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Théologien, enseignant et éditeur, Jean-François Colosimo formule dans un maître-livre, Aveuglements, une critique profonde et acérée du monde moderne, ce temps de la substitution du théologique et du politique. Indispensable.
Selon vous, la modernité a semé la confusion entre le théologique et le politique. Comment cela nous est-il arrivé ?
Ce qu’on appelle la modernité n’a d’autre projet qu’elle-même, c’est-à- dire d’être chaque jour plus nouvelle. Et plus autonome, déracinée, atomisée. À la fin du XVIIIe siècle, l’Europe philosophe proclame la mort de Dieu. Sur ce grand cadavre, l’homme va pouvoir construire son destin, s’auto-construire, devenir son propre dieu. C’est le programme « Prométhée », voler le feu sacré. La marche du progrès doit être irrésistible. L’avènement glorieux de la raison est appelé à illuminer la longue nuit de l’obscurantisme. La religion va servir de marqueur à tout ce qui est censé contredire les Lumières: l’illusion, la violence, le particularisme. Les Encyclopédistes lui inventent une légende noire, celle du sombre Moyen Âge, des Guerres de religions et de l’Inquisition. On la résume à une pathologie. Elle est chargée de tous les maux. Cette conceptualisation est pourtant un artifice sans consistance réelle. La science des religions, qui naît en même temps, finira par concéder qu’elle ne peut pas définir l’objet dont elle s’occupe. Mais la religion s’impose dès lors comme l’envers démoniaque du mythe moderne. Il faudrait l’éradiquer, mais comme on y échoue, il ne reste qu’à la confiner à la sphère intime, subjective, privée et à l’exclure de la sphère publique. En attendant qu’elle dépérisse.
La religion va servir de marqueur à tout ce qui est censé contredire les Lumières: l’illusion, la violence, le particularisme.
Que se passe-t-il en vérité ? L’éviction du fait religieux se traduit immédiatement par la confection de totems et de tabous visant la divinisation du fait politique. On fabrique des religions séculières plus oppressives et plus mortifères que ne l’ont jamais été les religions historiques. Robespierre, lorsqu’il crée le culte de l’Être suprême, se montre plus religieux que Louis XVI qui n’a fait qu’endosser son baptême. L’« Incorruptible » et l’« Ange » qu’est Saint-Just (quelle hagiographie !) sont convaincus que sans croyance en l’immortalité, il ne peut y avoir de vertu et, sans vertu, on ne peut faire de chaque citoyen un militant et un soldat. La mort de Dieu se traduit par la mobilisation des masses. Au nom de la paix perpétuelle se profile la guerre perpétuelle. La modernité est un manichéisme en armes
Vous tenez le penseur allemand Carl Schmitt pour le théoricien principal et a posteriori de ce mouvement de confusion entre les deux ordres.
Ce phénomène, Carl Schmitt s’attache à le décrire avec acuité dans l’entre-deux-guerres. D’un constat vrai, il tire cependant des conclusions fausses. Oui, la sécularisation consiste dans le transfert des attributs de Dieu à l’État ou au Contre-État, au prince ou au partisan. Oui, la désignation de l’ennemi caractérise en conséquence l’emprise du politique, y compris en démocratie. Oui, les systèmes révolutionnaires reproduisent un schéma messianique afin de précipiter le dé- nouement de l’histoire. Mais, non, on ne peut pas, comme Schmitt le fait, naturaliser ce mouvement, le rendre inné, le juger définitif. Il correspond, ainsi que le montre le théologien Erik Peterson, à une restauration du « monothéisme politique » qu’avait destitué le christianisme.
Le communisme cristallise l’idée que le Bien et le Mal doivent radicalement s’opposer jusqu’à l’apocalypse finale.
