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Denys Arcand, le sauvage des Amériques

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Publié le

22 novembre 2023

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Avec Testament, qui fait suite au Déclin de l’empire américain, aux Invasions barbares et à L’âge des ténèbres ,le grand cinéaste québécois poursuit son exploration du destin de l’Occident et signe une superbe comédie, tendre et féroce, sur le wokisme et le choc des générations. Entretien avec un maître.
© DR

Testament connaît un grand succès populaire au Québec depuis sa sortie, malgré un accueil critique relativement hostile. Qu’avez-vous pensé de cette réception ?

Je suis la mauvaise personne avec qui parler de la critique, car je ne la lis pas. Il faut dire que je ne lis pas non plus les critiques de cinéma en général, ni les critiques littéraires, ni les critiques musicales. Puisque ce sont des domaines que je connais, ça me choque et me perturbe pour rien. Il est rare que le portrait de l’œuvre ne soit pas déformé. Je ne dis pas que la critique n’a pas sa place, mais il s’agit d’un métier différent du mien, et que je préfère éviter en tant que lecteur, même si j’aime lire sur le cinéma des artisans perspicaces, qui ont un esprit critique, comme Ingmar Bergman. Quant à Testament, je dis depuis longtemps que mes films sont souvent mieux compris par le grand public que par les intellectuels. Il n’est pas plus intelligent, mais son jugement est moins passionnel. Quand il va au cinéma, il n’a pas d’arrière-pensées. C’est fou, mais au fil du temps, je suis devenu un cinéaste populaire.

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Et en France ? Quelles sont vos attentes pour Testament ?

Mon dernier film, La Chute de l’empire américain, a bien marché il y a cinq ans. Mais avec la critique française, c’est compliqué. Ça se décide souvent autour des positions idéologiques. Je suis le « sauvage » des Amériques, je débarque comme un chien dans un jeu de quilles, et on attend de voir qui parlera de moi. Ils surveillent qui sont vos interlocuteurs, pour mieux vous mettre une étiquette. Au début de ma carrière, j’étais très bien reçu à gauche, puis avec les années, j’ai été reçu à droite. Cela a suivi les succès populaires : Le Déclin de l’empire américain en 1986, Les Invasions barbares en 2003. Dans les années 70, Réjeanne Padovani a joué à Saint- André des Arts, pendant seulement un mois, et ma réputation à gauche était excellente ! Si vous connaissez un succès et que vous jouez aux Champs- Élysées, ça devient déjà plus suspect. En France, l’idéologie prend beaucoup de place, et ça peut être très fatigant.

C’est d’autant plus regrettable que Testament n’est pas tant idéologique qu’un film sur la comédie humaine qui n’est pas dépourvu de tendresse…

Que je tourne des documentaires ou de la fiction, je ne suis pas dans le pamphlet ou le « pour ou contre ». Je suis un observateur, un cinéaste. Mais c’est un malentendu qui remonte à loin. La distance que j’adopte envers le lyrisme de mon époque a souvent été prise à tort pour du mépris, ou du cynisme. Je ne suis pas un cynique, je suis un réaliste. Dans les années 1970, quand j’ai tourné mon documentaire sur l’industrie du textile (On est au coton), les intellectuels disaient que le Québec était au bord de la révolution. Je me suis rendu sur le terrain, et ce que j’ai vu c’étaient des gens simples, qui rêvaient d’une maison pour leur famille ou d’une voiture, mais certainement pas d’une révolution. Même chose pour mon documentaire sur le premier référendum sur la souveraineté du Québec, Le Confort et l’indifférence (1981). Les intellectuels pensaient le pays à portée de main et chantaient du Gilles Vigneault. J’ai donné les traits de Machiavel à mon narrateur, pour raconter les forces en présence et dire pourquoi ça ne se ferait pas. On m’a traité de traître à la cause, de cynique.

