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David Azencot, Humour kamikaze en terrain miné

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Publié le

21 mai 2019

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À une époque de tiédeur et de pusillanimité comme la nôtre, les francs-tireurs sont plus nécessaires que jamais. David Azencot en est un, délivrant un stand up corrosif à souhait. En osant s’aventurer dans les nombreuses zones « sensibles » de l’époque, l’humoriste quarantenaire nous donne finalement plus à penser que mille intellectuels castrés. Rencontre parmi les vapeurs du dernier spectacle.

 

 

Comment êtes-vous passé de la publicité au One Man Show ?

J’ai commencé la pub sur le tard et j’ai assez rapidement compris que ce n’était pas ce que je voulais faire. Vu que j’allais devenir fou ou, assez probablement, tuer quelqu’un, je me suis dit qu’il fallait que j’organise rapidement mon exfiltration. Je suis alors retourné à ce que je voulais faire à l’origine, c’est-à-dire écrire des scénarios, puis je me suis inscrit au Cours Florent avant de me lancer sur scène au moment où le stand up se développait grâce au Jamel Comedy Club.

 

 

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Le « stand up » permet-il un vrai jeu ?

Dans la scène du stand up actuelle, il y a beaucoup de gens qui donnent l’impression de ne pas jouer mais qui ont vraiment créé un personnage. Si je devais résumer ça à un seul mot ce serait la sincérité. Comme les gens n’arrivent plus à savoir si l’on est un personnage sur scène ou pas, il faut vraiment donner l’impression que ce que l’on sort, on l’incarne vraiment.

 

Quelles sont vos influences principales ?

Quelqu’un comme Desproges, par exemple. On le cite toujours en disant qu’il ne pourrait plus dire ce qu’il disait à l’époque, ce qui est faux. Je pense qu’il pourrait le dire, justement car il le jouait d’une façon spécifique, très espiègle, comme un petit garçon qui dit une connerie. L’importation de la technique des « stand up » à l’américaine semble avoir révolutionné l’humour en France… Ça a décomplexé énormément de gens, et en même temps, ça leur a permis de se professionnaliser. Ceux qui arrivent aujourd’hui, ils pensent à faire ce métier depuis qu’ils sont adolescents, comme les Américains.

 

Cette révolution n’a-t-elle pas également décomplexé les médiocres ?

Ça ne nuit pas tant que ça, les médiocres ne restent pas.

 

 Sauf sur France Inter…

Ah, ça c’est vous qui le dîte ! Il y a différents styles d’humour, que l’on peut évidemment ne pas aimer. Mais ceux qui restent le font très bien. Le marché est devenu très concurrentiel. La plupart des Youtubeurs stars ne savent pas jouer et sont complètement nuls.

 

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Est-ce qu’il n’y a pas finalement plus de censure sur Internet que la scène ?

Je crois que c’est une impression. En cherchant dans les tréfonds de YouTube, on trouve des choses qui, malheureusement, ne sont pas censurées que l’on n’a pas envie de voir ou d’entendre. Censuré par les réactions des gens…

 

Quelqu’un comme Desproges, par exemple. On le cite toujours en disant qu’il ne pourrait plus dire ce qu’il disait à l’époque, ce qui est faux. Je pense qu’il pourrait le dire, justement car il le jouait d’une façon spécifique, très espiègle, comme un petit garçon qui dit une connerie.

 

 

N’y a-t-il pas une fausse liberté sur YouTube ?

Il y a deux tendances, car les youtubeurs qui commencent à avoir une communauté et cherchent à en avoir une vont demander ce qu’ils devraient faire la semaine suivante ou ce que les gens ont pensé de leur dernière vidéo et ils vont donc devenir tributaires de leur communauté et faire constamment la même chose. C’est une autocensure qui se fait assez rapidement. Si l’on est sur scène et un peu moins visible, on va attirer un public qu’on peut surprendre. On est libre d’improviser, de changer son texte et d’aller dans un sens inattendu.

 

 

C’est ce qui vous énerve qui vous inspire ?