Et, avec ce retour moderne de l’idolâtrie, reviennent les sacrifices sanglants. En 1793, à Paris, la Terreur a ses liturgies organisées autour de la guillotine. À Moscou, dès 1917, l’industrie de l’extermination prend un tour sacré. En héritiers appliqués du Comité de Salut public, les bolchéviques s’attachent à détruire l’Église. Ils ne vont cesser en fait de l’imiter pour se substituer à elle. Des pontifes, Lénine et Staline, à l’hérésiarque, Trotski, en passant par les rouleaux sacrés, le Manifeste du parti communiste, les grand-messes sur la Place rouge ou la congrégation missionnaire que représente le Komintern, la servilité du décalque est stupéfiante. Sans oublier les icônes de Vladimir Ilitch enfant prédestiné ou les hymnes à Joseph Djougachvili, Père des peuples et thaumaturge ! Au sein du Parti, ce seront les « constructeurs de Dieu », la fraction la plus ouvertement mystique, qui penseront à embaumer Lénine pour l’éternité. Le communisme cristallise l’idée que le Bien et le Mal doivent radicalement s’opposer jusqu’à l’apocalypse finale. Aussi ne peut-il se survivre que comme communisme de guerre. Lorsqu’après le coup de Prague en 1968, le Politburo commence à hésiter sur le recours à la force pure, arbitraire et absolue, il entre en agonie. En soixante-dix ans d’existence, cette gnose relookée aura néanmoins causé l’hécatombe la plus abyssale de l’histoire.
Carl Schmitt conceptualise la « théologie politique ». Que veut-il dire par là ?
Aujourd’hui, la formule est galvaudée. On l’utilise à tort et à travers car on la confond avec le fait anthropologique qu’a théorisé Régis Debray : la religion est l’inconscient du politique. Dans son sens originel, antique et romain, religio renvoie à l’appareil symbolique qui fait vivre un corps collectif selon des notions invisibles. Cet appareil à la fois cultuel et culturel repose sur un principe tout-puissant, des temples homologués, des rites prescrits et des dévotions familiales elles-mêmes codifiées. La religion, ainsi définie, soude les êtres humains tout en leur donnant une bonne raison de mourir pour plus grand qu’eux. Les superstitions lui sont indifférentes tant qu’elles ne contredisent pas son autorité. C’est aujourd’hui le modèle américain.
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Schmitt emprunte le terme de « théologie politique » à Bakounine. Le maître de l’anarchisme russe s’en sert pour brocarder son contemporain Mazzini, le guide et mage du conservatisme italien pour lequel la religion de l’humanité s’édifiera non pas contre Dieu mais avec Dieu. Or, la régénération politique de l’humanité passe nécessairement par la violence et le conflit. Schmitt pense que Bakounine a raison, mais que le socialisme n’est jamais qu’un autoritarisme inversé. Ce dialogue inattendu débouche sur une compréhension commune du pouvoir, de sa conquête et de son maintien. La « théologie politique » va animer les ultras de tous bords, les motifs religieux étant sublimés dans le camp de la révolution, avoués dans le camp de la réaction. Le paradoxe n’est qu’apparent.
Tandis que l’extrême droite s’empare du marxiste Antonio Gramsci, le penseur de l’hégémonie culturelle, Carl Schmitt est lu à l’extrême gauche.
Tandis que l’extrême droite s’empare du marxiste Antonio Gramsci, le penseur de l’hégémonie culturelle, Carl Schmitt est lu à l’extrême gauche. Particulièrement, après 1968, par les Brigadistes rouges, allemands et italiens. Définir la souveraineté absolue et la guerre globale l’a mené à analyser le rapport dissymétrique auquel elles obligent le partisan, autrement dit le rebelle moderne. Il en situe l’apparition en Espagne, lors des campagnes de Napoléon. Des paysans travestis en soldats réguliers deviennent la cible de paysans transformés en combattants irréguliers. D’abord tellurique, défendant sa terre et son clocher, le partisan devient internationaliste avec Lénine en se faisant l’agent idéologique et mobile de la cause. Cette mutation du dissident en guérillero s’accomplit aujourd’hui dans le djihadiste.

Schmitt décrypte le phénomène mais ne le remet pas en cause. Il absout par avance tout ce qui peut déranger l’empire du libéralisme. Tout, chez lui, relève de la nécessité vitale : se décider pour la vie réclame de désigner l’ennemi. L’urgence et l’exception supplantent le droit. Le prince ou le peuple ne sont souverains que dans la mesure où ils se soumettent à cet impératif qui, lui, est sans limite. Cette optique darwinienne explique qu’Hitler repré- sente pour lui une divine surprise car, à ses yeux, le Führer rétablit la primauté du politique. Que ce soit au prix de la Shoah ne le gêne pas tant il juge le juif inassimilable à son système. Faux catholique, Carl Schmitt ignore l’abc de la Bible et tord l’Évangile.
