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« La Grazia » de Paolo Sorrentino : sous le soleil de Saturne

Vous connaissez sûrement le concept un peu fumeux de « film mental » ou « film cerveau », qui désigne, dans la bouche de certains critiques assermentés, l’idée d’un film hautement conceptuel et dont la forme sera l’exacte représentation symbolique de l’esprit de son réalisateur. La quintessence du film-cerveau serait bien sûr, à ce titre, le Shining de Stanley Kubrick, dont chaque papier peint et chaque morceau de moquette renvoie précisément à l’image d’une alvéole, le film entier procédant comme une immense machine bourdonnante et dont le moindre recoin cache une image-clé, un indice ou une métaphore de son propre fonctionnement. En réalité n’importe quel grand film est un film-cerveau, puisque le rôle du cinéma consiste précisément à aligner une succession d’images-temps, comme le disait ce brave Gilles Deleuze, afin de reproduire une appréhension allégorique du réel. Si les critiques conspuent souvent chez Paolo Sorrentino sa forme affectée – clipesque ou muséale – c’est parce qu’ils passent à côté de cet aspect : chez Sorrentino, un film d’abord une énorme machine à produire des évocations, qui semble d’ailleurs se faire plus au montage qu’au tournage.…

Justina Jaruševiciute : Berliner Nacht
Berlin ne se donne pas facilement. C’est pour ça qu’on l’aime. Surtout en décembre, où la Ville Grise prend tout son tempérament : hostile, glaciale, cadenassée. Peuplée de courants d’air. Mais foutrement accueillante aussi, à condition qu’on prenne le temps de s’y acclimater. Qu’on passe certaines portes, qu’on s’aventure dans ses sous-sols, là où la jeunesse du coin s’encanaille à coups de mexi - ces délicieux mélanges de vodka et de tabasco qu’on prend en shot entre deux pintes de bière, histoire de rallumer un peu son gosier anesthésié. Il y a un bar pour tous les états d’esprit à Berlin. Justina Jaruševi?i?t?, cette jeune compositrice lituanienne que j’ai découverte il y a trois ans en fouillant les recoins de Youtube, n’est pas du genre à fréquenter les endroits pour hipsters. D’ailleurs, elle vit à Berlin-Est, à proximité de Rosenthaler Platz, pas l’endroit le plus délirant de la ville, avec ces espèces de troquets typiques du coin, les « kneipe » qui ne payent pas de mine, limite un peu glauques, avec leurs boules à facettes qui tournent mollement dans un coin du plafond encrassé, et qui ocellent un instant les murs en fatigue. Sans compter qu’on y fume beaucoup, ici l’odieuse Loi Evin n’a pas cours et il me faut cligner des yeux deux ou trois fois pour reconnaître mon interlocutrice. [...]
« Le Mage du Kremlin » : film tract
Dream team de l’Enfer, Olivier Assayas et Emmanuel Carrère se sont appariés grâce au bon argent de Disney+ pour adapter le best-seller de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin. Las, le résultat, filmé par le premier dans un style nouveau riche, assomme comme un kouglof au mastic. Cette bio-confession d’une éminence grise de Vladimir Poutine n’est qu’une enfilade de dialogues sentencieux. [...]
Jean Berthier : viser les angles morts
Jean Berthier a grandi à Saint-Galmier, le village où l’on extrait la Badoit, et sans doute un genre de pétillance naturelle lui vient-il également d’un tel terreau. Vite voué à la littérature, mais aussi au cinéma, il monte après ses études galérer à Paris, navigue en tentant de conserver le temps nécessaire pour créer, enseigne le cinéma, tourne ses premiers films documentaires, publie des textes en revue et se fait également employer comme lecteur pour la télévision publique. De cette expérience de prolétaire de l’industrie du divertissement, il tirera une savoureuse satire pour son deuxième roman, Ici commence le roman (2021), qui s’avèrera, à l’usage, plus caustique qu’il l’avait imaginé. « Je crois que c’était la première fois qu’on faisait intrusion dans ce lieu où l’on choisit les fictions, or l’idéologie, aujourd’hui, se glisse parfois davantage dans les fictions que dans les informations. » Dans un tout autre registre, il a écrit et réalisé un film sur les traces de la guerre de 14, traces physiques comme psychiques, lesquelles lui paraissent plus profondes et persistantes qu’on le constaterait à l’œil nu. Un autre fut consacré à La Fontaine, non sans grandes difficultés : « Cela aussi, c’est une grande leçon sociale et esthétique, qu’on ne puisse pas compter sur le service public pour monter un film sur l’un des auteurs français les plus monumentaux, pourtant phare de l’école publique, et qu’il faille se débrouiller avec des bouts de ficelle. » Heureusement, une autre chaîne s’engage et le film éclot : La Fontaine par cœur sur Wéo (télé des Hauts-de-France). [...]
Nicolas Chemla : « La littérature est un sortilège permanent »
Quelle est la genèse du roman ?