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Kundera observait que le cinéma, l’art et la littérature perdaient leur statut en Europe : ils valaient de moins en moins en eux-mêmes, se voyant réduits à des objets de querelle identitaire…

Il y a dans le film extraordinaire de Julian Schnabel sur Basquiat une scène qui m’a beaucoup marqué. Basquiat est invité par Warhol à venir chez lui, et Basquiat, qui est très méfiant, demande conseil à Schnabel, qui lui répond: « Il y a très peu de gens qui savent lire un tableau. Warhol en fait partie. Tu peux donc aller chez lui sans crainte ». Savoir lire le tableau, savoir lire l’écran. Dans Les Invasions barbares, pour la scène de la mort de Rémy, où ses amis viennent lui faire leurs adieux, j’avais fait un seul cadre, des coupes qui restaient à l’intérieur du même plan. Personne n’avait remarqué ça, mais c’est très difficile à faire. C’était la chose dont j’étais le plus fier, qui est pour moi le fond de l’histoire, bien avant le sujet. Au Festival du film de Toronto, Atom Egoyan m’a lancé en connaisseur : « The frame ! The frame ! You had it framed perfectly ! » (« Le cadre ! Le cadre ! Tu as cadré cela parfaitement !) C’est du cinéma que je fais, pas un traité philosophique. L’histoire que je raconte et mon propos passent à travers une caméra. Et les gens ne le voient pas, ce qui peut être très frustrant, car les choses dont je suis le plus fier, personne ne les voit.

Comme pour Le Déclin de l’empire américain, les meilleures remarques étaient venues de confrères américains, qui avaient pris la mesure de l’originalité d’un de vos plans. Ils vous avaient suggéré une modification au scénario, qui vous avait impressionné par sa justesse.

Exactement. Il y a très peu de gens qui peuvent lire l’écran. Ils commencent par avoir des préjugés, des passions, qu’ils projettent sur l’écran, et je deviens rapidement le sujet de la discussion (« pour ou contre Denys Arcand »). Les seuls capables de lire un écran que j’ai vus dans ma vie sont les autres réalisateurs. Pour savoir lire un écran ou un scénario, il faut avoir du métier. Sinon, la critique peut basculer facilement dans la morale ou dans l’idéologie.

On ne peut en tout cas lire ou créer un tableau, un film, un roman, sans avoir une connaissance de l’histoire de la peinture, du cinéma, de la littérature. C’est tout le sens de la révolution actuelle : l’attaque contre le passé vise à orienter l’avenir, et à interdire l’expérience de l’art pour tout le monde !

La peinture, le cinéma, le roman : tout ça vient ensemble et, s’ils doivent disparaître, ce sera en même temps que la culture européenne dont ils sont issus. Je ne me suis pas encore vraiment décidé, et j’ignore si nous sommes devant une mode, comme le maoïsme dans les années 1970, que j’ai bien connue, ou devant un changement de civilisation, la fin de la grande période des Temps modernes. Chose certaine, je remarque chez la jeune génération un changement radical de sensibilité. Des jeunes m’ont souvent demandé dans les vingt dernières années des listes de films pour s’initier au cinéma. Et ils meurent d’ennui devant les chefs-d’œuvre. Ils s’impatientent devant la lenteur d’un western de John Huston ou d’un Antonioni, et vont préférer consulter leur téléphone. La richesse d’un film aussi drôle et génial que Le Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel leur est incompréhensible. Or, un cinéma détaché de l’histoire du cinéma ne serait plus du cinéma, ça deviendrait autre chose, un « show », une performance. Quelle forme tout cela pourrait-il prendre ? Je crois qu’on peut déjà un peu l’entrevoir sur des plateformes numériques comme TikTok ou YouTube.

Vers la fin de sa vie, Philip Roth croyait que les lecteurs de roman deviendraient aussi peu nombreux que les latinistes. Pensez-vous que ce pourrait être la même chose pour le cinéma ?

