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Game of thrones avec des smartphones : Le grand virage à droite de la Silicon Valley

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Publié le

8 février 2019

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Si vous imaginez que la Silicon Valley a prêté allégeance au parti démocrate et qu’elle n’est peuplée que de néo-hippies, détrompez-vous! En effet, le mouvement néo-réactionnaire (ou NRx) est la preuve flagrante du contraire. Si ce courant demeure pour le moment confidentiel, rien ne garantit qu’il le reste. Portrait d’un courant de pensée entre ultra-libéralisme, alt-right et monarchisme 2.0.

 

Tout commence en 2007 par un blog des plus confidentiels, Unqualified Reservations, derrière lequel se cache un personnage énigmatique : Mencius Molbug (Curtis Yarvin de son vrai nom). Ingénieur informaticien passé par Berkeley et nourri à la science-fiction depuis l’enfance, il se présente comme un libertarien qui a perdu la foi et fait la promotion d’un nouveau modèle politique : le « néo-caméralisme ».

 

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Imaginez donc des micro-États organisés comme des start-up dont le capital serait détenu par des actionnaires et vous aurez déjà un premier aperçu. Voyant en l’entrepreneur l’« übermensch » des temps modernes, il propose de mettre un terme à la démocratie moderne en mettant à la tête des États-Unis un CEO (présidentdirecteur général) élu par un collège d’actionnaires. Sa rhétorique est définitivement celle d’un geek fasciné par l’autoritarisme, notamment lorsqu’il parle de « rebooter » le gouvernement de Washington.

Enfin, Curtis Yarvin désigne comme ennemi principal ce qu’il surnomme « La cathédrale », un conglomérat de forces progressistes incluant les médias. La société dont rêve le blogueur Mencius Molbug ressemble à « Game of thrones avec des smartphones », autrement dit une monarchie féodale régie par la technique et dirigée par une élite d’experts. Ce courant rappelle une théorie marginale née en France à la fin des années 90 sous la plume de Guillaume Faye, l’archéofuturisme.

 

Si le monde rêvé par les apprentis sorciers de la Silicon Valley paraît aussi étranger à l’âme française, c’est sans doute parce que la droite française reste profondément conservatrice

 

Selon le journaliste de la BBC Mike Wendling, auteur d’un essai sur l’Alt-Right, Steve Bannon lui-même serait entré en contact plusieurs fois avec Curtis Yarvin pour solliciter son avis sur différents sujets à l’époque où il officiait encore à la Maison Blanche. Cependant, cette information est démentie formellement par Curtis Yarvin. D’ailleurs, ce dernier regarde l’Alt-Right avec dédain, déplorant sa dimension plébéienne, même s’il se réjouit qu’elle serve de courroie de transmission à ses idées.

 

La technologie contre les Lumières

C’est le blogueur libertarien Arnold Kling qui, en 2010, a qualifié ce courant de « néo-réactionnaire », un adjectif certes séduisant mais insuffisant pour définir de quoi il s’agit. En 2012, ce mouvement métapolitique reçoit un soutien de premier plan, à savoir celui de Nick Land, un universitaire britannique, ancien maître de conférences à l’université de Warwick et cofondateur dans les années 90 d’une unité de recherche, la Cybernetic Culture Research Unit.

Lui aussi féru de science-fiction, il est considéré comme le « père de l’accélérationnisme ». De quoi s’agitil? À la base, l’accélérationnisme provient de cercles intellectuels marxistes et s’oppose à la décroissance. Pour les accélérationnistes, il faut pousser la logique du capitalisme jusqu’au bout pour le dépasser. Lecteur assidu de Deleuze et Guattari, Nick Land défend, lui, une conception très droitière de l’accélérationnisme.

 

 

En 2012, il publie sur Internet le manifeste d’un courant qu’il surnomme « Dark Enlightenment » en référence aux Lumières, lequel mettra du carburant intellectuel dans le courant de pensée initié par Curtis Yarvin. Dans la lignée des futuristes italiens, il propose de se servir de la technologie pour mettre en place une société hiérarchisée, féodale et ultra-sécuritaire dominée par une élite augmentée.

Se prononçant en faveur du transhumanisme pourvu que celui-ci ne soit pas égalitaire, Nick Land se rapproche de la frange la plus radicale de l’Alt-Right dans son rejet de l’égalitarisme et sa promotion du racisme scientifique.

 

L’avènement d’une monarchie transhumaniste

Ce courant de pensée est moins marginal qu’il n’y paraît. En effet, cette idéologie a séduit un personnage-clé de la Silicon Valley : l’entrepreneur américain d’origine allemande Peter Thiel, cofondateur avec Elon Musk de Paypal, membre du conseil d’administration de Facebook (dont il est un des investisseurs historiques) et conseiller de l’ombre de Donald Trump. Personnage paradoxal, il n’a pas peur de se revendiquer à la fois gay et républicain et de faire dans le même temps l’apologie du transhumanisme.

 

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Dans un texte sous forme de profession de foi publié sur le site du Cato Institute (un think tank libertarien) et intitulé « The education of a libertarian », il ne craint pas d’avouer qu’il ne « croit plus que démocratie et liberté individuelle soient compatibles ». Avec ce côté faustien propre aux grands entrepreneurs, Peter Thiel finance des start-up investies dans la lutte contre le vieillissement, comme la société Ambrosia qui propose à des Américains aisés de se faire injecter du sang de très jeunes hommes en guise de cure de jouvence.

Par ailleurs, il a aussi investi dans un projet visant à créer des villes flottantes pour abriter les grosses fortunes mondiales. La frontière est ténue entre les rêves transhumanistes de Thiel et la pensée néo-réactionnaire. Rien d’étonnant par conséquent à ce que Peter Thiel soutienne financièrement la start-up de Curtis Yarvin, Urbit, qui propose à des particuliers de reprendre le contrôle sur leurs données virtuelles par l’intermédiaire de serveurs personnels.

 

 

Au sein de la Silicon Valley, ils sont de plus en plus nombreux à verser dans la pensée néo-réactionnaire, comme l’investisseur et farouche défenseur des crypto-monnaies Tim Draper, Eliezer Yudkowsky, idéologue de l’intelligence artificielle « amicale », et Michael Anissimov, ancien chercheur au Machine Intelligence Research Institute de Berkeley et auteur en 2015 d’un manifeste néo-réactionnaire (« A critique of democracy. A guide for neoreactionaries »).

 

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Certains, comme l’universitaire Balaji Srinavasan, avancent même l’idée folle d’une sortie de la Silicon Valley des États-Unis! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la droite radicale flirte avec le libéralisme dans un pays où la pensée d’Ayn Rand fait figure de religion d’État? En revanche, si le monde rêvé par les apprentis sorciers de la Silicon Valley paraît aussi étranger à l’âme française, c’est sans doute parce que la droite française reste profondément conservatrice.

En effet, imagine-t-on une responsable politique comme Marine Le Pen chanter les louanges du transhumanisme ? Inversement, il est peu probable de voir un jour un entrepreneur comme Xavier Niel tirer à boulets rouges sur l’égalitarisme et la démocratie.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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