Oui ! Après, il y a différents niveaux d’énervement… Le bradage de certains fleurons de l’État m’insupporte, c’est mon côté gaulliste. J’ai fait une vidéo sur l’eurovision qui a été beaucoup relayée car je disais que le mec chantait mal afin de perdre, car sinon ce serait à nous de l’organiser la fois d’après… J’avais l’impression d’enfoncer une porte ouverte, mais c’est souvent dans ces moments-là que les gens s’énervent ! Comme lorsque j’ai écrit au sujet d’Aznavour : « Il est formidable, mais il disparaît quand même juste avant le prélèvement à la source ». Eh bien, cette blague anodine m’a valu d’être menacé de mort.

 

Quels sont les sujets dangereux ?

Je me suis fait traiter de facho, de gauchiste, d’islamophobe, d’antisémite tous les sujets sont dangereux ! Faites une blague sur les chaises, vous choquerez IKEA.

 

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Vous adaptez-vous au type de public qui est en face de vous ?

Ça n’influe pas sur mes textes en tant que tels, mais ça peut influer sur les types de réflexions que je vais faire. Si je joue à Argenteuil, je ne vais pas faire des vannes sur les bourgeois… Devant un public de plateau, je vais sûrement jouer plus vite. J’essaie de contextualiser mes vannes car je ne sais pas si le public saura de quoi je parle. Même la « théorie du genre », j’ai l’impression qu’il faut l’expliquer un peu. Il faut définir des termes comme « gender fluid » ou « pansexuel ». Sur l’islam, je fais la différence entre voile, hijab, niqab et burka. Moi, la religion, je n’aime pas qu’elle soit trop visible. C’est une opinion, je n’ai pas non plus envie de braquer une femme voilée si elle est dans la salle. En revanche, j’ai envie de lui expliquer pourquoi le niqab m’emmerde et pourquoi ce n’est pas une bonne stratégie vis-à-vis des hommes. Le terme « mode pudique » m’énerve, mais je ne veux pas faire le prêchi-prêcha inverse et affirmer que personne ne devrait porter de signes distinctifs.

 

 

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J’essaie simplement de faire passer mon opinion : dans l’idéal, tout le monde serait à poil ! Vous évoquez dans votre spectacle la censure que vous avez subie sur Facebook dont on sait qu’il ne s’agit pas d’un espace de si grande liberté… Il est très facile de choquer les gens sur les réseaux sociaux. Un exemple : je sortais d’un festival, il y a quelque temps, et il y avait une foule d’enfants très bruyants dans mon TGV. Étant très fatigué, j’ai écrit sur Facebook : « Mon train est plein d’enfants, où sont les terroristes quand on a besoin d’eux ? » La réaction a été si virulente que j’ai été obligé de préciser que c’était une blague ! C’est forcément du second degré : je suis dans le même wagon que les gosses ! On est d’accord que les terroristes visent mal et que les enfants bougent beaucoup…

 

Moi, la religion, je n’aime pas qu’elle soit trop visible. C’est une opinion, je n’ai pas non plus envie de braquer une femme voilée si elle est dans la salle. En revanche, j’ai envie de lui expliquer pourquoi le niqab m’emmerde et pourquoi ce n’est pas une bonne stratégie vis-à-vis des hommes.

 

Ça m’a permis de développer la blague dans le sens de la liberté d’expression et la tolérance des gens à l’humour. C’est comme la blague sur Aznavour, qui mettait en relief un vrai truc en plus, qu’il avait l’air proche de ses sous. Ça ne l’empêche pas d’être un bon chanteur ! Il faut différencier l’homme de l’œuvre. Une blague que j’ai envie de faire est la suivante : « Si Hitler avait été bon en peinture, on irait peut-être encore voir ses aquarelles en se disant que c’est pas mal » ! Les gens distinguent l’homme de l’œuvre quand l’œuvre est magnifique et peut-être que nous serions encore en train de regarder une peinture d’Hitler en se disant : « Ce clair-obscur est excellent, sans déconner ! »

 

 

Votre compte a-t-il été bloqué ?

