est érigé lui-même par des méthodes « disruptives », dans un populisme élitiste, il se condamne à périr par où il a gagné. Entrer dans le « nouveau monde » supposait d’abandonner toutes les vérités anciennes : il fallait cependant en prouver de nouvelles, ce qui n’a pas été fait. Preuve éminente en est faite dans la sphère de la justice contemporaine, fondée sur la délation : les balanceurs de porc d’hier sont les balancés d’aujourd’hui ; les SJW d’hier sont les ligueurs de Lol du jour. Jésus l’avait pourtant dit il y a deux mille ans : qui lapide sera lapidé. Qui disrupte sera disrupté.

La démocratie des instincts, en haut comme en bas, est condamnée à s’autodétruire, si nous ne recouvrons la capacité de jugement et la raison saine, c’est-à-dire mesurée. L’homme nouveau n’existe pas, il faut nous y faire, et il faut nous résoudre à reconsidérer la politique pour ce qu’elle est, la gestion de la part maudite de l’humanité. Non comme des Machiavel, mais comme des sages, qui pardonnent et rassemblent. Qui recollent les fragments de la France dispersée. Comme fit Henri IV.

 

Rédacteur en chef

jdeguillebon@lincorrect.org

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