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Libération. Il faut toujours se méfier de ce mot quand il est prononcé un peu vite. Ce fut le cas à Phnom Penh le 17 avril 1975.
Pour la gauche occidentale, avril 1975 ouvre un éternel joli mois de mai : désormais, tous les petits matins chanteront. La « libération » de Phnom Penh est en effet suivie, 13 jours plus tard, de la chute du Sud-Vietnam : Saïgon « libérée » par l’armée populaire vietnamienne devient HôChi-Minh-Ville le 1er mai, quel joli symbole ! L’histoire est arrivée à sa fin, disent les germanopratins, la preuve en est que le monde est en paix grâce à la victoire, enfin définitive, du communisme sur l’impérialisme dans l’ensemble de notre ancienne colonie indochinoise.
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Les témoins l’ont pourtant vu dès le premier jour : la prise de Phnom Penh n’est autre qu’une déportation massive de ses deux millions d’habitants, gentiment priés de se rendre dans les campagnes où tout le monde, de l’enfant au médecin, devra cultiver cette immense rizière collective qu’est devenu le Cambodge. Cependant, les réactions à chaud baignent dans une naïveté presque drôle. Le 8 mai 1975, Patrice De Beer, reporter du Monde, s’exprime sur Antenne 2, en direct depuis l’ambassade de France de Phnom Penh où il est réfugié. Ce journaliste visionnaire se réjouit de « l’évacuation de la ville » qui permettra un romantique retour à la terre des citadins ; à dénoncer, il ne trouve qu’un danger effectivement imminent : le « relent colonial surprenant » qu’il a perçu chez les Français du Cambodge empreints de cette idée « désuète de défense de la civilisation occidentale ».
À Paris, les plumes n’ont pas attendu cette brillante analyse de terrain pour se réjouir. Le 18 avril, Libération le bien nommé a titré « Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération », tandis que la veille, il notait avec autant de clairvoyance « Le drapeau de la résistance flotte sur Phnom Penh », en se félicitant de l’émergence d’une « guerre révolutionnaire à l’heure de la détente ». Le simplisme est évident : personne ne veut voir que la violence rouge est déjà fermement installée (toutes les grandes villes du pays sont vidées de leurs populations dès le mois de juin), sous prétexte qu’on a enfin trouvé un pays qui propose un projet communiste abouti et radical.
La prise de Phnom Penh n’est autre qu’une déportation massive de ses deux millions d’habitants, gentiment priés de se rendre dans les campagnes.
Jusqu’en 1976 au moins, Libération, Le Monde, l’Unité (organe du PS) et l’Humanité, tout en émettant des réserves suite aux témoignages des premiers réfugiés, tiennent un discours maoïste nettement favorable au régime du Kampuchea. À tel point que Mitterrand, pourtant en pleine stratégie d’alliance avec le PCF, doit prendre la plume dès avril 1976 pour rappeler que « le devoir d’éduquer, de former les esprits, ne peut être confondu sans dommage majeur (…) à cette épouvantable machinerie mise en place pour broyer les consciences en brisant au besoin les corps » (« Ma part de vérité », L’Unité, 20 avril 1976).
Beaucoup d’aveuglement
De fait, malgré la fermeture totale du pays, qui ne laissait sortir que ses films de propagande peuplés de sublimes femmes khmers moissonnant les rizières en souriant, il n’était pas très compliqué de trouver des sources sûres. Chaque jour quasiment, un réfugié cambodgien nouvellement arrivé faisait état d’exode, d’assassinats, de disparition des intellectuels, de camps concentrationnaires, de dénutrition, etc. Mieux encore, tous les témoignages concordaient et dans les yeux de chaque rescapé pouvait se lire la même terreur.
Missionnaire au Cambodge rapatrié en France en mai 1975, le père François Ponchaud a aussitôt témoigné de ce qu’il avait vu ou entendu, comme la phrase de cet officier khmer rouge qui l’escortait jusqu’à la frontière thaïlandaise : « Vous ne voulez pas m’emmener en France ? Ici le sang va couler ». Nourri de l’écoute de Radio Phnom Penh et des témoignages des réfugiés, il raconte le fruit de ses observations – qui se sont avérées totalement justes – dans Cambodge, année zéro, paru en 1977. Mais donner du crédit à un missionnaire restait relativement compliqué pour des esprits anticolonialistes.

Les regrets et les aveux d’aveuglement ont cependant pu arriver assez vite, de la part des plus honnêtes, tel Jean Lacouture s’accusant en novembre 1978 dans les pages de Valeurs actuelles : « Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme, sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme ».
Ce totalitarisme, il a fallu dix ans pour que Libé daigne le détecter : ce n’est que le 13 février 1985 que Patrick Sabatier, un des fondateurs du journal, qui s’était pourtant rendu au Cambodge dès 1979 à l’arrivée des Vietnamiens, avoue : « Il a fallu la visite des champs de la mort khmers rouges […] pour que je regarde en face la vérité ». C’est aussi que les temps avaient changé depuis 1975 : rapidement, le Kampuchea démocratique s’était rapproché de la Chine, tandis que l’URSS soutenait le Vietnam communiste. Moscou donna donc, dès 1977, l’ordre de ne plus soutenir le régime khmer. Ponchaud raconte même que certains communistes français ont alors osé l’accuser, lui, de complaisance avec les Khmers rouges parce qu’il modérait parfois leurs critiques du régime !