Pour moi, nous entrons dans un âge religieux : ce que j’ai appelé « l’âge des ténèbres ». Je pense que nous allons vers un monde où on recommencera à conduire des gens au bûcher. L’art, la liberté, l’individu n’ont pas beaucoup de place dans cet univers. Le wokisme représente la suite des mouvements américains connus sous le nom des great awakenings, qui datent du XVIIIe siècle. C’est au-delà de toute discussion, vous ne pouvez pas débattre, si vous n’avez pas la foi, ou vous ne rentrez pas dans les bonnes cases, vous êtes rejeté automatiquement. Vous devenez un hérétique, et un hérétique, on le combat ou on le brûle.

J’ai un ami français, un ingénieur, qui a des collègues à l’université Stanford. Ils lui ont dit : « Nous savons que ça existe aussi en Europe, mais c’est pire en Amérique : il ne faut pas envoyer tes enfants étudier ici ». À l’université, les associations étudiantes publient chaque année un fascicule où sont fichés les professeurs : voici ce qu’un tel pense, et voici ce qu’il faut en penser. Les professeurs sont terrorisés par leurs étudiants, il y en a qui ont perdu leur titularisation parce qu’ils ne pensaient pas correctement.

Ce qui a sauvé la civilisation occidentale au Moyen Âge, ce sont les monastères. Mais comme les universités moralement corrompues ne jouent plus leur rôle, quelle institution conservera le savoir ? La question n’est pas de déterminer si l’Occident est fini, mais s’il peut durer encore deux siècles. Notre sort dépendra de l’hégémonie politique qui régnera dans cinquante ans. Dans un cas comme dans l’autre, nous risquons de retourner à un âge religieux, comme à la fin de l’Empire romain, quand les chrétiens ont pris le pouvoir. Saint Augustin a succédé à Sénèque.

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Avec le recul, auriez-vous voulu faire une carrière en France ?

L’occasion s’est présentée à deux reprises. La première, après Réjeanne Padovani, un producteur important de la Nouvelle Vague m’a approché pour faire des films français. Et après le Déclin de l’empire américain, un grand patron d’UGC a voulu que j’en tire une version parisienne. Je lui ai expliqué que j’avais une connaissance touristique de la France, et qu’il faudrait me payer un appartement là-bas pour quelques années, et que même après cette immersion dans la société française, je ne pouvais lui garantir un film ! C’est ce qui m’a enchaîné au Québec : la plupart des gens à l’étranger s’intéressent à moi comme scénariste. C’est toute la chance de Denis Villeneuve qui, lui, est d’abord vu comme réalisateur. Paramount avait pris une option sur le Déclin pour une version américaine, qui devait se passer dans une université aux États-Unis. Mais la société américaine est mille fois différente de la nôtre. Au bout de trois ou quatre mois, on s’est rendu compte que l’adaptation serait impossible. J’ai reçu mon salaire et je suis rentré à Montréal. À Hollywood, le midi, je me promenais dans les studios de Paramount, je regardais les tournages, et je me disais que je pourrais remplacer n’importe qui, s’il faisait un arrêt cardiaque. C’est le même métier partout.

Votre filmographie compte plus d’une vingtaine de titres. Y a-t-il des possibilités dans votre œuvre qui ne se sont pas réalisées, et que vous regrettez ?

J’ai toujours fait les films que j’ai voulus. Il y avait deux conditions : ils devaient être contemporains et de budget modeste. J’ai reçu des offres pour des films historiques. Mais ils demandent de gros moyens, il faut de vrais bateaux, il y a des limites à ce qu’on peut faire avec les ordinateurs. Tourner un film sur Pierre Le Moyne D’Iberville ou le bombardement de Québec par Wolfe m’aurait beaucoup plu. Ou adapter Neuf jours de haine, le roman de Jean-Jules Richard sur la Seconde Guerre mondiale. C’est le Il faut sauver le soldat Ryan québécois, et c’est très intéressant. Mais on ne peut pas tout faire : mon œuvre est achevée.


TESTAMENT (1h55), de DENYS ARCAND, avec Rémy Girard, Sophie Lorain, Marie-Mai, en salles le 22 novembre

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