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Jon Fosse, Chateaureynaud, Clara Boussion… : les critiques littéraires d’avril

FLASH FINAL
BLANCHEUR, Jon Fosse, Christian Bourgois, 80 p., 14 €

Après son ambitieuse Septologie en trois volumes, Jon Fosse, le prix Nobel de littérature 2023, nous offre une simple novella, pure, radicale, éclatante. Exploitant toujours cette même pâte de langage comme mâchée sans cesse par un narrateur en proie à une crise, ce style fait d’oralité suffocante et qui finit par transir le lecteur, Fosse nous mène dans la dérive d’un homme venant d’abandonner sa voiture enlisée en lisière d’une forêt après avoir roulé sans but. Il se met à neiger et le narrateur se perd dans un paysage minimaliste rappelant le début du poème de Dante. Une blancheur divine apparaît, puis ses parents, mais ce glissement dans le fantastique théologique est assumé avec un réalisme qu’on n’avait jamais lu ailleurs et sa perception oscille sans cesse entre le trivial, le néant et le divin. Le Beckett converti du Nord nous surprend à nouveau avec ce livre-performance d’une remarquable audace.…

Tyler Ballgame : le meilleur des nouveaux crooners
Une part de mystère persiste autour de vous, malgré votre récent succès. Qui est vraiment Tyler Ballgame ?

Tyler Ballgame est un masque, un mélange de tous mes héros et de l’archétype du chanteur de rock. C’est aussi une réflexion sur l’illusion de l’identité, une version plus intense de moi-même. [...]
« Morlaix » : amours débutantes
Après Roméria, voici Morlaix, un autre film espagnol – mais situé en France, celui-ci —, qui ose toute une partie « film dans le film », plus ouvertement méta encore, d’autant que la continuité est fréquemment mise à mal par des passages impromptus du noir et blanc à la couleur (et vice versa), des changements de format, sans compter les fréquentes interruptions du flux d’images, par l’apparition de photographies de plateau (fixes donc). L’histoire est d’une grande simplicité, celle de Connemara (Alex Lutz) ou de Partir un jour (Amélie Bonnin), un premier amour de lycée et son passage dans le temps. [...]
« Marama » : tract vain
Rien de pire qu’un film d’horreur qui se donne des ambitions politiques avant de se demander comment faire peur. M?rama part pourtant d’une excellente idée : la quête identitaire d’une jeune Maorie catapultée dans l’Angleterre victorienne. Il y avait de quoi faire, mais le réalisateur néo-zélandais passe complètement à côté de son sujet, obsédé qu’il est à l’idée de rendre justice à ses ancêtres et dénoncer les horribles « féminicides » pratiqués par les colonisateurs. [...]
« Blossoms Shanghai » : du côté de chez Wong
Cinéaste-phare des années 1990, Wong Kar-wai s’était fait discret depuis son dernier long-métrage, The Grandmaster, en 2013 ; le revoici avec un format inattendu, une série au long cours adaptée d’un roman-fleuve de Jin Yucheng. Blossoms Shanghai suit les aventures d’un trader emblématique, du ruisseau où l’a ramassé son mentor jusqu’à un penthouse de palace, avant sa chute programmée, figurée dès le premier épisode par un accident de voiture, évidente tentative de meurtre. Tous les films de Wong sont peu ou prou des romans de gare sublimés par une esthétique maniériste qui devient littéralement le sujet, comme on le voit aux motifs d’In the mood for love (2000) – tromperie, impuissance – évidés jusqu’à ne plus laisser que la brillance en majesté des dizaines de robes qipao qu’exhibe Maggie Cheung. Sa série n’échappe pas à la règle, et le sujet plutôt excitant de l’ouverture de la Bourse de Shanghai en 1992 devient rapidement une toile de fond où le héros mâle et mélancolique, Ah Bao, est assailli de femmes-fleurs à divers degrés de fraîcheur et d’intérêt, de l’ingénue à voix criarde au chœur de matrones, en passant par une amie de cœur à la langue bien pendue et l’indispensable femme fatale, nouvelle patronne de restaurant à la mode qui semble chercher sa perte. Car, il faut le dire, Blossoms Shanghai procure assez rapidement le plaisir du feuilleton avec ses personnages hauts en couleur et ses rebondissements bien dosés (on conseille de guetter l’amusante apparition d’une marque de maille française, Montagut). [...]
Garréta : les bons DJs font-ils forcément de mauvais écrivains ? Non
Vous n’aimez pas danser, vous n’allez pas en boîte, vous n’aimez pas les boules à facettes, ni les infrabasses, ni le vacarme, ni les gens qui se trémoussent, et vous pensez qu’on ne pourra jamais faire de la littérature avec des ingrédients pareils. Je le pensais aussi, et c’est une erreur. D’abord, on en a déjà fait : Anne F. Garréta avait mis en scène le premier (paraît-il, il y a peut-être des antécédents) personnage de DJ de la littérature française dans un roman expérimental intitulé Sphinx, en 1986, environné aujourd’hui d’une petite aura de livre-culte (il reparaîtra en juin, dans « l’Imaginaire »). Ensuite, on en fait toujours : la même Anne F. Garréta publie aujourd’hui DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, souvenirs des grandes heures de sa jeunesse, au début des années 1980, quand, étudiante âgée de vingt ans, elle a exercé le noble métier de DJ dans une boîte lesbienne de la rue du Vieux-Colombier, le Katmandou. [...]
Prix Cazes : Adèle Rosenfeld fêtée chez Lipp

