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« Blossoms Shanghai » : du côté de chez Wong
Cinéaste-phare des années 1990, Wong Kar-wai s’était fait discret depuis son dernier long-métrage, The Grandmaster, en 2013 ; le revoici avec un format inattendu, une série au long cours adaptée d’un roman-fleuve de Jin Yucheng. Blossoms Shanghai suit les aventures d’un trader emblématique, du ruisseau où l’a ramassé son mentor jusqu’à un penthouse de palace, avant sa chute programmée, figurée dès le premier épisode par un accident de voiture, évidente tentative de meurtre. Tous les films de Wong sont peu ou prou des romans de gare sublimés par une esthétique maniériste qui devient littéralement le sujet, comme on le voit aux motifs d’In the mood for love (2000) – tromperie, impuissance – évidés jusqu’à ne plus laisser que la brillance en majesté des dizaines de robes qipao qu’exhibe Maggie Cheung. Sa série n’échappe pas à la règle, et le sujet plutôt excitant de l’ouverture de la Bourse de Shanghai en 1992 devient rapidement une toile de fond où le héros mâle et mélancolique, Ah Bao, est assailli de femmes-fleurs à divers degrés de fraîcheur et d’intérêt, de l’ingénue à voix criarde au chœur de matrones, en passant par une amie de cœur à la langue bien pendue et l’indispensable femme fatale, nouvelle patronne de restaurant à la mode qui semble chercher sa perte. Car, il faut le dire, Blossoms Shanghai procure assez rapidement le plaisir du feuilleton avec ses personnages hauts en couleur et ses rebondissements bien dosés (on conseille de guetter l’amusante apparition d’une marque de maille française, Montagut). [...]
Garréta : les bons DJs font-ils forcément de mauvais écrivains ? Non
Vous n’aimez pas danser, vous n’allez pas en boîte, vous n’aimez pas les boules à facettes, ni les infrabasses, ni le vacarme, ni les gens qui se trémoussent, et vous pensez qu’on ne pourra jamais faire de la littérature avec des ingrédients pareils. Je le pensais aussi, et c’est une erreur. D’abord, on en a déjà fait : Anne F. Garréta avait mis en scène le premier (paraît-il, il y a peut-être des antécédents) personnage de DJ de la littérature française dans un roman expérimental intitulé Sphinx, en 1986, environné aujourd’hui d’une petite aura de livre-culte (il reparaîtra en juin, dans « l’Imaginaire »). Ensuite, on en fait toujours : la même Anne F. Garréta publie aujourd’hui DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, souvenirs des grandes heures de sa jeunesse, au début des années 1980, quand, étudiante âgée de vingt ans, elle a exercé le noble métier de DJ dans une boîte lesbienne de la rue du Vieux-Colombier, le Katmandou. [...]
Prix Cazes : Adèle Rosenfeld fêtée chez Lipp

Il y avait foule, hier soir à Saint-Germain-des-Prés, sur le trottoir de chez Lipp et dans l’arrière-salle de cette brasserie rivale du Flore, en face, et dont le prix littéraire concurrent, d’habitude remis de manière plutôt perspicace, avait été décerné, à l’automne dernier, à Toutes les vies, de Rebeka Warrior (Stock), un navet opportuniste parfaitement calibré pour la dernière rentrée : noir-deuil, mauve-queer et style pâle. En récompensant Adèle Rosenfeld pour son Extinction des vaches de mer (Grasset), le jury du prix Cazes, dont c’était le 90e anniversaire, aura donc remporté haut la main, cette année, le concours de goût sur le boulevard du livre. Félicitons Léa Santamaria, sa présidente, Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui, Gautier Battistella, Mathilde Brézet, Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel, qui eurent raison de célébrer le livre insolite d’Adèle Rosenfeld.

Lire aussi : « Juste une illusion » : mémoire truquée

Deuxième roman d’un écrivain déjà remarqué, L’Extinction des vaches de mer raconte la découverte en 1741, par le scientifique allemand Steller, d’une nouvelle espèce marine : des animaux massifs et étranges, qu’il baptisera « vaches de mer ».…

