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Laurent James : « Fernandel est un père du désert »

Vous écrivez que « si Fernandel est un saint, c’est aussi parce qu’il possède le don des larmes » …

En tant que fervent lecteur de Rabelais et Suarès, la notion de sainteté présente chez le héros comique m’était tout à fait familière. Mais je n’avais jamais encore songé au caractère de sainteté présent chez certains acteurs comiques du cinématographe, et il me semble bien que Fernandel soit le seul acteur – et chanteur ! – français qui ait pu réellement franchir les arcanes de l’Église triomphante. Mais Fernandel n’est pas seulement un acteur qui fait rire, bien entendu : le caractère hénaurme de sa gestuelle chevaleresque et disloquée montre bien sa proximité bloyenne, je dirais, avec la source lacrymale de toute vie sacrée. Si Fernandel parvient réellement à nous faire pleurer, c’est aussi parce qu’il vit en permanence dans l’infini de la solitude. Fernandel est un Père du désert. […]

Cinq cents étudiants pénètrent dans la Sorbonne pour en faire un lupanar géant, Cohn-Bendit entonne son premier discours public, les flics s’en donnent à cœur joie… Et que fait le général de Gaulle ? Il reçoit Fernandel à l’Élysée !

Zwyntar : Il était une fois dans l’Est

Country, folk, americana : autant d’appellations pour désigner une musique enracinée dans l’exil. Confrontés aux grands espaces, à la brutalité d’un Nouveau Monde bâti sur le sang, les colons britanniques ont brodé autour de leurs influences celtes une musique rurale qui leur est propre, adaptée aux étendues désolées de l’Ouest sauvage. Il fallait bien que la culture alternative s’en empare, ce fut le cas au mitan des années 90, lorsque des groupes issus de la scène underground tentèrent pour la première fois d’incorporer des sonorités western à leur rock sombre : Sixteen Horsepower fut probablement l’un des pionniers de cette hybridation. Influencé par le néo-cabaret, ce qu’on appelle désormais la « dark country » a depuis pris son envol, évoquant un univers uchronique dans lequel le Far West aurait dérivé dans les ambiances vénéneuses d’Edgar Poe ou de Robert W. Chambers.

Aujourd’hui le style remporte un tel succès qu’il s’exporte même outre-Atlantique, jusqu’en Ukraine, pays bien éloigné des cowboys mais qui a de solides prétentions en matière de paysages sauvages et de spleen, et où Zwyntar a vu le jour. Mêlant habilement l’americana au folklore local, à la fois profondément enraciné dans son terroir et rendant hommage aux sonorités licencieuses du cabaret noir, porté par une voix féminine qui chante en ukrainien, Zwyntar propose une bande-son crédible pour apocalypse à six coups. Rencontre avec Eric Voloshin, fondateur et banjoïste du groupe.

Nous évoquons dans nos textes aussi bien le folklore ukrainien que des histoires horrifiques concernant des sorcières des marais et autres créatures des Carpates…

Que signifie zwyntar ?

C’est une transcription latine du mot ukrainien « ??????? » qui signifie « cimetière ». L’ukrainien utilise habituellement le cyrillique, mais nous voulions ajouter un peu de mystère en épelant le mot différemment… et pour nous, l’alphabet latin est mystérieux ! [...]

Sélectron : neuf slashers pour remplir vos soirées d’automne

On a décidé de vous épargner les classiques du genre, Massacre à la Tronçonneuse et autres Vendredi 13, pour se pencher sur quelques pépites (un peu) moins célèbres.

Le Voyeur de Michael Powell (1960)

C’est bien connu, les racines du mal sont toujours à aller chercher du côté de la perfide Albion. Le Voyeur est basé sur un scénario du mystérieux Léo Marks, agent secret spécialiste de la cryptographie pendant la Seconde Guerre mondiale, et convoque tous les spectres de la psychanalyse alors en vogue dans le monde anglo-saxon. En filmant les errances nocturnes d’un jeune photographe obsédé par le vice des femmes, Michael Powell signe le premier grand chef d’œuvre du genre et évoque pour la première fois tout le mal que peuvent engendrer les caméras et l’enregistrement en général. Souvent imité (notamment par De Palma, qui ne se remettra jamais du film), jamais égalé, surtout pour ses chromos sublimes d’une cité londonienne filmée comme un contre-champ onirique.

https://www.youtube.com/watch?v=rrZAKcWuuq8

La baie sanglante de Mario Bava (1971)