Badiou au cambodge
En janvier 1979, au moment de l’invasion du Cambodge par le Vietnam, alors que l’Occident peut compter les 2 millions de morts de ces quatre ans d’enfer, il reste tout de même des admirateurs de Pol Pot. Alain Badiou, alors membre du groupuscule Union des communistes de France marxiste-léniniste, publie une tribune libre dans Le Monde, intitulée : « Kampuchea vaincra ». Il y regrette les perturbations que le Vietnam vient apporter chez ce petit peuple si uni dans sa « volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne ». Aujourd’hui, Badiou regrette-il d’avoir regretté ? Pas vraiment, puisqu’après avoir admis s’être trompé (sur un plateau de France 2 en 2008), il précise tout de même que « les millions et millions de gens qui sont restés enthousiastes de la révolution bolchevique pendant des décennies, y compris sous Staline, nous posent une question bien plus vaste que ma personnelle errance cambodgienne ». Non, rien de rien.


La revue catholique Esprit de septembre 1980 donne la parole à Serge Thion, sociologue membre du CNRS, ancien secrétaire du Comité antiapartheid, pour s’offusquer de la « surmédiatisation » des crimes khmers et réaffirmer la nécessité du combat anti-impérialiste. Dans cet article nommé « Le Cambodge, la presse et ses bêtes noires », Thion se fait le perroquet de l’intellectuel anarchiste américain Noam Chomsky et de Régis Debray qui s’étaient tous deux exprimés de la sorte dans un article de Change d’octobre 1979. En 1979, le régime khmer tombé, le Cambodge se trouve sous l’emprise, toujours communiste, du Vietnam. C’est l’époque des marches démonstratives qu’organisent les associations humanitaires pour se donner bonne conscience.
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Ainsi en est-il de la « Marche pour la survie du Cambodge » de MSF, à la frontière du Cambodge et la Thaïlande en février 1980, BHL et Joan Baez en tête, que moque savoureusement Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « La Grande Marche continue, malgré l’indifférence du monde, mais elle devient nerveuse, fébrile, hier contre l’occupation américaine au Vietnam, aujourd’hui contre l’occupation vietnamienne au Cambodge, hier pour Israël, aujourd’hui pour les Palestiniens, hier pour Cuba, demain contre Cuba, et toujours contre l’Amérique, chaque fois contre les massacres et chaque fois pour soutenir d’autres massacres, l’Europe défile et pour pouvoir suivre le rythme des évènements sans en manquer un seul, son pas s’accélère de plus en plus ».
Vergès en culotte rouge
Certains catholiques tiers-mondistes trouvent le discours de MSF beaucoup trop anti-communiste. C’est le cas du CCFD, qui, de ce fait, est invité par les Vietnamiens à se déployer au Cambodge. Jean-François Lambert, ancien dirigeant du CCFD, raconte d’ailleurs dans quelle liesse étaient les bureaux de son association à Saïgon le jour de la « libération » de la ville en 1975. La palme revient à Jacques Vergès, véritable prophète de notre temps, qui, tel Élie, a entendu lui aussi un appel dans le murmure d’une brise légère : « Un soir de mars, ma porte s’est ouverte et le vent m’a soufflé : Pars ! ». Moscou, la Palestine, la Chine ou les bureaux de Pol Pot, on ne sait pas vraiment ce qu’a fait Vergès de ses huit années de vacances en culotte rouge (1970-1978) durant lesquelles il disparaît de la scène française.
En janvier 1979, au moment de l’invasion du Cambodge par le Vietnam, alors que l’Occident peut compter les 2 millions de morts de ces quatre ans d’enfer, il reste tout de même des admirateurs de Pol Pot.
Mais en 2008, c’est bien au Cambodge qu’il se trouve, comme avocat de son ami de jeunesse, l’ex-président du Kampuchéa Khieu Samphan, lors du procès des Khmers rouges. Vergès tente alors de faire interrompre le procès pour vice de forme, et le perturbe tant qu’il reçoit un avertissement du tribunal. En novembre 2008, il ose affirmer dans une interview à Der Spiegel : « Il n’y a pas eu de génocide au Cambodge. (…) La majorité des gens sont morts de suites de la famine et de maladies. (…) Ce fut la conséquence de la politique d’embargo des États-Unis » Vergès est mort en 2013, avant l’ouverture du second procès khmer, nous privant ainsi de ses merveilleuses analyses historiques.
Le mot de la fin sera pour Marie-George Buffet qui, acculée aux aveux par Jean-Michel Apathie sur RTL le 9 novembre 2009, se confesse : « On a parlé de bilan globalement positif, on a toujours essayé de justifier quelque part ces régimes, alors qu’ils étaient voués à l’échec. On n’a pas été au bout de la critique, on aurait dû condamner ces régimes ». Nous voilà rassurés, l’extrême gauche ne s’y trompera plus… à moins que.
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