Quelques jours. Mais certains se sont fait effacer définitivement leur compte pour une blague, par quelqu’un quelque part qui décide quasiment tout seul. Facebook a installé un de ses centres d’effacement à Berlin. Pourquoi Berlin ? Parce que les Allemands ont été les premiers à attaquer Facebook en disant qu’ils en avaient marre de voir passer des vidéos complices des terroristes et des nazis et que si on ne les enlevait pas, le réseau serait interdit. Visiblement le centre de Berlin gère une partie de l’Europe et là-bas certains évaluent donc la dangerosité des blagues que je fais moi à Paris : « Est-ce que c’est drôle Gunther ? Je ne sais pas… On va dire que ce n’est pas drôle ! » Il est absurde que ce soient des avocats allemands qui doivent statuer sur une blague française ! En France, la XVIIe chambre est habituée à statuer avec du recul, donc ça va. Mais ça demande justement un genre de nuance inaccessible à une grosse boîte américaine souffrant d’une pudibonderie bien connue et dont les « deleting centers » sont basés en Allemagne ! Je ne pense pas que l’on puisse lutter contre ça. Il faut simplement s’habituer à passer d’un réseau à l’autre.

 

 

Le spectacle vivant ne serait-il pas resté, aujourd’hui, un étonnant lieu de liberté ?

Il ne faut pas être trop connu. Un niveau de popularité intermédiaire vous permet de continuer à jouer tranquillement. Il y a toujours un moment où on sera emmerdé par quelqu’un, que ce soit des intégristes ou des demeurés qui ne comprennent pas le second degré. L’humoriste est quelqu’un de très sensible au « nouveau sacré » de chaque époque. Les totems-tabous d’une société varient en permanence.

 

On peut dire que ce n’est pas la bonne façon d’interpréter l’islam, bien sûr, que ces gens-là sont des fous furieux, mais on ne peut pas dire que ça n’a « rien » à voir ! C’est comme dire que des colonies religieuses israéliennes n’ont rien à voir avec la Torah ou que la fraternité Saint Pie X n’a rien à voir avec le catholicisme !

 

 

Que percevez-vous de ce phénomène ?

Il y a une pression sociale forte autour de l’islam, quand je dis, par exemple, que les djihadistes ont un lien avec l’islam car quand les mecs se font exploser ils ne crient pas « Winter is coming ! », cette blague choque et on vient me dire que ça n’a rien à voir avec l’islam. Mais cette phrase ne veut rien dire ! « Ça n’a rien à voir », ce n’est pas vrai ! On peut dire que ce n’est pas la bonne façon d’interpréter l’islam, bien sûr, que ces gens-là sont des fous furieux, mais on ne peut pas dire que ça n’a « rien » à voir ! C’est comme dire que des colonies religieuses israéliennes n’ont rien à voir avec la Torah ou que la fraternité Saint Pie X n’a rien à voir avec le catholicisme ! Si, ça a à voir !

 

 

Est-ce qu’on a encore plus besoin d’humour depuis le Bataclan ?

Je pense malheureusement qu’il y avait plus besoin d’humour avant et que maintenant c’est trop tard. Les blagues dures que je faisais sur le sujet, quand j’affirmais que l’intégrisme progressait, ne sont plus vraiment faisables. Des gens qui, avant, ne parlaient jamais de religion, d’intégrisme, se mettent à exploiter le sujet. Mais c’est tard et si c’est pour conclure par : « On est tous frères, on est tous potes… », ça n’a aucun intérêt, puisque ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est qu’il y a effectivement des gens dangereux, dans ce pays comme dans d’autres, qui ont une idéologie mortifère qui perdure, même après qu’on a bombardé les douze crétins de l’État Islamique.

 

C’est assez symptomatique de voir que tous les humoristes aujourd’hui, que ce soit en France ou en Amérique, prennent toujours un moment pour expliquer qu’ils ont un problème avec leur public, que des gens les ont traités de raciste.