« Juste une illusion » : mémoire truquée
On leur prédit un succès sans précédent avec ce film, et pour cause, c’est probablement leur meilleur. Leur plus personnel aussi : en racontant leur jeunesse banlieusarde dans les années 80, tout en évoquant ouvertement leur judéité, Olivier Nakache et Gilles Toledano touchent ce qui fait le fondement de leur cinéma : une fibre populaire, voire universelle, mais qui n’oublie jamais d’évoquer son propre médium. Juste une Illusion, comme le rappelle son titre, est d’abord un film sur le cinéma, sur la façon dont la mise en scène permet au final d’organiser ses souvenirs et de hiérarchiser ses émotions. On pense presque – sans vouloir leur lancer trop de lauriers – à The Fabelmans de Steven Spielberg, qui n’est pas tant un film autobiographique qu’un film sur l’impossibilité à faire un film autobiographique. C’est précisément cette impossibilité qui est au centre de Juste une Illusion. [...]
Jean Rouaud : une magistrale récapitulation
Le privilège de l’âge, se dit-on, mais surtout d’un talent supérieur. Parce qu’il faut quand même relever pareille gageüre ! À partir d’une question présumée absurde du bouddhisme zen, passant par les arbres mythiques et faisant une boucle sur la scène du Godot de Beckett, Jean Rouaud lance une méditation libre, extra-divagante, sur les scènes des évangiles répercutées sur les portails des cathédrales, répliquant aux quêtes bouddhiques, renvoyant aux références de l’Ancien Testament comme à mille autres. Folle intertextualité et invraisemblable fluidité de la chose, on se laisse transporter sur ce fleuve sans même s’en rendre compte, combien même ses sujets sont si graves, subtils, élevés, archaïques, atemporels, tant Rouaud nous charme avec son ton à la fois élégant, familier et badin. Exemplaire d’un certain génie français, l’écrivain parvient à rapatrier l’univers dans le charme d’une conversation de salon. [...]
Curzio Malaparte : Retour d’un géant
Commençons par la mauvaise réputation de Malaparte. Lui reproche-t-on d’avoir été fasciste ou d’avoir été opportuniste, puisqu’il a ensuite plusieurs fois retourné sa veste ?

Malaparte était un admirateur de l’unité italienne, du Risorgimento, de Garibaldi et surtout de Mazzini, les pères du processus unitaire. Il était également fasciné par la Révolution française, et c’est là que se trouve le noyau qui permet de comprendre autant son fascisme que son communisme. C’est par francophilie qu’il s’engage comme volontaire en 1914, et son mazzinisme en fait un partisan du jacobinisme, mâtiné de christianisme social à la mode du xixe siècle. Son fascisme sera donc une mise à jour, en quelque sorte, de son républicanisme, sur lequel vient se greffer le mythe littéraire et politique du « peuple des fantassins » : de son point de vue, le sacrifice de millions d’Italiens entre 1915 et 1918 ne doit pas rester vain. Il cherche donc, entre 1919 et 1922, la force politique capable d’affirmer les droits des soldats et coche donc, à l’époque, toutes les cases du fascisme, dans sa mouvance de gauche. Il adhère au parti mussolinien quelques mois avant la Marche sur Rome après avoir fondé une éphémère avant-garde pacifiste autour de la revue Oceanica. Ce passage de l’un à l’autre, entre 1921 et 1922, demeure mystérieux jusqu’à ce jour. Du reste, Malaparte est assez machiavélien, comme on le voit dans son livre Technique du coup d’État. Il est aussi fasciné par la révolution soviétique, mais considère qu’un équivalent n’est pas souhaitable pour la Péninsule, car il convient, selon lui, de respecter le caractère particulier, national, des Italiens, plus individualistes que les Russes. Cet individualisme est aussi, à côté de son populisme, l’un des traits saillants du personnage Malaparte. Je l’étudie depuis trente ans, et honnêtement, bienheureux qui pourra expliquer la cohérence de son cheminement politique ! Hormis cet axe républicain, il n’y a pas d’épine dorsale dans sa réflexion. Et oui, je pense qu’on lui reproche surtout, aujourd’hui encore, son côté insaisissable. [...]
Houellebecq sur scène : sublimer le déclin

« Je voulais faire un disque, parce que j’aime le disque. La scène, bon… » nous confie Michel Houellebecq presque en s’excusant. Il est un peu plus de vingt-deux heures à La Scala, boulevard de Strasbourg, et le poète peut enfin souffler : son retour sur scène vient de s’achever. Un retour rare, presque improbable, à l’image de celui qui n’a jamais vraiment eu le goût de l’exposition, encore moins celui du spectacle.

Deux heures plus tôt, devant la grande façade de verres sombres de la salle du 10e arrondissement de Paris, le public se presse déjà. On parle fort, on scrute les visages, on devine les habitués, les fidèles, les curieux venus voir ce que peut donner Michel Houellebecq sur scène. La célèbre salle a connu plusieurs vies : Café de théâtre fréquenté par Marcel Proust jusque dans les années 20, puis salle de cinéma Art déco qui permit à Godard ou Buñuel de présenter leurs films avant de basculer en premier multiplex porno de la capitale puis d’être rachetée par une église baptiste brésilienne à la fin des années 90 pour redevenir finalement une salle de spectacle en 2016.…

« Le Dernier pour la route » : road movie en bouteille
Le road movie à l’italienne, c’est un genre à part entière, avec ses chefs-d’œuvre et ses passages obligés. Il y a chez le réalisateur Francesco Sossai une envie assez évidente de rendre hommage au Fanfaron de Dino Risi, avec ce duo de quinquagénaires fauchés et alcooliques qui pourraient très bien être des versions « 25 plus ans tard » de Gassman et Trintignant. [...]

L’Incorrect

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