Film canonique et séminal. Mario Bava y invente quasiment le genre, sept ans avant John Carpenter. Sauf qu’ici, le décor type n’est pas une banlieue pavillonnaire assoupie mais la demeure luxueuse d’une famille d’aristocrates décadents, comme Bava sait si bien les filmer. Sur un prétexte étique, le pape de l’horreur italienne déploie une grammaire cinématographique bluffante, colle des caméras sur les boules de billard, fractalise chaque meurtre en points de vue multiples, et magnifie comme jamais les chairs saccagées sur l’autel du sadisme cinématographique. Presque de l’art contemporain, à diffuser pendant vos réceptions pour prouver que vous êtes quelqu’un de goût.

https://www.youtube.com/watch?v=s9StpyTzk6o

Inferno de Dario Argento (1980)

Deuxième partie de sa fameuse « trilogie des mères » consacrée à l’occultisme et aux « grandes villes à secrets », Inferno est sans doute le film le plus expérimental et le plus jusqu’au-boutiste de Dario Argento. C’est aussi un slasher parfait, presque abstrait, puisque le tueur n’est autre que le Mal lui-même, compris comme une entité douée d’ubiquité, virale, qui va jusqu’à contaminer le moindre figurant – voir cette scène tétanisante où l’occupant d’une gargote en arrière-plan s’en prend brutalement à l’un des protagonistes du film, sans aucune raison apparente. Filmée en partie à New-York et à Rome, Inferno conserve aujourd’hui toute sa force méphitique et impose le style Argento, qui n’a jamais autant ritualisé ses scènes de meurtre, ici opératiques et virtuoses, comme seul le maître transalpin a pu en filmer. [...]

Station opéra : un jeu sérieux

Chaque saison, le Palais Garnier sert d’écrin à quelques spectacles dits « non classiques », montés au nom d’un propos marketing aussi creux que convenu : « dépoussiérer l’opéra ». Signal d’alerte qui devrait obliger à la méfiance. En effet, ces productions gadget au coût souvent pharaonique s’avèrent généralement prétentieuses et inutiles. À de rares exceptions près, tel l’ouvrage commandé à Alexander Ekman en 2017. Succès fulgurant au moment de sa création, Play ressort des ateliers de l’Opéra de Paris pour une reprise qui permettra au public d’admirer l’imagination débordante du jeune chorégraphe suédois. […]

Lui : notre critique

Ça commence comme un thriller classique : un pianiste en instance de divorce (Guillaume Canet) se rend sur une île bretonne pour trouver l’inspiration dans sa maison de location. L’ambiance y est pesante ; les autochtones inquiétants. Pendant le premier quart d’heure, plutôt réussi, on se demande bien où l’acteur-réalisateur veut nous amener. Film d’horreur cérébral ? Comédie du remariage ? Drame chabrolien ? […]

L’Impasse (1994) : notre critique

New York, 1975 : libéré après cinq années de prison grâce à son avocat véreux, Carlito Brigante, ancienne figure du milieu, rentre chez lui dans le quartier espagnol de Harlem. Il souhaite se réinsérer et monter aux Bahamas une affaire honnête avec la femme de sa vie. Mais son passé le rattrape, et ce qui a fait de lui un caïd autrefois risque bien de lui coûter la vie aujourd’hui… […]

Les critiques littéraires d’octobre (2/2)

Un premier roman frénétique

Le rapport chinois, Pierre Darkanian, Anne Carrière, 296 p., 19€

Le roman commence par un truc incroyable : son jeune héros fraîchement diplômé est embauché par un cabinet de conseil pour le mirobolant salaire de 7 000 € par mois ! Plus incroyable encore, on ne lui donne rien à faire. Au bout de plusieurs mois à enfiler des perles, il reçoit enfin la visite d’un associé azimuté qui lui commande un rapport, « un rapport pour les Chinetoques », et repart, sans précision… Ainsi commence Le Rapport chinois, drôle de premier roman qui joue à fond la carte du burlesque. L’intrigue s’effiloche quand notre consultant cède la place à d’autres personnages, mais le lecteur est lancé sur une si bonne pente qu’il va au bout sans rechigner. Le portrait du héros est joliment tiré : d’un côté, c’est un imbécile, cupide et vaniteux ; de l’autre, son contre-emploi au cabinet en fait un résistant malgré lui, comme un lemming dans la machine. Les étincelles de folie jaillies de ce premier roman frénétique le rendent tout à fait plaisant. Bernard Quiriny