Comment définir ce qu’est une théologie politique ?
Pour Schmitt, les idées politiques d’aujourd’hui sont les idées théologiques d’hier mais sécularisées. Mais jamais il n’explicite ce qu’il nomme la sécularisation. Pour lui, les Temps modernes se caractérisent par le passage du religieux au politique. Mais il ne s’intéresse en rien à la spécificité du fait religieux. Ce qu’il veut? Que le politique soit absolutisé.
La théologie politique est une singerie de la théologie de l’histoire qui est, elle, indissociable de la foi chrétienne. Dans le christianisme, on connaît le début, on connaît la fin, mais le principe d’incertitude régit l’entre-deux qui est rendu à sa finitude, autrement dit à sa contingence et à sa relativité. Dans le christianisme, on reconnaît le devoir d’insoumission, Thomas d’Aquin lui-même légitimant le droit du peuple au tyrannicide. Dans le christianisme, on ne confond pas la Cité avec le salut. Contrairement à Schmitt, le christianisme refuse de théologiser le politique.
Dans le christianisme, on ne confond pas la Cité avec le salut.
C’est tout le sens du grand combat de l’Église contre l’arianisme lors de la conversion de la Rome antique. En niant la divinité du Christ, en l’assimilant à une super créature qui ordonne l’humanité à son pouvoir, Arius permettait la poursuite du culte impérial. Cette représentation a manifestement imprégné l’islam naissant, l’oumma et le Califat ressortant de ce monothéisme politique.
En quoi, d’ailleurs, on se trompe lorsqu’on réclame des musulmans qu’ils créent un islam des Lumières, réformé et moderne. C’est précisément ce qu’ont tenté au XIXe siècle leurs penseurs confrontés à la domination de l’Occident et qui a abouti à l’islamisme. Ce chassé-croisé nous aveugle parce que l’Europe, entre-temps, a renoncé à l’histoire. La meilleure preuve en est que personne n’ira mourir pour une Union d’autant plus utopique qu’elle est fondée sur la dissolution d’elle-même. On aimerait que les musulmans sautent à la leçon d’après. Mais elle n’existe que pour les Européens. Pas même pour les Américains.
On ne peut pas mettre les djihadistes et les Américains sur le même plan…
C’est une évidence. On ne saurait comparer le djihadiste qui envisage froidement de tuer des enfants et le GI qui accepte l’idée de mourir pour les sauver. Le souci est que nous, Français, nous sommes désormais soumis à une théologie politique, manichéenne, impériale et morale qui nous est étrangère. Notre tradition est autre, le meilleur de la République ayant continué le meilleur de la monarchie. La France se conçoit greffée sur le royaume d’Israël. Comme une nation indépendante, une puissance bornée qui repose sur le modèle biblique de l’exemplarité. Sa force ne tient pas au fait qu’elle impose sa loi au monde entier, mais dans un pouvoir de rayonnement et d’attraction qui a trait à une universalité partagée.
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Quand l’Amérique affirme qu’elle mène ses guerres au nom de l’humanité, elle induit que l’ennemi relève de l’inhumanité. Ce qui suppose sa destruction radicale, sa fin, sa terminaison. D’où les intitulés des campagnes du Pentagone, « justice infinie », « liberté immuable », « détermination absolue », qui sont des théomorphismes. L’idée de « guerre humanitaire » signale un fond théologique sécularisé : les pères fondateurs du Nouveau Monde ont privilégié l’unitarisme, ce succédané de l’arianisme, qui professe l’unité radicale de Dieu. Ceux des unitariens qui nient la divinité du Christ pour exalter la religion de l’homme se nomment eux-mêmes « humanitariens ».
Mais alors cette absolutisation de la politique serait un effet du monothéisme, donc du christianisme en tant que tel ?
Non. Monothéisme est un mot tardif, devenu usuel au XVIIIe siècle pour justifier la colonisation. Aujourd’hui, par effet de retour, on crédite les socié- tés polythéistes d’être plurielles. Ce qui est faux. La multiplicité des dieux souligne l’unicité du pouvoir. Le paganisme n’est ni libéral, ni libertaire car il n’empêche pas mais au contraire encourage le monothéisme politique. Le panthéon céleste, coiffé d’un principe suprême, est l’image de la bureaucratie terrestre distribuée sous le despote sacré. Ce que bouscule justement le christianisme. À Rome, les polémistes latins voient les chrétiens comme des athées. Ils le sont au sens où ils refusent de se fondre dans le culte impérial. Pour eux, il ne saurait y avoir de divinité du politique. Comme le dit Saint Augustin, « la vraie religion » consiste à ne pas confondre l’adoration qui revient au Créateur avec le respect dû à sa création.
