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Les critiques littéraires d’octobre (1/2)

La reine du malaise moderne

Daddy, Emma Cline, Quai Voltaire, La Table Ronde, 272 p., 22€

Jeune prodige des lettres américaines, Emma Cline a vu son premier roman, The Girls, inspiré par l’affaire Manson, traduit en 34 langues. Après Harvey, bref roman mettant en scène les dernières heures de liberté de Weinstein, publié cette année, La Table Ronde nous offre en cette rentrée un recueil de nouvelles qui achève de nous convaincre du talent supérieur de leur autrice. À chaque fois, un malaise se déploie dans des configurations subtilement articulées: un père assiste à l’avant-première du film raté de son fils en constatant son propre déclin mondain ; l’ancienne nounou d’une vedette, ayant eu une liaison avec elle, devient la cible des paparazzis ; une actrice tentant sa chance à Los Angeles se laisse entraîner dans des tractations douteuses ; un père de famille observe le délitement des liens avec ses enfants lors d’une réunion à Noël… Cline rend toujours sensibles les personnages et les situations, explore avec brio les paradoxes psychiques et crée des chutes cruelles par un détail cinglant. Surtout, elle joue avec un talent diabolique la nouvelle partition des smartphones et la caisse de résonance d’Internet : un texto tue ; une aura fane en temps réel ; le virtuel fait chavirer la vie concrète. Une littérature neuve, puissante et virtuose, dont toutes les potentialités sont présentées au fil de ces dix nouvelles. Romaric Sangars


Satire à la défense

L’Arche de mésalliance, Marin de Viry, Le Rocher, 206 p., 17,90€

Ça commence par cinq pages excellentes sur la Défense, ce purgatoire. Tout y est, la lucidité du diagnostic, le tranchant des formules, la drôlerie du ton. On est parti pour deux cents pages de comédie sur le monde de la grande entreprise et des cadres supérieurs. L’intrigue : Marius et Priscilla sont rivaux dans une boîte de « développement durable » – le genre d’endroit où on parle « globalisation plurielle » et « management holistique ». Au lieu de s’entretuer, ils décident de faire alliance… L’histoire est un prétexte, l’essentiel est dans les portraits, les dialogues, les piques, les sarcasmes sur l’hyper-classe, sa psychologie, son langage, son ethos. L’auteur décrit les bureaux de l’entreprise : « Ils avaient été entièrement refaits deux ans plus tôt, par un cabinet d’architecture nippo-suédois très en vue. Ils étaient à la fois imposants et apaisants, cherchaient la synthèse entre l’officiel et l’intime, entre l’urbain et le jardin, le féminin et le masculin, la pierre et la plante, l’esprit corporate et la chaleureuse tribu professionnelle ». C’est déjà drôle, mais Viry rajoute une couche et ça devient irrésistible : « À vrai dire, ils cherchaient la synthèse entre tout et son contraire : le carré et le rond, la droite et la courbe, le gris et les couleurs, le communisme et Milton Friedman ». L’auteur pastiche à merveille le globish des managers, entre cuistrerie économiste et charabia sociologique. On s’attend à ce que les protagonistes à la fin mettent le feu à leur boutique et dynamitent la Grande Arche à la TNT, mais ils optent pour une forme de rébellion plus douce, l’histoire d’amour et les belles lettres. C’est bien aussi, et ça fait moins de poussière. Bernard Quiriny [...]

Art : galaxies et champignons

On peut admirer en ce moment une vue assez précise d’un morceau de Voie lactée dans le Marais, à l’exposition « Rien n’est vrai, tout est vivant ». Le titre est navrant mais les trois artistes réunies s’en moquent un peu : elles, savent que la nature a des lois, physiques, chimiques, organiques, et en jouent de façon scientifique et poétique pour produire comme un ensemble de visions cosmiques.

