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Guillaume Zeller dévoile un pan historique méconnu : l’invasion japonaise de l’Indochine, alors colonie française, et le fonctionnement de la « Gestapo japonaise ».
Les Français connaissent mal cette page de leur histoire?: quelle est la situation de l’Indochine durant la Seconde guerre mondiale??
L’Indochine, c’est 750 000 kilomètres carrés: au nord le Tonkin, au centre l’Annam, au sud la Cochinchine, plus deux royaumes qui lui sont associés étroitement, le Cambodge et le Laos. Les Européens y sont très peu nombreux – 40 000 dans toute l’Indochine, dont 18 000 militaires – et essentiellement concentrés à Hanoï-Haïphong, à Saigon. C’est une colonie prospère, on l’appelle la perle de l’empire. C’est aussi une position stratégique dans cette région du Pacifique. La France est encore la nation qui a gagné la Première Guerre mondiale, et elle est auréolée de ce succès.
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Ses armes sont puissantes, et elle est respectée. Néanmoins se dessine une menace au nord depuis l’attaque perpétrée par le Japon en Chine, d’abord en Mandchourie puis à la fin des années 30 vers Pékin et Shanghai. Tchang Kai-Chek est acculé à la frontière tonkinoise, ce qui crée une zone de tension préoccupante. Voilà pour le contexte extérieur. À l’intérieur, les autorités françaises ont à cœur de combattre une série de séditions, nationalistes ou communistes pour la plupart.
Que se passe-t-il en 1940??
Après la défaite sur le territoire national, le général Catroux qui dirige l’Indochine, s’apprête à céder à la pression des Japonais qui réclament des possibilités de passage au Tonkin pour asphyxier la Chine. Curieusement, c’est Vichy qui va lui taper sur les doigts en rejetant ces concessions, et en prônant la fermeté face aux prétentions japonaises. Catroux est évincé et l’amiral Decoux prend la tête de l’Indochine, ce qui lui confère une estampille « Vichy » à ce moment-là, puisqu’il a été recommandé par l’amiral Darlan. Mais Vichy comprend que la position est intenable et Decoux doit se résoudre à des concessions.
Cette évolution est-elle idéologique – le Japon étant lié aux forces de l’Axe – ou pragmatique, la France n’ayant pas les moyens de résister??
Je crois que Decoux, qui va certes appliquer les directives du régime de Vichy sur les statuts des juifs et les loges maçonniques, est surtout mû par des considérations pragmatiques: maintenir au maximum la souveraineté française sur les terres d’Indochine. Il va donc accorder quelques concessions, mais le moins possible, même si petit à petit le Japon va obtenir un droit de passage au Tonkin, et établir des garnisons dans le Sud. Son souci majeur, et ce le sera jusqu’en 1944-1945, sera de maintenir le drapeau Français en Indochine en vue d’une reconquête possible.
Vous montrez aussi que la France n’a pas d’amis à ce moment-là, les Américains souhaitant la fin de l’Indochine française.
Jusqu’en décembre 1941 et Pearl Harbour, les Français ne peuvent pas compter sur les Américains, qui ne sont pas entrés en guerre. Les Britanniques sont plus favorables à la cause française, mais pris eux-mêmes dans une situation extrêmement complexe. Les Chinois combattent les Japonais pied à pied et n’ont aucun moyen de nous aider non plus. Les Européens d’Indochine sont donc totalement seuls et ne peuvent pas bénéficier de renforts venus de métropole ou d’Europe.
Comment se déclenche l’invasion japonaise de 45??
Un premier combat avait opposé Français et Japonais dès septembre 1940 du côté de Lang-Son dans le nord, à la frontière de la Chine. Cet épisode sera court, mais fera quand même des dizaines de morts. S’établit ensuite une forme de coexistence relativement pacifique jusqu’en mars 1945. Le 9 mars, les troupes japonaises qui disposent de garnisons sur tout le territoire indochinois, passent à l’attaque. Les autorités françaises avaient eu connaissance de signes avant-coureurs quatre ou cinq jours auparavant.

Elles n’avaient certes pas les moyens de se défendre face à cet adversaire puissant, néanmoins elles auraient pu organiser une riposte plus efficace. À quelques exceptions près, les Français vont être pris au dépourvu. Ils vont néanmoins se battre avec héroïsme. Les tués sont innombrables, notamment à Hanoï et Haïphong, les combats les plus héroïques ayant lieu au Tonkin. Mais en trois jours, l’affaire est pliée : l’Indochine tombe sous la coupe japonaise.
Pour en venir au titre de votre livre?: qu’est-ce que la Kempeitaï?? La Gestapo japonaise??
