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À la fondation Louis Vuitton : l’art mis à sac

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Publié le

31 mars 2022

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Emportés par la foule, qui nous traîne, nous entraîne, nous éloigne l’un de l’autre, je lutte et je me débats. A la Fondation Louis Vuitton, point de repos.
Louis Vuitton

À ceux qui n’auraient pas eu le privilège de visiter la Fondation Louis Vuitton, à ceux qui l’ont visitée et ont fini en quasi syncope comme moi, salut. L’immeuble ? On se rappelle qu’à sa construction la Tour Eiffel n’a pas fait l’unanimité. Au contraire ici, un certain consensus. Dans le bois le plus glauque de France, cette masse de fer et de verre blancs, griffée Frank Gehry et conçue comme un vaisseau, que dis-je, une arche, supporte bien la comparaison avec le bazar voisin de La Défense. Toutes voiles dehors, elle nous entraîne dans son sillage, loin des conventions architecturales et du goût du jour. Cette sorte de Bateau ivre destiné aux dérades du consommateur de beau est même commode, à quelques encablures du jardin d’Acclimatation: le parc d’attraction des papas et des mamans tout près de celui, plus habituel mais tout aussi amusant, des petits enfants, c’est bien pensé. On y croise aussi force femmes voilées et leurs bambins vêtus à l’américaine, au jardin d’Acclimatation! En provenance directe d’un Orient lointain et mystérieux, elles portent des sacs Vuitton, Christian Dior – fées des Mille et Une Nuits qu’aurait choisies pour son illustration l’élégance « à la française » portée au monde par LVMH.

C’est dire l’harmonie qui règne dans ce coin de Paris, placé sous le signe de la création et du mécénat! Ici les amateurs d’art, les familles, la diversité sont à l’honneur, et un peu mieux traités que par madame Hidalgo qui n’a à son actif que les salles de shoot, la valse des drogués Porte de La Chapelle, les pistes cyclables défoncées, le mobilier urbain biodégradable. Et un bouquet, certes inoubliable, de « Tulipes ». Bref, la Fondation et l’Acclimatation sont parfaitement assorties, elles forment système, et on est là pour en profiter.

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On sait aussi qu’à la « FLV », la Russie et les Russes ne sont pas mal vus. Vladimir Poutine est quand même un autocrate sanguinaire. Il a des ambitions hégémoniques, il s’exhibe torse nu à la chasse aux ours, il envoie les femmes libérées en prison. Mais rien de tout cela n’est mis sur le tapis à la FLV, ici point de débat fâcheux et galvaudé, et même on se félicite, de l’exposition Chtoukine à l’exposition Morozov, du long compagnonnage entre nos histoires, nos cultures, allant jusqu’à les faire « dialoguer ». Reconnaissance éternelle pour cela.

Je me suis étonnée de n’avoir jamais lu dans les pages de L’Incorrect une chronique dédiée au lieu « ouvert sur le monde » (et si utile au combat contre les inégalités) qu’est la FLV. Quoi? Ce projet esthétique et social majeur, cet espace voué à la « création mise à la portée du plus grand nombre » comme l’infini à celle des caniches, ce monument d’architecture contemporaine pensée pour les foules par un groupe mondial de luxe-humaniste et son maître esthète et philanthrope, comme jadis les Médicis, les Charles Ier, les Louis XIV, et j’en passe, jamais chanté dans ces pages? Et personne pour noter que ce n’est pas un hasard si dans LV, il y a élever? Sans doute pas assez de millenials ni de lacaniens au comité de rédaction pour signaler la coïncidence. Il fallait donc s’y mettre.

Pourtant si l’intention et les lieux ont tout pour plaire, il se pourrait que l’expérience ne soit pas à la hauteur de la promesse. Question « plus grand nombre », dans les expositions de la Fondation Vuitton, on est servi, c’est certain. Vous ne manquerez de rien en matière de création pour tous. Voilà bien l’ennui.

Comme dans l’Enfer, inexorablement vous franchirez les cercles de la FLV, grimpant les escalators d’étage en étage

C’est ainsi que, me rendant récemment à l’exposition Morozov, pour me régaler des chefs d’œuvre mis à notre disposition de vulgum pecus, j’ai cru risquer ma peau, asphyxiée par la foule intense d’amateurs venus s’abreuver comme moi aux mamelles de la mère des arts de la Porte Maillot, étouffée dans une farandole de retraités et de profs en goguette. (Danger presque compensé, oui peut-être, par les trois secondes de contemplation arrachées devant la merveilleuse Notre-Dame sous la pluie de Marquet ou les Matisse marocains – mais quand même, c’était à se trouver mal, ce fut à tourner de l’œil!).

Salle après salle, tant de monde, de gens, de bruit: impossible de s’arrêter et de regarder une toile sans être gênée ou, pire, gêner soi-même. L’évanouissement guette, j’entends mes tempes, on ne voit rien, on ne comprend rien, en dépit d’une muséographie digne d’un show de Galliano : ça ne va pas du tout.

Mais il n’y a pas moyen de reculer. Car comme dans l’Enfer, inexorablement vous franchirez les cercles de la FLV, grimpant les escalators d’étage en étage. Survivant à votre horrible mal-être, progressivement initié aux secrets de la survie en territoire culturel sursaturé, vous atteindrez une petite pièce du dernier étage. Dans cette pièce, en une sorte d’épiphanie éclairée comme une salle des coffres (ou un club échangiste), aussi précieux que le Koh-I-Noor, la Cour de la Prison de Vincent Van Gogh, minuscule chef-d’œuvre de l’angoisse (auprès duquel le Cri munchien a l’air d’un Donald Duck surpris en train de bâiller) vous attend. Elle confine à l’allégorie : les visiteurs en surnombre y défilent tout bleus, se frôlent à la queue leu-leu comme dans un aquarium de zone commerciale, formant un curieux pendant à la ronde verdâtre des prisonniers de Vincent dans leur cour sans ciel.