Caroline Le Méhauté négocie (ce sont ses termes) avec la terre pour inventer des objets, boite lumineuse, livres de tourbes ou portraits de sols, comme Chaque limite en dissimule une autre, « triptyque de portraits de sols, terre crue agricole de l’Essonne, de la Forêt de Meudon et du Jardin des Buttes Chaumont » (2021) : chaque galette, d’une couleur unie, fissurée selon sa composition propre, renvoie à ces sols que nous foulons sans les voir, dissimulés par les goudrons, l’heure et surtout notre manque de curiosité. Ces sols, qui évoquent les trottoirs de Dubuffet, surpassent les autres œuvres, d’un conceptualisme aimable, rigoureusement exécuté mais assez facile. [...]

Bernanos, le paratonnerre du XXe siècle

Comment vous êtes-vous lancé dans cette biographie ?

C’est une commande du Seuil. Après mon petit volume sur Léon Bloy, La Fureur du juste (titre français d’une série B de karaté avec Chuck Norris, ce que j’ignorais et qui me réjouit), la proposition est venue d’un parent de Bernanos. Rapidement la demande est passée d’un titre poche à un ouvrage grand format. J’ai accepté, on ne refuse pas pareille offre.

Comment avez-vous découvert Bernanos, comme lecteur ?

Mon parcours de lecteur m’a mené, sans reniement des étapes antérieures, de la littérature fantastique (Jean Ray, Lovecraft) aux surréalistes hérétiques (Artaud, Bataille, Le Grand Jeu) puis à la mystique (Jean de la Croix avant tout). C’est parallèlement à ces lectures spirituelles que j’ai découvert ce que l’on labellise depuis un siècle sous l’appellation « Le renouveau catholique en littérature », d’abord Huysmans et Claudel, puis Bloy et Hello. La lecture de Bernanos s’est inscrite dans ce parcours, chocs puissants de Journal d’un curé de campagne et de La France contre les robots.

Les travaux sur Bernanos sont nombreux, y compris les biographies

La tradition critique bernanosienne est vaste et riche, on dispose d’un matériau considérable. Côté biographie, j’ai surtout travaillé à partir de Milner, Bothorel et des mémoires de son fils Jean-Loup Bernanos, mine irremplaçable, avec les souvenirs brésiliens du docteur Bénier. Mais le but pour moi était de suivre, mot à mot, texte après texte, l’aventure intérieure de Bernanos avec sa langue, le français. J’ai donc privilégié sa passion d’écrivain en proie à sa mission de rédempteur du verbe national, plutôt que sa vie intime et familiale sur laquelle on est, en réalité, peu informé. [...]

Astérix, la fin d’une ère

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À lire le dernier opus d’Astérix scénarisé par Jean-Yves Ferri et illustré par Didier Conrad, on comprend pourquoi Hergé n’a jamais voulu céder les droits de sa créature après sa mort. Nos héros de papier, aussi immortels qu’ils soient, sont le reflet de leur époque et peu sont ceux qui peuvent s’adapter à un temps qui n’est pas le leur. Imaginerait-on aujourd’hui Tintin aux prises avec notre modernité glapissante, Haddock s’en prenant à Daech, Tournesol découvreur d’un sérum contre le COVID ? Pourtant, Hergé est l’un des seuls auteurs de bande-dessinée qui a su cadenasser son héritage. Pour les autres, le ravalement de façade est de mise, et tant pis si le résultat est plus ou moins heureux. Spirou est devenu une créature polymorphe déclinée à l’infini, lorsque Blueberry et même Corto Maltese sont confiés à des petits papes de la BD intello et arty – sans doute pour casser leur image vieillissante et un peu trop conservatrice.…

