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Cancel culture : effacer l’historique

Purger le paysage public et notre mémoire collective de tout ce qui est censé rappeler les heures les plus sombres de l'histoire occidentale : la cancel culture, dernière idée américaine à pénétrer en France, est la solution trouvée et revendiquée par les minorités pour prendre leur revanche sur l'exécrable homme blanc. Éditorial du dossier, par Bruno Larebière.

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« Moi, je ne crois pas à ce qu’on appelle la Cancel Culture. » Il faut toujours se méfier des gens qui commencent leur phrase par « moi je ». Début décembre dernier, Lui, donc, avec le L majuscule qui permet de Le distinguer du commun des mortels, répond à une longue interview (près de 2 h 30) diffusée en « live », ce qui veut dire en direct – par opposition à « replay » qui signifie différé dans notre belle « start-up nation » – sur Brut, un média en ligne qu’on ne saurait définir autrement que par son public : les djeunes. Il paraît que ceux-là, qui ne savent rien d’autre que ce que l’Éducation nationale leur a enseigné, c’est-à-dire rien, et ce que les vidéos visionnées sur leurs smartphones leur ont appris, c’est-à-dire moins que rien, mais en version originale non sous-titrée, en sont friands.

Emmanuel Macron était interrogé sur la fracture entre les diverses mémoires de la guerre d’Algérie, il dérive et en vient donc à confier, en prenant apparemment son public à rebrousse-poil : « Moi, je ne crois pas à ce qu’on appelle la Cancel Culture. » De quoi parle-t-il ? « To cancel » signifiant « annuler », une traduction hâtive pourrait laisser penser qu’il ne croit pas à la culture pour les nuls, ce qui pourrait créer un malentendu semblable à celui suscité par ses propos sur les « illettrées » de l’abattoir Gad – en plus de causer de la peine aux éditions First.

Cancel Culture peut être traduit, plus justement, par « culture de l’annulation », ou, plus précisément encore, par « culture de l’élimination ». Dans les faits, il s’agit de ce mouvement né aux États-Unis et qui vise, d’abord à dénoncer, ensuite à ostraciser, enfin à éliminer – ou, à défaut de pouvoir le faire soi-même, à exiger l’élimination – de toute référence, des toponymes à la statuaire en passant par les références universitaires, à des personnalités ou événements ayant eu des comportements ou prises de position moralement condamnables.

Chacun y va désormais de son lobbying, qui au nom du droit à la dignité retrouvée des Noirs, qui au nom des LGBTXYZ+<%, qui au nom des femmes, afin de faire disparaître du paysage public et de la mémoire collective tout ce qui peut rappeler les heures les plus sombres de la civilisation occidentale

Née aux marges – par définition opprimées – de la société américaine, la Cancel Culture a traversé l’Atlantique pour se jeter avec gourmandise, entre autres cibles supposées représenter le suprématisme blanc, sur la statue de Colbert située devant l’Assemblée nationale, ainsi que sur la salle Colbert du Palais-Bourbon. Motif : outre qu’il a été ministre de Louis XIV, ce qui suffit déjà à le rendre condamnable, Colbert fut le principal rédacteur du Code noir, qui régissait les conditions de l’esclavage des Nègres.

Chaque minorité ayant par définition été opprimée par, pour faire simple, le mâle blanc occidental, chacun y va désormais de son lobbying, qui au nom du droit à la dignité retrouvée des Noirs, qui au nom des LGBTXYZ+<%, qui au nom des femmes (qui n’ont toujours pas compris qu’elles sont majoritaires), afin de faire disparaître du paysage public et de la mémoire collective tout ce qui peut rappeler les heures les plus sombres de la civilisation occidentale, lesquelles doivent débuter, si l’on a bien compris, aux alentours de 40 000 ans avant notre ère (la datation de la grotte Chauvet) et ne s’achèveront que le jour où l’avant-dernier activiste, qui aura bien eu quelque chose à se reprocher si l’on fouille un peu dans ses arrière-pensées, aura été pendu avec les tripes du dernier survivant de l’espèce humaine.

Aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, la Cancel Culture fait disparaître des pans entiers des histoires nationales, avec l’assentiment, et l’appui, ici des autorités politiques, là des autorités morales et intellectuelles progressistes, souvent des deux, évidemment soutenues par les médias dominants. La France n’y échappe pas, l’exemple le plus récent étant la décision prise par les éditions du Masque, l’été dernier, de ne plus rééditer sous ce titre Dix Petits Nègres, d’Agatha Christie, que de toute façon Amazon avait décidé de ne plus commercialiser, et de le rebaptiser Ils étaient dix. Au surplus, dans la nouvelle traduction, validée par l’arrière-petit-fils de l’auteur, l’action ne se déroule plus sur l’île du Nègre, mais sur l’île du Soldat. Manquerait plus qu’on s’aperçoive que ledit soldat est un tirailleur sénégalais et ce sera reparti pour un tour.

© Nicolas Pinet pour L’Incorrect

« Moi, je ne crois pas à ce qu’on appelle la Cancel Culture, je ne crois pas à l’idée qu’on efface ce que l’on est », a donc déclaré Emmanuel Macron, et on allait presque applaudir quand le propos, sitôt tenu, a été contredit, d’abord par un « par contre », ensuite par un démenti ! « Par contre, ce qui vrai, c’est qu’il y a toute une part de notre histoire collective qui n’est pas représentée. Il y a toute une part de notre histoire qui parle à notre jeunesse qui est noire, […] maghrébine. Ils ont leurs héros, simplement on ne les a pas reconnus, on ne leur a pas donné une place ».

Et de proposer qu’il y ait « une forme d’appel à la contribution collective et qu’on essaye d’identifier 300 à 500 noms, et que, d’ici au mois de mars, on puisse avoir une espèce de catalogue de 300 ou 500 noms de ces héros, et qu’on puisse ensuite décider d’en faire des rues, des statues… » Et d’ajouter : « Je voudrais que ce soit nourri par toute la jeunesse », tempérant aussitôt les ardeurs de ceux qui allaient s’engouffrer dans la brèche pour réclamer, par exemple, l’édification d’une statue de Guy de Larigaudie à Paris, puisque c’est de là qu’il s’élança au volant de sa vieille Ford pour rallier Saïgon, par ces mots : « par ceux qui ont une conscience civique ».

Emmanuel Macron ne croit donc pas à la pertinence du combat en faveur de la Culture de l’effacement, mais il ne laissera à personne d’autre qu’à ceux qui en sont partisans le soin de l’aider à mettre en œuvre exactement la même chose, mais par une autre voie, celle de la noyade. C’est à l’ensevelissement de la culture française, dont on sait qu’elle n’existe pas pour lui, qu’il veut procéder, par l’installation massive de représentations et toponymes émanant de cultures étrangères, et souvent antagonistes, à la culture française. Ce n’est pas l’article 1 de la Constitution qu’il faut modifier mais l’article 5 ; le président de la République « est le garant de l’abdication nationale [et] de la partition du territoire. »

Lire aussi : Coupable d’être blanc ?

C’est la fin du roman national. La fin de l’Histoire de France. Un nouvel épisode de la conquête du pays, dans sa phase primordiale, celle de l’esprit, de la mémoire, de la symbolique, de la représentation. Comme si, au plus haut sommet de l’État, et sans même qu’il soit besoin d’un comité scientifique, ni d’un conseil de Défense, le feu vert avait été donné pour que la maladie d’Alzheimer se propage à toute la société – l’Éducation nationale a déjà apporté une très large contribution… – et qu’en guise de vaccin, ce soit un corps étranger qui soit inoculé.

D’ailleurs, « en même temps » qu’il disait ne pas croire à la Cancel Culture, Emmanuel Macron déclarait…très exactement l’inverse. Car trois minutes plus tard, relancé, il déclarait : « Il y aura des noms de rues à changer, il a des statues à refaire ». Car « notre histoire, elle est la conjugaison de toutes ces histoires ». Au passé révolu.

Alors, avec toute la « conscience civique » dont nous sommes capables – et pour ne pas rester spectateurs de notre fin programmée –, nous avons décidé d’apporter notre pierre à cette « contribution collective » que le chef de l’État appelle de ses vœux. En espérant que telle idée émise par l’un de nos jeunes rédacteurs soit retenue. Pour que peut-être, en mars, nous puissions découvrir que, pour une fois, nous avons été utiles à la réflexion d’Emmanuel Macron.

À propos, les gars d’Amazon : c’est très bien d’avoir obtenu la peau de Dix Petits Nègres mais, sans vouloir balancer, la partition du Petit Nègre, de Claude Debussy, alias « The Little Negro », en version piano seul, et en version clarinette et piano, et pour flûte et piano, et pour saxophone, et même pour basson, vous savez que vous les vendez encore ? Pas bien ça.

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