Il y avait foule, hier soir à Saint-Germain-des-Prés, sur le trottoir de chez Lipp et dans l’arrière-salle de cette brasserie rivale du Flore, en face, et dont le prix littéraire concurrent, d’habitude remis de manière plutôt perspicace, avait été décerné, à l’automne dernier, à Toutes les vies, de Rebeka Warrior (Stock), un navet opportuniste parfaitement calibré pour la dernière rentrée : noir-deuil, mauve-queer et style pâle. En récompensant Adèle Rosenfeld pour son Extinction des vaches de mer (Grasset), le jury du prix Cazes, dont c’était le 90e anniversaire, aura donc remporté haut la main, cette année, le concours de goût sur le boulevard du livre. Félicitons Léa Santamaria, sa présidente, Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui, Gautier Battistella, Mathilde Brézet, Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel, qui eurent raison de célébrer le livre insolite d’Adèle Rosenfeld.

Lire aussi : « Juste une illusion » : mémoire truquée

Deuxième roman d’un écrivain déjà remarqué, L’Extinction des vaches de mer raconte la découverte en 1741, par le scientifique allemand Steller, d’une nouvelle espèce marine : des animaux massifs et étranges, qu’il baptisera « vaches de mer ».…

« Juste une illusion » : mémoire truquée
On leur prédit un succès sans précédent avec ce film, et pour cause, c’est probablement leur meilleur. Leur plus personnel aussi : en racontant leur jeunesse banlieusarde dans les années 80, tout en évoquant ouvertement leur judéité, Olivier Nakache et Gilles Toledano touchent ce qui fait le fondement de leur cinéma : une fibre populaire, voire universelle, mais qui n’oublie jamais d’évoquer son propre médium. Juste une Illusion, comme le rappelle son titre, est d’abord un film sur le cinéma, sur la façon dont la mise en scène permet au final d’organiser ses souvenirs et de hiérarchiser ses émotions. On pense presque – sans vouloir leur lancer trop de lauriers – à The Fabelmans de Steven Spielberg, qui n’est pas tant un film autobiographique qu’un film sur l’impossibilité à faire un film autobiographique. C’est précisément cette impossibilité qui est au centre de Juste une Illusion. [...]

L’Incorrect

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