Comme le dit Saint Augustin, « la vraie religion » consiste à ne pas confondre l’adoration qui revient au Créateur avec le respect dû à sa création.
L’Église confesse l’exousia du Christ, c’est-à-dire son autorité sur toute chose. Or cette exousia est sacrificielle. Le pouvoir n’a donc plus le droit de répandre le sacrifice, mais doit se sacrifier lui-même pour être légitime. Il y a des conditions et des limites à son exercice, la première étant que le prince a pour obligation que le sang coule le moins possible. C’est cela l’idéal de la monarchie chrétienne, dans lequel la République trouve son sens comme les pages gaulliennes le prouvent.
Le christianisme serait-il, selon l’expression chère à Marcel Gauchet, la religion de la sortie de la religion ?
Non, car il combat en même temps la sécularisation dont le cœur est la divinisation du politique. C’est tout l’épisode médiéval de l’affrontement entre l’empire et la papauté. L’empereur sécularise, il veut le pouvoir de nommer les ministres du culte. L’Église s’oppose farouchement à cette confusion des ordres. C’est aussi la création, par le christianisme, de la notion de « siècle »: il est des zones de l’existence collective qu’on ne peut plier à la perfection de la vie angélique dont se réclament les moines en voulant anticiper le royaume de Dieu. Le combat permanent de l’Église est d’empêcher que le siècle se prenne pour la règle, de prévenir la formation d’une théologie politique. C’est enfin le vrai sens de Vatican I. Ce concile tenu dans une époque tourmentée marque d’abord le refus de voir toute réalité humaine être absorbée par l’hégémonie nouvelle et moderne du politique.

Comment sortir de cette confusion aujourd’hui ?
Il faut d’abord éviter d’être sécularisé sans le savoir. Ce qui arrive lorsqu’on promeut un catholicisme « culturel », lorsqu’on est dans une optique patrimoniale, défensive, lorsqu’on veut ramener le christianisme à une civilisation. On est alors pris en otage dans une logique binaire contraire à l’Évangile et, donc, à l’évangélisation. Voyez les enquêtes de l’institut Pew: dès qu’on sort de la vieille Europe, les chrétiens sont les croyants qui, dans le monde, meurent le plus au nom de leur foi. Non pas pour garantir leur identité, mais parce qu’ils sont engagés dans des causes universelles.
C’est tout le problème de la donation: pour sortir de la sécularisation, il faut retrouver un sens du sacrifice qui ne soit pas prisonnier des représentations modernes. Comme le souligne René Girard, seule l’eucharistie offre à l’humanité la capacité de rompre avec le cycle de la violence fondatrice. En elle concordent la liberté divine et la liberté humaine. Parce que sur la croix, Dieu et l’homme sont devenus le paradigme l’un de l’autre. C’est cela le sens de la kénose : l’abaissement du Toutpuissant à l’impuissance apparente restitue à l’humanité sa vocation à la vie divine. Mais par le mystère de la grâce et non pas par l’exaltation de la volonté
Comme le souligne René Girard, seule l’eucharistie offre à l’humanité la capacité de rompre avec le cycle de la violence fondatrice.
De ce point de vue, il serait très grave que les catholiques, en France, passent du statut de majorité silencieuse à celui de minorité militante. Qu’ils cèdent à ce défaitisme branché qu’est le communautarisme. Qu’ils imaginent possible de se constituer en parti. Je comprends l’angoisse des plus jeunes, mais l’on n’est jamais une minorité lorsqu’on a façonné l’histoire d’un pays. La question n’est pas celle du nombre, mais de l’esprit. Et l’inverse de la sécularisation, c’est l’aspiration à la catholicité. Les catholiques sont une part essentielle de ce qu’est être Français. Qu’ils viennent à l’oublier et la France sera perdue. Certes, une telle position a quelque chose de sacrificiel. Mais cela tombe bien parce que tout l’Évangile annonce que la vie du monde reste suspendue au libre sacrifice de l’amour.
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