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Les critiques littéraires de septembre

L’ENJEU DU DÉSIR
LA JOUTE, Richard Millet,  Les Provinciales, 192 p., 18€

Richard Millet nous livre une méditation fragmentaire autour du dialogue amoureux, la « Joute », terme à comprendre dans toute son ambiguïté étymologique (entre jonction et affrontement). Ressassement, ruminations, aperçus, souvenirs et tentatives de définition composent ce lent vertige où se combinent toutes les dimensions, théologique, littéraire ou physiologique pour appréhender le mystère sexuel sans jamais sombrer ni dans l’ornière sociologique ni dans d’autres simplifications en cours. Convoquant l’archaïsme comme la révolution courtoise, Kierkegaard ou Simone Weil, Millet extrait peu à peu l’enjeu de cette lutte aimantée, ou plutôt, en détoure progressivement l’indicible. Ce grand déploiement déclenché par le désir intégral est lié à la parole et l’idéologie post-sexuelle, conjointe à l’idéologie post-littéraire, voudrait finalement nous priver de cela en évacuant la question en termes juridiques, techniques ou marchands. Parfois obscur et tout en circonvolutions, un livre de Millet néanmoins essentiel et fascinant.…

« L’Étranger » par François Ozon : patrimonial et sans éclat

La littérature française est truffée de chefs d’œuvres réputés inadaptables au cinéma… du moins jusqu’à ce que des producteurs s’en emparent, par pur opportunisme et souvent après des années de négociations avec les ayants-droits. La dernière prise de guerre en date, c’est Voyage au Bout de la Nuit qui sera réalisé par Joann Sfar, le graphomane pleurnichard… dire que personne n’attend ce film, c’est une litote. Nous avons eu à peu près la même réaction lorsqu’on a appris que François Ozon allait réaliser sa version de L’Étranger d’Albert Camus, et ce après la version de Visconti avec Mastroianni, relativement oubliable. En fait, le roman de 1942 fait tellement partie du mobilier national qu’on se demande bien ce qu’un réalisateur peut espérer lui apporter de nouveau – a fortiori un réalisateur comme François Ozon, qui n’est pas vraiment un styliste, encore moins un expérimentateur mais plutôt un illustrateur soigneux, souvent au bord de l’académisme tartignolle.…

Tchéky Karyo : L’adieu aux armes

Si vous êtes nés dans les années 80 vous avez sans doute découvert Tchéky Karyo dans Nikita (peut-être le seul bon film de Luc Besson avec Le Dernier Combat) : dans le rôle de l’instructeur d’Anne Parillaud, il dévoilait une impressionnante palette de jeu, tour à tour protecteur et sadique, inquiétant et rassurant, amoureux et glacial… un rôle taillé à la mesure de celui qui a longtemps assuré les rôles de jeune premier, grâce à sa belle gueule de métisse franco-turc: on se souviendra de lui chez Eric Rohmer en amant ombrageux, lorsqu’il donne la réplique à Bulle Ogier dans Les Nuits de la Pleine Lune : figure tragique de l’amoureux éconduit mais rationnel qui ne parvient pas à comprendre les errances nocturnes de sa belle.

Déjà, il y a avait là comme une méprise : car enfin Tchéky Karyo n’a pas vraiment une tête de jeune premier, avec son visage taillé à la serpe, sa mâchoire carrée, ses yeux où brille un feu sombre… il aurait même plutôt quelque chose d’un garçon sauvage, quelque part entre le gitan et le bastonneur.…

Rien sur ma mère
Comme le disait Phillippe Muray : « La femme moderne est la gardienne d’une seule chose, le bon-déroulement de l’après-Histoire. » Parler de sa mère, ouvrir les vieilles malles du grenier et compulser ses albums de famille en estimant qu’ils vont intéresser la terre entière, c’est une infantilisation de la chose écrite qui sonne comme un aveu d’échec de la fiction. Ce pourrait être aussi la fin de course d’une littérature du réel qui n’en finit plus de chercher des causes inattaquables. Le pire c’est que ça marche : de Paul Gasnier à Emmanuel Carrère en passant par Laurent Mauvignier, qui osera s’attaquer à ces romanciers pétris de sérieux qui nous parlent de la condition féminine, de leurs liens familiaux, de la moralité nationale ? Inattaquable, et d’un sérieux embarrassant (on ne RIT pas sur ma mère, môssieur !), cette littérature matriarcale est une nouvelle étape franchie dans l’appauvrissement romanesque. Combien de Français sont-ils prêts à ouvrir ces vieux médaillons poussiéreux, rincés à l’eau claire d’une moraline laïque ? L’avenir nous le dira. [...]
Trois prix de L’Incorrect pour sauver la saison

