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François Meyronnis et Yannick Haenel ont fondé la revue Ligne de risque en 1997. Rejoints par Valentin Retz, ils publient tous les trois Tout est accompli. L’occasion de revenir avec Haenel et Meyronnis sur la fin du monde, la destruction du langage, et le camp d’extermination planétaire.
Vous faites longuement référence à ce que vous appelez le « Dispositif ». Qu’est-ce ?
François Meyronnis : Rien d’autre que l’agencement qui subordonne tout à la cybernétique : le système qui permet de relier tous les dispositifs numériques les uns par rapport aux autres. D’une façon plus profonde, c’est ce qui permet de faire apparaître êtres et choses dans la réalité d’aujourd’hui et qui les présente à l’attention des humains. Il prend la place de Dieu. Il est Causa sui et Summum ens, c’est-àdire les deux attributs de Dieu dans la théologie catholique.
Yannick Haenel : La réalité a complètement implosé dans des procédures liées à la manière dont le monde a été mis sous séquestre à travers un réseau numérique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la cybernétique a envahi tous les phénomènes, en particulier le langage, attaqué de toute part. Il n’est pas seulement appauvri par les réseaux sociaux mais il est la cible explicite de quelque chose qui s’organise sans personne pour l’organiser : c’est le Dispositif. On pourrait l’appeler autrement mais peut-être cet ensemble de procédures n’a-t-il tout simplement pas de nom. Comme ce malin génie dont parle Descartes, mais de façon planétaire, et la métaphysique elle-même est en retard sur le Dispositif.
On est entré dans ce que nous appelons l’âge de la fin. Cette fin n’est pas devant nous, mais elle a déjà eu lieu. Dès lors, l’humanisme tourne à la phraséologie grotesque. On peut d’ailleurs soutenir que nous sommes sortis des Temps Modernes au sens propre dès 1914.
Meyronnis : Heidegger dit que la cybernétique est la métaphysique de l’âge atomique. Avec le Dispositif la réalité devient, par un processus d’inversion, un simple moment du virtuel. D’une certaine manière, le virtuel précède aujourd’hui ce qui advient dans le monde, et c’est une modalité d’anéantissement. Le Dispositif est une procédure qui prend consistance au fur et à mesure des années, mais dont la provenance est à chercher du côté de la cybernétique de Norbert Wiener. Celui-ci invente la cybernétique en 1946 et il la pense dans le prolongement de la Seconde Guerre mondiale. On peut établir un lien entre la tentative de destruction des juifs, la mise en joue atomique qui nous fait entrer dans un nouveau registre de la ruine, et la cybernétique. Ce sont trois modalités d’anéantissement. On est entré dans ce que nous appelons l’âge de la fin. Cette fin n’est pas devant nous, mais elle a déjà eu lieu. Dès lors, l’humanisme tourne à la phraséologie grotesque. On peut d’ailleurs soutenir que nous sommes sortis des Temps Modernes au sens propre dès 1914. En février 1916, à Zurich, quelques réfractaires se rendent compte du retard de la conscience intellectuelle et le manifestent en inventant Dada. Il y a aussi un homme comme Karl Kraus qui, avec sa revue Die Fackel, prend la mesure de ce qui est en train d’arriver. Il écrit une pièce extraordinaire, Les derniers jours de l’Humanité. En écoutant le langage de son époque, il entend la destruction et annonce aux spectateurs de quoi ils sont contemporains.
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Quel est votre rapport à l’avant-garde ?
Haenel : L’histoire des avant-gardes est liée à l’histoire du nihilisme. On pourrait dire que Dada invente cette histoire parallèle. Ensuite le Surréalisme, puis le Lettrisme, le Situationnisme et ça s’éteindrait pour un moment. La différence fondamentale est qu’alors même que l’on pouvait opposer de la négativité au début du XXe siècle à une société qui se croyait porteuse d’une espèce de positivité, qui croyait encore dans l’idée que l’homme était maître et possesseur de la nature, quelque chose s’est retourné. Les Temps Modernes ont implosé dans la boucherie de Verdun, puis se sont totalement anéantis avec les camps d’extermination nazis, Hiroshima et Nagasaki. La question n’est pas celle d’un retour à quoi que ce soit, la question est d’être toujours en avant sur le langage, d’être radical. Être radical aujourd’hui, un siècle exactement après Dada, ça consiste justement à reconsidérer quelque chose qui serait indemne dans le langage. Il s’agirait de trouver ce point où l’enfer n’a pas lieu. Serait-il possible au fond que l’enfer n’ait pas la main mise intégrale sur tous les étants, sur tous les êtres, et sur le langage lui-même ?
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L’adieu au langage, est-ce si nouveau ?
Meyronnis : On est dans une période inédite. C’est la première fois que le monde est entièrement totalisé et que quelque chose comme l’humanité existe. Avant, ça n’existait pas ; il y avait des civilisations hétérogènes. L’une des intuitions de notre livre, c’est que la science, qui a rendu possible cette unification du monde, est une hérésie chrétienne. La chrétienté avait déjà rassemblé un certain nombre de civilisations dans son orbe. Mais il y avait des pans entiers qui échappaient à la révélation évangélique. Dans la mesure où la science organise cette unification du monde, tout être parlant aujourd’hui est exposé à la révélation chrétienne. Mais à l’envers, malheureusement. Aujourd’hui, aussi bien à Ryad, qu’à Téhéran ou à Pékin, nous sommes tous d’une certaine manière des Occidentaux. Il s’est passé quelque chose dans l’ordre du temps, lié à l’histoire de la métaphysique.