 

Et puis l’humour ne peut se dissoudre dans une leçon de morale?! Jim Jefferies, le comique australien qui est aux États-Unis, fait le parallèle avec Bill Cosby. Il dit qu’en rentrant chez toi après t’être fait violer par Bill Cosby, tu dois te dire « C’était quand même Bill Cosby ! » Puis il ajoute : « On va faire une pause, cette blague est un peu dure. D’ailleurs, une journaliste a dit que je me réjouissais du viol et que je trouvais ça drôle. Alors, pour faire une parenthèse, non, le viol, c’est mal. Bill Cosby est une horrible personne qui mérite de finir sa vie en prison. Mais on est d’accord que si je vous dis ça sur scène, vous me direz que je suis moins drôle qu’avant ! ».

 

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C’est assez symptomatique de voir que tous les humoristes aujourd’hui, que ce soit en France ou en Amérique, prennent toujours un moment pour expliquer qu’ils ont un problème avec leur public, que des gens les ont traités de raciste. Dave Chapelle s’est adressé à une femme de son public qui ne rigolait pas depuis le début du spectacle. Il voit qu’elle est avec un type qui est plutôt latino. Il lui demande de quelle origine elle est. Elle lui répond qu’elle est chinoise. Comme elle est enceinte, il lui lance : « En tout cas, le bébé travaillera beaucoup ! » Elle se lève et quitte le spectacle en le traitant de raciste. Et lui se défend en disant : « Moi, je suis noir, métis, et asiatique, comment peut-elle me traiter de raciste ? » Tous ces humoristes ont désormais besoin de faire ce genre de raisonnement. Dans le monde entier, on est confronté à cette problématique.

 

 

Assistons-nous à une mondialisation de l’humour ?  

On assiste en tout cas à une mondialisation de la réaction à l’humour. Avant, les gens fermaient leur gueule ou se plaignaient entre eux, mais ils n’exprimaient pas leurs réactions avec une telle force. Après, Coluche ou Desproges ne passaient pas non plus tous les soirs à la télé. Il faut voir quels étaient alors les canaux de distribution de ce genre d’humour. Thierry Le Luron faisait souvent les mêmes blagues d’un spectacle à l’autre… Oui exactement ! Il se renouvelait beaucoup moins que d’autres aujourd’hui, qui travaillent parfois avec cinq auteurs. On doit se renouveler tous les jours !

 

On assiste en tout cas à une mondialisation de la réaction à l’humour. Avant, les gens fermaient leur gueule ou se plaignaient entre eux, mais ils n’exprimaient pas leurs réactions avec une telle force.

 

La pression, maintenant, c’est de devoir être drôle tout le temps avec derrière soi une armée d’auteurs. Il faudrait avoir la bonne opinion et trouver immédiatement la bonne manière de la présenter. Ou alors il faut organiser une rareté, comme le fait très bien Chris Esquerre, par exemple. Même Proust, d’ailleurs, ne faisait qu’une chronique assez longue par semaine, ce qui lui laissait le temps de réfléchir à ce qu’il allait raconter. C’est évidemment une autre problématique qui fait évoluer l’humour et qui n’existait pas auparavant.   

 

 

 

Propos recueillis par Arthur de Watrigant, Romaric Sangars et Jacques de Guillebon

 

 

Aucun tabou

 

De profil, un sourire narquois accroché au visage, des cheveux dressés, électriques, David Azencot lance les hostilités assis sur un fauteuil blanc. Le pubard repenti démarre fort et pilonne les totems même les plus inflammables : islam, théorie du genre, handicapés, féministes… Les migrants ? « C’est comme les enfants, ça me touche, mais je n’ai pas envie d’en avoir chez moi ». Évidemment, l’ombre de Gaspard Proust plane sur cette scène mais Azencot possède son identité propre, construite sur son passé de publicitaire et de scénariste (Studio Bagel), et développée par un jeu façonné au Cour Florent. Juste ce qu’il faut de distance, un rictus par-ci, un sourire par-là, l’humoriste désamorce, parfois trop pour des roués de L’Incorrect, mais ose néanmoins ré-embrayer aussitôt sur le tabou suivant. Une heure d’humour détonant, parfaitement huilé et sérieusement drôle.    

A.W.

 

INFLAMMABLE David Azencot Théâtre du Lucernaire À partir de 24,50 € Jusqu’au 27 juillet

 

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