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L’écrivain corrézien, mousquetaire, éditeur, chiraquien historique, auteur d’une trentaine de livres et parrain d’une cloche de Notre-Dame, nous offre un livre en défense de l’éternel féminin, Elle, jeté comme un défi en pleine crise du genre. Loin d’un simple objet polémique, c’est un essai ardent, inspiré et panoramique que nous offre Tillinac, revenant sur deux millénaires de civilisation européenne pour mettre en valeur le rapport particulier qui s’est joué chez nous entre les sexes, sur la question de la représentation, et quant à la perspective unique qui en a résulté. Un livre érudit, passionnant – à prescrire, comme on le dirait d’un remède. Non seulement les sexes existent, mais en plus, l’un des deux est une porte vers l’infini. Amen.
Qu’est-ce qui vous a décidé, en pleine vogue de la théorie du genre, à vous lancer dans cette bataille ?
Il y a longtemps que je voulais m’exprimer sur la féminité, mais le facteur déclencheur a été la polémique suscitée par l’affaire Weinstein qui déchaîna toutes les outrances du néo-féminisme. J’en étais resté au féminisme de ma génération, c’est-à-dire le MLF, avec ses tendances, ses chapelles, ses conflits, ses outrances aussi, mais tout cela ne manquait pas d’un certain intérêt. D’un coup, j’ai vu apparaitre une espèce de hantise du mâle avec les délires de Caroline De Haas qui proposait d’élargir les trottoirs dans un arrondissement de Paris afin d’éviter le frôlement entre les hommes et les femmes ! Mais ce frôlement, c’est ce qui construit le désir et l’altérité !
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Donc, si je vous suis, les féministes, c’était mieux avant ?
Tout était mieux avant ! Un écrivain se dresse contre le temps et ma doctrine pourrait être : « Que rien ne bouge ! » On voudrait tous que le monde ressemble à ce qu’il était quand on était petit garçon… Les féministes des années soixante, Hélène Cixous, Antoinette Fouque et de toute la bande du MLF, elles n’étaient certes pas commodes, mais enfin elles essayaient de s’interroger sur la spécificité de la psyché féminine. Elles émargeaient d’une certaine ultra-gauche de déconstructeurs, mais elles essayaient d’imaginer un monde qui, en étant moins masculin, serait, selon elles, moins mécanique, moins matérialiste, plus fluide, plus romantique… C’était intéressant ! Néanmoins, beaucoup se reposaient sur le présupposé de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », et ce présupposé est une absurdité ! On naît homme ou femme, et on devient tel homme ou telle femme selon la culture qui module les rapports entre le masculin et le féminin. Par ailleurs, les revendications historiques concernant le droit à l’égalité sur le plan juridique étaient fondées.
On naît homme ou femme, et on devient tel homme ou telle femme selon la culture qui module les rapports entre le masculin et le féminin.
Oui, mais le néo-féminisme n’a plus pour objet la conquête de l’égalité homme-femme…
Non, ça, c’est totalement acquis ! C’est reconnu par nos institutions comme par nos préalables moraux. Alors après, équilibrer la proportion de femmes dans les instances dirigeantes peut prendre un certain temps, mais il faut le respecter, ce temps. Je ne suis pas adepte d’aucune forme de discrimination positive. Le vrai débat, c’est : que veut-on faire des relations entre le masculin et le féminin quand on développe ce qu’il faut bien appeler une masculinophobie que l’affaire Weinstein a encore amplifiée jusqu’aux appels à la délation. Tout cela ne peut déboucher au mieux que sur une indifférence des sexes, au pire sur une guerre des sexes. Il m’a semblé que c’était le moment d’écrire ce livre, parce que nos fondamentaux spirituels, moraux, intellectuels, mais aussi anthropologiques, étaient brouillés par le discours ambiant comme par l’évolution du capitalisme mondialisé. L’émancipation de la femme au sein de notre civilisation s’origine dans la lettre aux Galates de saint Paul : « Il n’y a plus ni Juifs ni Grecs, ni hommes ni femmes… » Mais en parallèle, s’élabore une idéalisation de la femme par la construction d’un « éternel féminin ». C’est la formule de Goethe dans l’avant-dernier vers de son deuxième Faust et ça traverse toute notre histoire.