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Bref, vous voilà errant, Virgile sans poème, à la recherche d’air et de lumière, dans un décor célinien où il ne manque que le vomi et la partouze – encore que, en faisant un petit effort, il ne soit sans doute pas totalement impossible d’y arriver. Au lieu du ravissement que l’esthète un peu maladif que vous êtes est venu chercher, comme un Bergotte son Vermeer, vous vous payez une stupide nausée. Et si vous devez mourir, ce ne sera pas d’un choc contemplatif, mais d’une vulgaire asphyxie.

Faible nature, petite chose, enfant gâtée, appelez ça comme vous voulez. Coincée contre les murs d’un couloir bondé du RER en heure de pointe, auxquels on aurait accroché des Monet et des Van Gogh, pour être sympa (c’est à se demander pourquoi ils n’acceptent pas le pass Navigo à l’entrée).

Au lieu de regarder sereinement les « triptyques monumentaux » de Bonnard et de m’en régaler peinard, comme l’aurait fait Bergotte devant son petit pan de mur jaune, j’étais obsédée par une question: « mais comment font-ils, tous ces gens, mes semblables, mes frères, pour supporter ça, avec tant d’indifférence, presque de décontraction, et comment vais-je tenir jusqu’à la sortie sans tomber par terre ? » Et plus je les examinais, plus leur masse mouvante et tranquille de banc de sardines s’interposait partout, me voilant les tableaux : ils avaient l’air content, détendus, ils prenaient des photos, comme à la plage. Pendant que je crevais de stress ! C’était à la fois insupportable et mystérieux.

Pourtant, considérant le rapport entre les happy-few photographiés le jour du vernissage dans les « cliquez pour voir le diaporama » du Vogue en ligne, et les rangées serpentines de quidams attendant leur tour dans le froid ou la canicule, exactement comme à l’entrée des « flagship » Louis Vuitton des Champs-Élysées et du monde entier, j’aurais dû me rappeler qu’autre chose est à l’œuvre.

Au lieu du ravissement que l’esthète un peu maladif que vous êtes est venu chercher, comme un Bergotte son Vermeer, vous vous payez une stupide nausée

Car c’est à LVMH, dispensateur de beauté, qu’on doit le brassage, la fusion qui travaille l’idée moderne de création: sac taggés, ou imprimés Joconde, collections de prêt-à-porter signées par des rappeurs, boutiques Christian Dior et Loro Piana n’en finissant pas d’embellir nos vieilles villes un peu empoussiérées. Tout le monde s’y retrouve, du milliardaire à l’intérimaire, de la tiktokeuse banlieusarde à l’influenceuse germanopratine. C’est merveilleux.

Tant pis donc si cette harmonie pan-créationniste, ce dialogue fertile entre mode et art ne m’ont causé qu’un malaise violent, provoqué non par la contemplation de trop de beautés mais par l’affluence excessive de mes compagnons de visite qui, consentantes victimes, se pressaient, me frôlaient, en grappes, en colonies, en halo, en queues, en serpentins, de toutes parts, devant des tableaux (victimes à leur tour de ce manège épouvantable) que plus personne ne pouvait plus voir, ni a fortiori regarder. En plus de la contrainte matérielle posée par le nombre pléthorique de visiteurs au mètre carré (imputable, bien sûr, à la volonté de faire profiter de ces merveilles le plus grand nombre de gens possible, et non au souci de rentabilité), on observera que le regard est de toute façon condamné : l’écran du téléphone s’est dans la plupart des cas substitués à celui de la toile, qui n’est plus regardée mais instagramée. Naufragés de la Création fashionable, entraînés dans un chaos de second choix d’où l’harmonie n’a pas vocation à surgir, les visiteurs myrmidonesques de la FLV ont revivifié le syndrome de Stendhal, en une variante, qu’on appellerait, tiens, le syndrome de Houellebecq : causé non plus par un excès de beauté mais par le débordement insoutenable et absurde de sa consommation frénétique, contemplation et consommation s’accouplant pour engendrer l’être bicéphale et très angoissant, mi-homme mi-smartphone, qu’est le consommateur de création, dont il est visible que la FLV, « pont entre les Arts et la Mode », est sans conteste un des écosystèmes préférés. Température, luminosité, chaîne alimentaire, tout en ces lieux contribue à son épanouissement complet.

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(Une alternative existe à notre expérience éprouvante. Il est possible de profiter d’une visite privée hors des heures d’ouverture, qui vous coûtera 600 euros les 90 minutes. La « création à la portée du plus grand nombre »? Il ne faudrait pas non plus exagérer).

Rendez-vous au Louvre un matin de brume, en bas des degrés de la Victoire de Samothrace ou dans les salles désertées de la galerie Médicis. Après avoir déambulé dans le silence, et l’immensité des Rubens peints pour Marie de Médicis, admiré leurs chatoiements et leur mystère luxueux, vous parviendrez dans un petit salon dédié aux paysages flamands, à leurs forêts précises comme des miniatures et à leurs nuages énigmatiques: par la fenêtre, l’échelonnement des toits de Paris et son ciel de zinc vous emmèneront, du fronton du Conseil d’État aux dômes kitch et émouvants du Sacré Cœur qui veille sur la Ville, ailleurs.

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