Haenel : Il y a quelque chose de neuf dans le rapport que l’on entretient aujourd’hui avec le langage, dans la manière dont on est victime de ce rapport, qu’on pourrait appeler l’expropriation. L’expropriation bat son plein lorsque le nihilisme en est arrivé à son état d’achèvement planétaire. On s’est amusés dans le livre, pour illustrer cela, à inventer une espèce de personnage qui se tient sur la place de la République avec une pancarte où figurent ces mots : « On m’a tout volé ». Nous sommes à chaque instant l’objet de cette confiscation. Ce n’est plus seulement l’exclusion des poètes hors de la cité comme chez Platon, c’est vraiment une condamnation qui relève, à travers le langage, de chaque personne qui tenterait de produire dans son existence un rassemblement, et de lui-même, et de ce qui relève du spirituel. L’expropriation est le trait essentiel et existentiel, très neuf au fond, qui apparaît aussi bien chez les plus misérables d’entre nous, voués à crever de faim dans le caniveau, que chez les milliardaires les plus abjects et cyniques, qui sont eux aussi expropriés de manière terrible, à qui on enlève le rapport même avec l’existence. Chacun est devenu l’objet d’un sacrifice. Le monde planétarisé croit qu’il est arrivé à évacuer tout le sacré, avec l’idée de profaner intégralement le monde. Et le moment où le monde est devenu intégralement profane a correspondu mystérieusement à cet autre moment, qui coïncide avec lui, où tout est sacré.
Évidemment il s’agit à terme d’en finir avec Dieu. Le moment où dans les Temps modernes, il y a une prise de conscience de cette dynamique anti-chrétienne, c’est la Révolution française. Dans la langue allemande, cette prise de conscience intervient chez Nietzsche. Puis, il y a cette abomination, le national-socialisme. Disons que l’hitlérisme, c’est aussi une manière d’en finir avec Dieu, à travers la Shoah.
Meyronnis : Dans le premier chapitre, nous avons essayé de faire la phénoménologie de l’expropriation. Puis nous avons tenté d’en faire la généalogie. Comment à partir de la science, telle qu’elle s’envisage chez Galilée ou Bacon, quelque chose se déploie et en vient à prendre le pouvoir sur l’ensemble de la planète. Le but de ce déploiement, c’est l’autonomie humaine. Évidemment il s’agit à terme d’en finir avec Dieu. Le moment où dans les Temps modernes, il y a une prise de conscience de cette dynamique anti-chrétienne, c’est la Révolution française. Dans la langue allemande, cette prise de conscience intervient chez Nietzsche. Puis, il y a cette abomination, le national-socialisme. Disons que l’hitlérisme, c’est aussi une manière d’en finir avec Dieu, à travers la Shoah. Il s’agit dans cette histoire d’éteindre six millions de fois la louange que chaque juif représente – Yehuda signifiant « louange à Adonaï ». Éteindre six millions de fois cette louange, mais aussi fermer six millions de fois une porte qui donne sur Dieu ; puisque dans Yehuda, il y a le tétragramme assorti au daleth (porte en hébreu). Quelques visionnaires, au XIXe et au XXe siècle, ont pressenti les conséquences de la mise à mort de Dieu. Ainsi de Nietzsche, Lautréamont, Artaud, etc.
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Le hassidisme que vous évoquez comme un recours dénonçait les faux prophètes. Quels sont-ils aujourd’hui ?
Meyronnis : La fausse prophétie est incarnée aujourd’hui par la Silicon Valley. La plus dangereuse des idéologies actuelles, c’est le transhumanisme du pauvre Kurzweil. Ce courant prétend vaincre la mort et recalibrer l’espèce humaine à l’image du Dispositif. Kurzweil et ses amis exposent comment le Dispositif va manger le monde. C’est une guerre des algorithmes contre la parole. Ce n’est pas par hasard si Google, dont le nom symbolise la quintessence du chiffre, s’appelle aujourd’hui « Alphabet ». Google s’en prend directement au langage, et le rabat au niveau d’une simple information cybernétique.
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Est-il possible d’échapper à la technique ?
Haenel : J’ai un téléphone portable, je peux communiquer rapidement. Ça ne relève pas de l’usage du quotidien mais de quelque chose de bien plus important : il s’agit de savoir si c’est encore possible de passer de l’autre côté de l’écran. Ou plutôt d’arriver à détruire l’écran qui semble se mettre à la place de tout rapport avec les choses, avec le langage. Et là c’est une guerre effectivement. Mais au fond cette guerre relève du mystique comme le dit François. C’est une guerre avant tout spirituelle, qui relève du plus intime de chacun. Dans la Genèse, Dieu se retourne vers Adam et lui demande « où es-tu ? » ? Comme si juste après avoir été conçue, cette créature s’était auto-dévoyée. La question de la Vérité est patente dans une époque apocalyptique comme la nôtre. La question de l’affrontement relève de ce que maître Eckhart appelait le saut ardent vers l’intérieur. Il me semble que les poètes et les artistes parviennent à se tourner vers ce cœur ardent du langage.
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Au commencement était le Verbe, et à la fin sera…?
Meyronnis : En tant qu’écrivains, le mieux que nous ayons à faire aujourd’hui, c’est d’être les témoins de l’exil de la parole. Cet exil, le destin misérable de la littérature actuelle le manifeste, mais pas seulement. Les êtres parlants se détournent de la parole et se mettent à la mépriser, à la tenir pour quantité négligeable. On l’abaisse au rang d’instrument de communication. Elle est humiliée chaque jour d’avantage. Et précisément, je crois qu’un écrivain digne de ce nom doit prendre à son compte l’humiliation de la parole. Pour moi, cette position est liée à celle du Christ, qui est la parole incarnée.
Propos recueillis par Rémi Lélian et Romaric Sangars
TOUT EST ACCOMPLI Yannick Haenel, François Meyronnis & Valentin Retz Grasset 368 Pp. – 22 €

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