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Cela distinguerait la civilisation occidentale ?
Ça la distingue de la chinoise, de l’indienne ou de la japonaise. J’ai relu leurs poèmes, on y trouve toute la gamme de la sensibilité humaine, mais il n’y a pas cette idéalisation de la femme qui est fondamentalement liée au christianisme. L’éternel féminin est lié au culte de la Vierge et à celui de Marie-Madeleine, deux cultes qui se complètent. Il est aussi la conséquence de la victoire de l’Occident contre les iconoclastes.
La situation de la femme en Occident est donc liée à une idée de la représentation ?
Oui, à la représentation du visage et du corps. La philosophie grecque est iconoclaste : il n’est pas légitime de représenter l’Absolu parce qu’il est par définition indicible. Au VIIIe siècle, il y a eu un grand conflit entre Rome et Byzance au cours duquel Léon III l’Isaurien a proscrit l’image et fait détruire tous les ateliers d’art et toutes les représentations du Christ. Le conflit va durer un siècle et demi.
L’éternel féminin est lié au culte de la Vierge et à celui de Marie-Madeleine, deux cultes qui se complètent.
Mais l’Église romaine va gagner et le droit à la représentation perdurer et s’épanouir. Le visage de la Vierge va épouser les époques successives, il est encore hiératique chez Giotto, loin des jolies minettes de Botticelli. Mais l’iconoclasme demeure latent et reparaît avec les Cisterciens, même s’il est sans dommage, puis il revient avec la Réforme : le protestantisme a détruit plus d’œuvres d’art sacré que les révolutionnaires de 89 ! Ça a réapparu au XXe siècle avec Kandinsky et Malevitch…
L’art abstrait serait une revanche des iconoclastes ?
Tout à fait. D’ailleurs, ces gens étaient aussi théosophes, gnostiques, ils recherchaient un Dieu de quintessence et ils refusèrent donc à leur tour la représentation. Mais il y eut revanche de la représentation en apothéose d’une féminité reconstruite grâce à Picasso et ses muses ! Les cultes de la Vierge Marie et de Marie-Madeleine sont associés à la libre représentation du visage et du corps, et ils entraînent ces trois couples mythiques : Héloïse et Abélard, Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure. À chaque fois, en désirant la femme, on finit par convoiter l’absolu.
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Vous opposez aussi la Résurrection du Christ avec la théorie du genre qui ne serait qu’un retour du vieux mythe platonicien de l’androgynat originel…
Oui, le christianisme, lui, sublime l’incarnation et les différences. La Vierge est un personnage historique, avec un bébé qui a gigoté dans son ventre et si elle est revêtue de pouvoirs surnaturels, ces pouvoirs ne sont jamais maléfiques. Il y a deux Marie-Madeleine dans les Évangiles, celle de Béthanie et Marie de Magdala, l’amoureuse éperdue préférée à sa frangine Marthe. Enfin, Grégoire le Grand a associé à ce culte une prostituée, Marie l’Égyptienne, qui s’est convertie à Jérusalem avant d’aller expier ses péchés dans le désert. Pour les chrétiens d’Orient initiaux, c’est pratiquement la fondatrice du christianisme, parce que c’est la première à avoir vu le Christ après la résurrection. Et plus on va vers l’art baroque, plus Marie-Madeleine est désirable, mais cela permet des processus de sublimation. Parce que la sexualité sans sublimation : c’est Sade.
Justement, Sade est-il selon vous l’aboutissement des Lumières ?