Mardi 7 octobre 2025, alors que la deuxième liste de sélection du Goncourt maintenait l’ennuyeuse Natacha Appanah et le pathétique Paul Gasnier dans la course au pompon suprême, le jury du prix de L’Incorrect se réunissait bouillant de passion et fumant d’arguments implacables. Formé de l’intrépide Emma Becker, romancière de style et de choc, du féroce et magique Olivier Maulin, de Bernard Quiriny, tout de flegme caustique et de goût pour les marges hautes, de Marc Obregon, subtil, apocalyptique et radieux, mais condamné à l’eau pour quelques semaines encore, et Romaric Sangars, partisan des avant-gardes fulminantes et garant de l’intransigeance de tous, le jury aura su établir en deux heures à peine la meilleure liste de candidats de tout Saint-Germain-des-Prés. Son secret pour un tel résultat ? Une absence totale de pressions politiques, amicales, sexuelles et financières – climat rarissime en ces territoires ; une atmosphère de camaraderie dans la pureté sauvage ; un talent inné et commun pour la justice expéditive.…

Huysmans ressuscité : entretien avec Agnès Michaux
Dès le départ, saviez-vous vers quel type de biographie vous dirigiez-vous ?

La biographie universitaire m’est impossible. Je ne suis pas contre l’existence de telles biographies, qui m’ont souvent aidé, mais ce que je suis m’empêche d’en écrire une. Je ne pense pas que l’on puisse approcher véritablement un être humain de cette façon. Contrairement aux critiques que je lisais dans ma jeunesse, j’ai toujours aimé connaître la vie des auteurs. Mon choix s’est dirigé vers Huysmans, et je me suis plongé avec passion dans sa vie et son œuvre. Pour tout dire, j’ai eu le sentiment d’avoir vécu avec lui pendant de nombreux mois. [...]
Maria Pourchet est-elle surcotée ? Non
Depuis quelques années, Maria Pourchet règne sur les rentrées littéraires avec des titres souvent cinglants : Les Impatients, Feu, Western, ce mois-ci : Tressaillir, et des sujets contemporains sur l’amour au temps de MeToo, la condition féminine, le carriérisme, et, dans Tressaillir, la rupture moderne évoluant vers un trajet initiatique. Tout cela pourrait sembler opportuniste et tapageur. Mais les livres de Maria Pourchet sont au contraire pertinents et acérés. Ses sujets révèlent des questions éternelles dans des configurations inédites ; son style s’en empare avec une force singulière. Tressaillir évoque la rupture et ce qu’elle implique de vertige. Loin des lieux communs sur la battante autonome maîtresse de sa vie, Maria Pourchet explore avec Michelle, espèce de double qui travaille comme autrice pour la jeunesse, le séisme que déclenche la décision subite de quitter le foyer, après la dispute de trop. Rongée de culpabilité et de manque (sa fille est restée dans l’ancien appartement familial), Michelle est prostrée dans une chambre d’hôtel où elle mesure peu à peu toutes les dimensions – sociale, financière, parentale, amoureuse et existentielle – que son départ a bouleversées, la laissant dans une profonde crise intérieure. « Se surprendre sur le marché de la troisième main à trier les pas finis des pas nets, songer mon Dieu je pourrais terminer avec un type pareil. Car à mon âge, quand on retrouve, c’est pour commencer à finir. » Son agent et amie lui prend de force un rendez-vous chez un psychanalyste et Michelle, livrée à son trouble et à elle-même, commence un circuit introspectif périlleux tout en réinventant son quotidien. [...]
« Deux Pianos » de Desplechin : remariage hystérique
Un pianiste déclassé retourne donner un concert dans sa ville natale où il tombe inopinément sur son amour de jeunesse. À ses risques et périls, le romanesque a souvent été vu par Arnaud Desplechin comme une planche de salut. Deux Pianos est ainsi une fiction de la seconde chance, une dramédie de remariage avec suspense professionnel et haute intensité à tous les étages (une caméra presque « Dogme » hoquète tout du long). [...]

L’Incorrect

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