Débuts baroques

Là où la caravane passe, Céline Laurens, Albin Michel, 256 p. – 17,90€

Céline Laurens entre en littérature dans un convoi de Gitans, et si ça a plusieurs reflets kitsch, ce n’est pas dénué de charme. Se retrouvant à Lourdes pour le 15 août, un camp de « gens du voyage » accueille aussi un mystérieux étranger. L’un des membres de la communauté raconte son monde et les événements, ce qui donne lieu à une galerie de portraits et un défilé d’anecdotes permettant à l’écrivain de déployer son imagination aussi frissonnante et moirée que le volant d’une robe gitane durant un flamenco. Burlesque, baroque ou folklorique, le roman de Céline Laurens a ses facilités mais aussi ses éclats. Romaric Sangars


Romance maritime

Semper paratus, Marc Salbert, Le Dilettante, 252 p., 18€

Semper paratus, toujours prêt, devise des sauveteurs en mer, noble corporation à laquelle appartient Alexandre, 28 ans. Il sauve Mathilde, une femme plus âgée qui tentait de mettre fin à ses jours dans l’Atlantique. Elle est sublime, farouche, rugueuse, fragile. Indifférent à ses avertissements – n’attendez rien de moi, trouvez-vous une fiancée de votre âge, etc. –, il s’accroche et se rend indispensable, attendant qu’elle cède. Au passage, il apprend quel coup du sort l’a amenée sur la côte, en lui volant ses mari et fils. Salbert abandonne le ton fantaisiste de ses premiers romans et signe une jolie romance doublée d’un beau portrait de femme fracassée, sur fond de sauvetages et de navires en détresse. La métaphore maritime est filée jusqu’au bout, y compris dans les pages érotiques du dernier tiers. Tout ceci donne un beau roman sentimental, inscrit dans une certaine tradition, rythmé, bien construit, émouvant ; l’auteur évitant les récifs et menant à bon port ses personnages, ainsi que le lecteur. BQ [...]

Événement : prix littéraires de L’Incorrect (éditions 2020 & 2021)

Ses estimables membres : Matthieu Falcone (écrivain, critique littéraire, président), Stéphanie-Lucie Mathern (peintre, éditorialiste, trésorière), Olivier Maulin (écrivain, critique littéraire, prince des poètes, sous-secrétaire), Jacques de Guillebon (écrivain, essayiste, directeur de la rédaction de l’Incorrect, sociétaire), Marie di Méco (critique littéraire, exploratrice, sténographe) et Romaric Sangars (écrivain, critique littéraire, secrétaire), vous convient ainsi au sacre de nos lauréats dont le soleil ne saurait pâlir.


SÉLECTION 2021


GRAND PRIX DE L’INCORRECT :

PLEINE TERRE, Corinne Royer (Actes Sud)

LES BOURGEOIS DE CALAIS, Michel Bernard (La Table Ronde)

ICI COMMENCE LE ROMAN, Jean Berthier (Robert Laffont)


PRIX DE L’IVRESSE :

CE MONDE EST TELLEMENT BEAU, Sébastien Lapaque (Actes Sud)

CHÂTEAUX DE SABLE, Louis-Henri de La Rochefoucauld (Robert Laffont)

CECI N’EST PAS MON CORPS, Enguerrand Guépy (Le Rocher)


PRIX KAMIKAZE :

PLEXIGLAS MON AMOUR, Éric Chauvier (Allia)

LES HÉROÏQUES, Paulina Dalmayer (Grasset)

ICI-BAS, Pierre Guerci (Gallimard)


Lire aussi : Les critiques littéraires d’octobre (1/2)


SÉLECTION 2020


GRAND PRIX DE L’INCORRECT :

LA NUIT DU 5-7, Jean-Pierre Montal (Séguier)

LES DÉMONS, Simon Liberati (Stock)

LE BON SENS, Michel Bernard (La Table ronde)


PRIX DE L’IVRESSE :

LES BUKOLIQUES, Cédric Meletta (Le Rocher)

DÉCHAÎNER LA PEINTURE, Yannick Haenel (Actes Sud)

OK BOOMER, Alexandre Guyomard (Léo Scheer)


PRIX KAMIKAZE :

LA GRÂCE, Thibault de Montaigu (Plon)

VERT DRAGON, Philippe Barthelet (Pierre-Guillaume de Roux)

BIENVENUE AU PARADIS, Alexis Legayet (Aethalidès)


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