Il en est, en tout cas, un dérivé historique. Dans le libertinage du XVIIIe siècle, la femme est un oiseau qui est la proie du chat. Derrière l’escarpolette de Fragonard ou les culs bien roses de Boucher, on voit apparaître ce fantôme, Sade, qui est un très mauvais écrivain – c’est prodigieusement ennuyeux – mais qui nous apprend beaucoup parce qu’on découvre que si on isole en serre chaude le désir masculin, hors de toute possibilité de sublimation, il ne reste qu’une pulsion d’anéantissement d’autrui. Y compris aujourd’hui : dans toutes les geôles, devant quelqu’un qui est en position de faiblesse, attaché, torturé, le bourreau a une érection. Cette réalité m’a rendu incroyant du dogme fondamental de mai 68 selon lequel le désir est innocent.
Si vous vantez les mérites de l’Éternel féminin, vous récusez l’idée d’un Éternel masculin…
Ça n’existe pas ! Il y a le prince charmant, le chevalier, le gentilhomme, le playboy des magazines, aujourd’hui, mais ce qu’on observe tout au long de la littérature, et surtout de la littérature romantique qui a fait ressurgir l’Éternel féminin, c’est que la femme est toujours frustrée parce que son besoin d’amour n’est jamais comblé. Si cette pauvre Bovary se construit à base de romans mélodramatiques un éternel masculin, elle ne tombe que sur deux ou trois connards qui vont la décevoir.
Je proclame une inégalité au bénéfice de la femme !
La femme est maintenant à peu près notre égale en toute chose, mais en plus de tout ce qu’elle peut faire comme l’homme, la femme est également plus et autre chose. Une part d’elle-même reste mystérieuse, c’est la page blanche sur laquelle notre imaginaire inscrira ses plus belles figures. Je proclame une inégalité au bénéfice de la femme ! Le néo-féminisme ne veut pas ça, mais il est de mèche avec la société de consommation et du spectacle, qui elle aussi, pour des raisons mercantiles, a intérêt de saucissonner l’humanité en catégories de consommateurs en niant toutes les autres formes d’altérité.
Y aurait-il deux attaques contre l’altérité sexuelle dans la société occidentale : un certain puritanisme américain et l’islam conquérant ?
Les Américains n’ont jamais eu une relation harmonieuse à la femme. Dans toutes les chansons populaires américaines, on entend soit « Baby ! » soit « Mama ! » Les historiens expliquent qu’à l’époque de la ruée vers l’or, la femme était une denrée rare, ce qui a produit un mélange d’idéalisation et de terreur. Si bien qu’on arrive maintenant à ces absurdités où des étudiants, sur un même campus, sont obligés d’aller voir un notaire pour déclarer qu’ils acceptent l’un et l’autre de coucher ensemble… On a la manie de prendre des Américains ce qu’ils ont de pire, alors qu’ils ont fait des choses formidables : ils ont réinventé la chanson de geste avec le western et le chant grégorien avec le blues. Et nous, on ne ramasse que les ersatz de leur malaise qui vient du fait que c’est un pays d’immigrés perpétuels. Quant à l’islam, je suis assez étonné de voir que les contempteurs bobos de l’islam qui disent, à juste titre, que la femme entièrement voilée ne correspond pas à notre culture, se précipitent pourtant au musée Soulages à Rodez pour s’éberluer devant cette apologie du noir sans visage… Enfin, cela regarde nos élites.
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Cette attaque contre l’altérité sexuelle ne proviendrait que des élites ?
La mode continue à construire une séduction dont la femme use, et elle a bien raison, à notre égard, et quelquefois à nos dépens… Le printemps arrive, les femmes se découvrent, il y a une espèce de miroitement de féminité et personne ne s’en plaint ! On vit une espèce de tyrannie de minorités parce que toutes sortes de minorités, et je pense aussi aux végans, convertissent en idéologie leurs aspirations. Il ne faut jamais convertir en idéologie, encore moins en idéologie politique, une aspiration vers l’absolu. La politique est le domaine de la contingence, ça doit rester humble. Quand on veut projeter des aspirations idéales sur ce champ-là, c’est un désastre. C’est pareil avec ces féministes qui prétendent lutter contre les violences faites aux femmes. La violence du butor qui tabasse sa femme est évidemment condamnable, mais il y a des lois contre ça et si elles ne sont pas appliquées, c’est parce qu’il y a une carence de l’État. Ça n’implique pas un débat. Ce prétendu débat est l’alibi d’une aspiration à un androgynat mental, à un monde de l’indifférencié.