On la surnommait en effet « Gestapo japonaise ». Il faut se garder cependant d’une comparaison tentante entre les nazis et les troupes de l’empereur du Japon. Cela n’exonère pas le Japon de ses exactions, mais les façons d’agir, les idéologies et les cultures sont différentes. La Kempeitaï, c’est la gendarmerie japonaise. Ce sont des militaires qui suivent les contingents au cours de leurs opérations et pourchassent les opposants. En Indochine la Kempetaï récupère au sein de la sécurité militaire vichyste les fiches des résistants et les poursuit. Mais la Kempetaï va aussi pourchasser les Européens pour des prétextes aussi futiles que la possession d’un appareil photo, d’un poste radio ou encore de quelques cartouches de chasse. Des Européens sont incarcérés par la Kempetaï dans des centres de détention et de torture, essentiellement à Hanoï, Haïphong, Saigon, Phnom Penh ou Hué. La torture sera systématisée, et s’il est très difficile de savoir combien de personnes l’ont subie, les méthodes déployées sont pour le coup les mêmes que celles des tortionnaires nazis: le supplice de la baignoire, l’électricité, le fer à souder…
C’est donc un système que les Japonais appliquent partout??
C’est en Chine et en Corée que les Japonais ont été les plus radicaux. Mais ils ont déployé des méthodes comparables dans d’autres régions, comme aux Philippines. Outre ces centres de détention, il existait des « camps de concentration » à Hoa Binh et à Paksong. Je sais que l’expression peut prêter à confusion et qu’il faut rester prudent et délicat dans son emploi. Néanmoins un décret de 1951 reconnaît une série de lieux comme lieux de déportation en Indochine, et confère à ceux qui y ont été le statut de déportés. Ces camps ressemblent par certains aspects à celui décrit dans Le pont de la rivière Kwaï, même si les survivants racontent que le panache et l’héroïsme y étaient presque impossibles tant les conditions de détention étaient atroces.
Mais sont-ce des camps de travail ou d’extermination??
Le terme d’extermination est inapproprié et trop connoté. Mais pour les prisonniers français qui sont conduits dans les deux camps évoqués, on enregistre en quelques semaines des taux de décès de 10 à 18 %. Il est plausible de penser qu’ils seraient devenus bien pires encore si le Japon n’avait pas capitulé. Les conditions étaient telles qu’elles suffisaient à tuer très rapidement. Les Français enfermés là-bas étaient des militaires déjà très faibles physiquement. Cela faisait quatre ans qu’ils étaient en Indochine et qu’ils n’avaient pas pu bénéficier d’une rotation. Ils souffraient tous de sous-nutrition. Des gens fatigués, qui en plus avaient subi des journées de combat extrêmement violentes.
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Il n’y a même pas de barbelés dans ces camps, car la jungle suffit, et ils sont affectés à des travaux sans intérêt, comme creuser un trou pour le reboucher, avant d’en creuser un autre plus loin, ou couper un morceau de bois, le déplacer et le rapporter à son endroit initial. Ils sont donc épuisés rapidement. Ils meurent de béribéri, de dysenterie, de typhus, de dénutrition… Toute une série de pathologies tropicales qui ne laissent aucune chance, ou très peu, si elles ne sont pas soignées à temps.
Il y a une dimension étrange?: ce sont des camps de travail mais ce travail ne sert à rien.
Oui, et l’on a pu voir la même chose dans d’autres systèmes concentrationnaires ou totalitaires, notamment communistes: une volonté de casser le moral par des travaux absurdes qui peuvent mener à la mort. C’est là une dimension perverse bien particulière.
Est-ce que ces crimes ont été reconnus au Japon??
Le Japon demeure réticent à reconnaitre les crimes perpétrés par l’armée impériale durant la guerre. Néanmoins il y a eu une tentative de châtier les responsables de ces crimes. Un tribunal a été mis en place à Tokyo sur le modèle de celui de Nuremberg. La France a cherché à déférer devant cette cour une série de criminels japonais, essentiellement des officiers de la Kempetaï, mais n’a jamais réussi à entrer dans les critères des crimes contre l’humanité. Ces hommes ont pour l’essentiel été jugés auprès du tribunal militaire de Saïgon lors de procès qui se sont étalés sur plusieurs années.
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In fine, il y a eu 63 condamnations à mort, dont 37 par contumace. Des chiffres à placer au regard de l’ampleur des crimes commis en Indochine. On estime qu’il y eut entre 2500 et 3000 morts sur 40 000 Européens, ce qui est tout de même non négligeable… Au début des années 50 tout est terminé, on n’en parle plus et la France est en pleine guerre d’Indochine. Il reste quatre ans avant Dien-Bien Phû, le sort des criminels japonais est devenu secondaire.
Propos recueillis par Rémi Lélian et Jacques de Guillebon

LES CAGES DE LA KEMPEITAÏ
Guillaume Zeller
Tallandier
324 p. – 20,90 €
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