C’est très simple : je suis moi-même motard et je me suis effectivement perdu aux alentours du barrage de Mauvoisin, un endroit spectaculaire et magique à plein d’égards.  J’ai dû traverser un tunnel à l'entrée duquel se trouve une porte qui a vraiment l'air d'un bug dans la machine, une porte métallique comme une porte de parking ou de métro, avec un tourniquet. En tant que Parisien venu en montagne pour me ressourcer, cette anomalie m’a renvoyé à une sorte de paradoxe fondateur. D’autant que le tunnel qui suivait était effectivement interminable, presque autant que dans mon roman. Après des heures passées sur ma moto, j’ai vraiment vécu une sorte d’expérience-limite, à me demander si je n’étais pas passé ailleurs, dans un réel factice. J’ai évidemment décidé d’en faire un livre à la minute où je suis sorti. Ce qui m’a conforté dans l’idée, c’est qu’en me renseignant sur le site du barrage, le val de Bagnes, j’ai appris qu’il y avait tout un passif de sorcellerie et de magie noire. Ayant à cœur de défendre une littérature qui serait une sorte de sortilège permanent, les dés étaient jetés. [...]
« Pluribus » de Vince Gilligan : eschatologique
Attendue comme une épiphanie, la nouvelle série de Vince Gilligan, concepteur de Breaking Bad, semble arriver au premier abord dans l’arène des feuilletons TV avec un train de retard : le concept, quelque part entre Body Snatchers et Je suis une légende, est en effet une antienne de l’imaginaire américain : ici, comment une femme auto-proclamée « misanthrope » survit dans un monde où la population entière a été remplacée par un mystérieux esprit collectif d’origine extra-terrestre. [...]
Olivier Marchal sans filtre
Il est touchant, Olivier Marchal : l’ex-flic n’a pas oublié son ancienne vie ni ses anciens collègues, et, depuis Gangsters jusqu’à Pax Massilia (la saison 2 vient de sortir), le réalisateur français ne cesse de parler d’eux, de leurs souffrances et de leur mal-être. Avec ses cernes en accordéon, sa trogne porte encore toutes les cicatrices du passé, de ces blessures récoltées en se confrontant aux abysses de l’âme humaine et il sait mieux que quiconque, comment, chez le flic comme chez le voyou, le bien et le mal joutent toujours. La nuit, seul à son bureau, il couche sur papier leurs histoires, espérant ainsi sauver leurs âmes et éloigner ses démons. Alors il convoque à la fois ses souvenirs et les grands maîtres qu’il admire, puisque son cinéma pullule de références, de Melville à Michael Mann, et qu’il ambitionne, depuis ses débuts, de s’inscrire dans cette lignée en pratiquant du polar qui s’assume : un genre brutal et réaliste. « N’oubliez jamais : tous coupables ! », affirmait l’inspecteur général des services dans Le Cercle Rouge. Ses personnages n’échappent pas à ce sombre constat. Ses « poulets » évoluent toujours sur une ligne de crête à la frontière morale ténue que les vapeurs de gnole bon marché et de clope tiède floutent encore davantage. Mal rasés, les cheveux cradingues et le cuir qui grince, ils n’échappent jamais au fatal engrenage, pris en étau entre une hiérarchie pleutre et des voyous sans honneur. Depuis vingt-cinq ans, Marchal a peaufiné son style et trouvé sa marque de fabrique. Ses commissariats ressemblent à des usines désaffectées, ses flics roulent en grosse berline et leurs plaques pendouillent à leurs cous. Ils causent de « même bac à sable » et de « finir dans une charrette », ils « montent au braquo » et comptent en « piges ». [...]
Éditorial culture de Romaric Sangars : 2026, réaction créatrice

2026 sera maoïste, si l’on en croit Jean Berthier et il n’y a malheureusement guère de raisons de douter de son affirmation. Obsession égalitaire, tabula rasa, dévalorisation des anciennes autorités mais contrôle idéologique permanent assuré par l’enrégimentement des plus crédules, c’est-à-dire des plus jeunes, qui vous lynchent symboliquement sur les réseaux, plutôt que concrètement dans la rue comme à l’époque du stade artisanal du wokisme, enfin du maoïsme. On va encore beaucoup rire. Les nouveautés en sont rarement, les mêmes fièvres reviennent toujours infecter les esprits, les mêmes déconstructions qui donnent les mêmes ruines, et les mêmes ruines les mêmes réactions créatrices. Plutôt que du conservatisme ou de tendances rétrogrades, revendiquons-nous de cette réaction créatrice.

La différence avec les années 70 du siècle dernier, c’est néanmoins le déclin du prestige des intellectuels. Ce ne sont plus eux qui régentent les modes idéologiques, à moins qu’ils sachent se recycler en YouTubeurs loquaces.…

L’Incorrect

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