Il ne faut jamais convertir en idéologie, encore moins en idéologie politique, une aspiration vers l’absolu.
C’est le totalitarisme qui nous menace ?
Oui, parce que le totalitarisme, c’est prétendre construire un homme nouveau sur un certain nombre de présupposés rationnels. Si on part du principe que, comme le disait Chesterton, un fou est un homme qui a tout perdu sauf la raison, le préalable chez eux est absurde et la chaîne de raisonnement implacablement logique. Leur finalité est l’indifférencié. Il n’y aurait plus d’Européens, d’Africains, d’Asiatiques, juste des individus. De la personne chrétienne, on est passé au « moi » bourgeois, pour arriver aujourd’hui à l’égo petit-bourgeois universel, un égo immature que la pub excite en permanence. Une certaine gauche, qui a complètement renié ce que fut l’idéal de gauche, veut isoler l’individu de tout contexte affectif : la famille, la patrie, la mémoire. Sans mémoire et sans sexe, sans psychisme structuré, l’individu devient une bouche ouverte prête à avaler n’importe quoi.
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L’émancipation de la femme, d’après votre livre, serait un fruit du christianisme indépendamment du fait que l’institution puisse elle-même, en certaines occasions, s’opposer à cette émancipation ?
Voilà. Il n’y a de prêtres que d’hommes, et l’institution a souvent freiné des quatre fers. Mais enfin, une des spécificités du catholicisme, c’est les religieuses, qui ont joué un rôle considérable. Dans aucune autre société, on voit la femme s’émanciper petit à petit du rôle social qui lui est dévolu. À partir du XVe siècle, ça a contaminé le monde entier et ce désir d’émancipation, petit à petit, pénètre l’inconscient collectif de toutes les sociétés. La sphère islamique n’y échappera pas. Le vrai enjeu, c’est le corps de la femme : on veut le dissimuler, le préserver, si bien que le gynécée est également l’objectif des islamistes et des néo-féministes. Ce n’est pas la peine d’avoir peur de l’islam. Les islamistes lâcheront des pétards encore longtemps parce qu’il y a du nihilisme. D’autres types de nihilisme s’exprimeront aussi parce que le capitalisme mondialisé aura créé des âmes mortes et qu’il ne restera plus que les pulsions. Il y aura des cris et des larmes, mais ce sera inéluctable.
Delon est une icône nationale qui exprime quelque chose de la masculinité solitaire, désemparée, tragique, gouailleuse, bravache aussi.
Il y a eu en France, une tribune de femmes qui se sont opposées à la vague #metoo. Lors du festival de Cannes, la pétition contre la palme d’or décernée à Alain Delon n’a pas atteint son but. N’y a-t-il pas, en France, une vraie capacité morale à résister à cette tendance puritaine américaine ?
Mais la résistance est dans la vie de tous les jours ! Delon incarne quelque chose qui ne pouvait qu’offusquer la gauche hollywoodienne. Delon est une icône nationale qui exprime quelque chose de la masculinité solitaire, désemparée, tragique, gouailleuse, bravache aussi. On est des latins, ce french lover ne pouvait que déplaire à Hollywood, mais tout le monde le défend. L’altérité des genres dans son chatoiement et sa séduction est partout tous les jours. Je ne suis pas tellement inquiet. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt cette espèce de lâcheté des élites culturelles qui propagent des idéologies absurdes et mortifères parce qu’elles sont, elles seules, la proie du nihilisme.
Propos recueillis par Romaric Sangars
ELLE Denis Tillinac Albin Michel 240 p. – 18 €

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