Accueilli avec consternation au festival de Venise en 2023, et conséquemment privé de distribution en France, Le Palace, dernier film de Roman Polanski, sort enfin, à la faveur du coup de poker d’un distributeur – qui, raconte-t-on, ne l’aurait même pas vu –, le lendemain de l’ouverture du Festival de Cannes, où le cinéaste, il y a 22 ans, recevait la Palme d’Or pour Le Pianiste. Comme le recommandait Karen Blixen, il faut rire avec le diable quand il se moque de vous. Le Capitole se trouve bien à deux pas de La Roche Tarpéienne, et Polanski, selon les films, aura fréquemment fait l’aller-retour de l’un à l’autre, sans compter les événements tragiques ou grotesques qui auront émaillé sa vie et l’auront conduit plutôt vers celle-ci que celui-là. Peu de films sont aussi différents que Le Pianiste – drame mémoriel quasi-unanimement révéré – et Le Palace – farce grinçante, scato et sexuée, difficilement assimilable en 2024. S’y nouent pourtant et, vraisemblablement pour la dernière fois, les deux thématiques majeures de Polanski : la claustration et la survie.
La critique vulgaire parlera de misogynie décomplexée, sans percevoir que les hommes sont traités à la même enseigne
Un huis-clos diffracté
Dans un palace de l’Oberland bernois, un rassemblement de milliardaires infects et de vieillardes décaties attend le passage à l’an 2000, épaulés par de petites mains obséquieuses ou réfractaires. Le huis clos – genre fondateur de Polanski dès son premier long-métrage, Le Couteau dans l’eau – se diffracte dans autant d’espaces, suites, salles des fêtes, chambres de diverses grandeurs, jusqu’à une chambre forte anticipant le mausolée. La satire des puissants devient littéralement une mise en boîte.
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Tout l’inverse de la mise en espace que réservait Ruben Östlund à ses super-riches dans son médiocre Sans filtre, à qui était promise une échappée trompeuse dans la fausse vacuité d’une île pas tout à fait déserte. Aucun « vernis marxiste pour les nuls » chez Polanski ; l’argent autorise un surplus de libido aux risques et périls de qui s’y adonne, et son corollaire, la merde, se dissémine sous sa forme canine dans les plis de draps à blancheur récusée. En ces temps sciammesques où les films ne doivent traiter de rien d’offensant en restant sur de jolies couleurs pastel, l’étalonnage agressif du Palace dénote, comme si une boîte de Quality Street était jetée à la tête du spectateur. Ce palace-bonbonnière est une réduction de la Suisse, un temps refuge du cinéaste menacé d’extradition aux Etats-Unis et confiné dans son chalet à Gstaad en 2009.
Corps corruptibles
Polanski a souvent œuvré à la façon d’un bernard-l’hermite, emplissant une forme déjà existante pour la subvertir, et si Chinatwon était une relecture de film noir emberlificoté à la façon du Grand sommeil d’Howard Hawks, Le Palace est un hommage appuyé à Billy Wilder, et plus particulièrement au merveilleux Avanti ! (1972). La confortable production du film – 17 millions d’euros – a buté sur de nombreux refus d’acteurs inquiets pour leur image. Les courageux qui s’y sont finalement essayés jouent le jeu de la déshumanisation par le grotesque.
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Peu avare en détails sexuels – dont un coitus interruptus aux rebondissements aussi comiques que dégradants – Polanski fait du corps le siège de la corruption, avec une franchise assez déconcertante. Toutes les femmes de plus de soixante ans sont pourvues du même masque grimaçant, liftées à outrance, et le chirurgien esthétique qui calibre leur apparence est chargé de résoudre les problèmes de digestion insolubles d’un toutou à sa mémère. Il faut une certaine abnégation aux comédiennes pour paraître enlaidies, telle Fanny Ardant transformée en Folle de Chaillot. La critique vulgaire parlera de misogynie décomplexée, sans percevoir que les hommes sont traités à la même enseigne, comme cette ancienne star du porno réduite à son appendice désormais inutilisable.
Le sexe engage et il enchaîne ; Polanski a appris la leçon à son corps défendant
Le sexe enchaîne
Chabrol disait de Robert Aldrich qu’il était l’un des rares cinéastes à appeler « un chat un chat et une vieille peau une vieille peau ». Le pessimiste Polanski rejoint ce club très fermé, et les quelques figure de l’innocence qu’il ménage dans Le Palace finiront souillées avec ou sans leur consentement, à l’image du bébé pingouin, mascotte offerte par un magnat libidineux à son épouse presque adolescente, et dont le dernier plan nous apprendra le sort en guise d’ultime doigt d’honneur. Le jeune homme va faire l’apprentissage du monde, ce qui signifie se frotter à plus âgé que soi. Les liens charnels semblent ne transmettre que des problèmes, anticiper la mort ou fourguer dans les pattes d’un infect Yankee à perruque (Mickey Rourke, idéalement vulgaire) un rejeton tchèque benêt et sa famille, tous surgis du passé et d’un bref coup oublié. Le sexe engage et il enchaîne ; Polanski a appris la leçon à son corps défendant et en rend compte sans faux-semblants dans LePalace. «Et ma pipe ?», se plaint John Cleese, impayable en baderne au bout du rouleau.
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Un contrepied magistral
Il est bien évident que des péripéties aussi goguenardes ne peuvent séduire les garants du bon goût que sont les critiques institutionnels, occupés à faire reluire leur profil moral connecté aux valeurs d’époque. Si J’accuse était un plaidoyer retors et enluminé pour sa propre cause – le cinéaste apparaissait fugacement en académicien – Le Palace ne prétend plus à aucune défense. Dans son autobiographie parue en 1984, Roman par Polanski, l’auteur du Locataire constatait que ses démêlés judiciaires à l’occasion de l’affaire Samantha Geimer avaient substitué à sa personne publique un « gnome méchant et débauché » construit de toutes pièces. Endossant ce masque avec un art finalement très contemporain du stigmate retourné, le cinéaste livre ici un testament hargneux et vitaliste, dénué de toute illusion. On mentirait en disant que Le Palace est un chef-d’œuvre ou qu’il égale les grandes réussites de Polanski, Rosemary’s baby au premier chef, mais il boucle la boucle avec panache et en prenant son monde à contrepied. Le bouc émissaire peut encore mordre.
The Palace (1h40), de Roman Polanski avec Olivier Masucci, Fanny Ardant, John Cleese, en salles le 15 mai