Les critiques musicales d’octobre

CHIC ET TRAGIQUE

De Pelicula, The Liminanas et Laurent Garnier, Because Music, 12,99€

A priori, rien ne destinait The Liminanas à faire un album avec Laurent Garnier, sauf que : le duo garage est habitué des cohabitations improbables. Ils nous avaient déjà offert une collaboration avec Anton Newcombe, et avaient même formé un groupe avec ce dernier et Emmanuelle Seigner : L’épée. Cette fois-ci, c’est donc avec le pape de l’électro française que ces fines lames croisent le fer. On entame avec « Saul », beats dansants, bourdons lancinants, et une voix, calme, placide. De Pelicula sonne parfois (souvent) comme une bande-son de film, d’ailleurs le drame n’est jamais loin, ainsi dans le très garage et fuzzé « Je rentrais par le bois… BB ». The Liminanas et Laurent Garnier nous offrent une promenade dans un univers toujours en tension. Alerte divulgâchage : rien ne se termine bien. Alain Blanville


MADE IN MARSEILLE

Cumbia Chicharra, El Grito, Discos la Chicharra / Music Box Publishing / L’Autre Distribution, 15€

Quelle vertigineuse ascension pour le groupe Cumbia Chicharra depuis sa création en 2001. Voici El Grito, le cri, quatrième album digital et une première sortie vinyle pour ce groupe de la Canebière. Des méandres des docks du sud à leurs récentes tribulations au Chili, en passant par la Russie, l’Espagne, l’Italie, la Croatie et la Hongrie : la chicharra n’est plus à proprement parler de la Cumbia, dorénavant, c’est un astucieux combo de sonorités latines afro-caribéennes aux accents de funk, de dub et d’afro-beat où la sensualité de ces genres rejoint la transe des tambours ancestraux et l’euphorie d’un rock attemporel. Huit musiciens multi-instrumentistes de caractère nous offrent huit compositions sublimées par la voix timbrée et sexy de Patricia Gajardo et une musique qui se danse. Alexandra Do Nascimento [...]

Kit Sebastian : Frisson anatolien

Melodi est-il la suite de Mantra Moderne ?

Kit Sebastian?: Melodi poursuit l’exploration sonore commencée dans notre premier album sans constituer pour autant un « deuxième volet ». Après avoir exposé notre manifeste artistique dans Mantra Moderne, nous avons élargi notre langage pour le transposer vers quelque chose de plus grand et contemplatif, tout en enrichissant notre palette instrumentale par des cithares, clavecins, congas, bongos, balalaïkas, orgues et saxophones.

Merve Erdem?: On a franchi un cap, trouvé une nouvelle dimension dans le son : des musiciens de session ont rejoint l’aventure pour conférer à l’album une saveur orchestrale plus intense.

Lire aussi : Les Sparks au panthéon pop

Que trouvez-vous chez M. Bongo, au-delà de leurs rééditions éclairées ou compilations pointues ?

K.Sebastian?: J’aime leur façon de connecter les artistes entre eux. Ils relient les scènes et les géographies pour créer de nouveaux dialogues musicaux. […]

Ibrahim : notre critique
Pour son premier passage derrière la caméra, l’acteur Samir Guesmi (Engrenages, Adieu Berthe) livre l’histoire poignante d’une relation d’un père célibataire avec son fils. La vie du jeune Ibrahim se partage entre son père, Ahmed, écailler sérieux et réservé à la brasserie du Royal Opéra, et son ami du lycée technique, Achille, plus âgé que lui et spécialiste des mauvais coups. Mais un plan qui tourne mal va bouleverser sa vie. [...]
Le Milieu de l’horizon : notre critique

Les drames paysans, on adore ça. Mais c’est un genre qui a été tellement exploré que vouloir s’en emparer en 2021 relève de la gageure. Delphine Lehericey s’en tire avec les honneurs. Située dans la France des années 70, cette chronique rurale nous embarque à hauteur d’enfant pour témoigner d’une famille d’agriculteurs menacée d’abord par la canicule qui frappe leur élevage de poulets, puis par une passion amoureuse enfiévrant la pauvre Nicole – Laetitia Casta – à la fois minérale et touchante dans ce rôle de mère de famille séduite par une femme divorcée. […]

L’Incorrect

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