Skip to content

Houellebecq sur scène : sublimer le déclin

Par

Publié le

9 avril 2026

Partage

Hier soir, l’écrivain, accompagné de Frédéric Lo, interprétait son album à La Scala, entre second degré, fin des temps et moments de grâce.
@Jean-Luc Bitton

« Je voulais faire un disque, parce que j’aime le disque. La scène, bon… » nous confie Michel Houellebecq presque en s’excusant. Il est un peu plus de vingt-deux heures à La Scala, boulevard de Strasbourg, et le poète peut enfin souffler : son retour sur scène vient de s’achever. Un retour rare, presque improbable, à l’image de celui qui n’a jamais vraiment eu le goût de l’exposition, encore moins celui du spectacle.

Deux heures plus tôt, devant la grande façade de verres sombres de la salle du 10e arrondissement de Paris, le public se presse déjà. On parle fort, on scrute les visages, on devine les habitués, les fidèles, les curieux venus voir ce que peut donner Michel Houellebecq sur scène. La célèbre salle a connu plusieurs vies : Café de théâtre fréquenté par Marcel Proust jusque dans les années 20, puis salle de cinéma Art déco qui permit à Godard ou Buñuel de présenter leurs films avant de basculer en premier multiplex porno de la capitale puis d’être rachetée par une église baptiste brésilienne à la fin des années 90 pour redevenir finalement une salle de spectacle en 2016. Avec son étrange mémoire parisienne, La Scala offre à la soirée un décor tout trouvé, quelque chose d’un peu solennel, d’un peu spectral.

À l’intérieur, la salle déploie ses bleus profonds et sa verticalité théâtrale. À 20 h 30, le rideau est encore fermé. La nervosité monte à mesure que s’installent les derniers spectateurs. On se souvient alors de ce que Houellebecq nous confiait il y a quelques semaines : l’idée même de refaire des concerts le « terrorisait ». Le mot n’avait rien d’une pose. Chez lui, l’inquiétude semble toujours affleurer derrière la désinvolture.

PRÉSENCE HUMAINE

À 20 h 37, le rideau s’ouvre. Michel Houellebecq apparaît au centre, vêtu de bleu, silhouette immédiatement reconnaissable : pantalon très haut, mocassins souples, maintien d’une nonchalance raide et discrète. À sa droite, Frédéric Lo, compositeur de l’album « Souvenez-vous de l’homme », tout en jean, cheveux coiffés en arrière et guitare rouge à la main. Autour d’eux, les musiciens dessinent un dispositif resserré : guitares, basse, batterie, clavier. Rien de démonstratif. Rien d’ornemental. Tout semble organisé pour laisser passer la voix. Seules les structures métalliques, disposées en pyramide, offrent un décor de fin du monde.

Frédéric Lo d’un geste du menton lance le spectacle. Première note de guitare, Michel Houellebecq micro dans la main droite, le bras gauche descendu le long du corps, se lance : « Vers la fin d’une nuit, au moment idéal / Où s’élargit sans bruit le bleu du ciel central / Je traverserai seul, comme à l’insu de tous /La familiarité inépuisable et douce /Des aurores boréales. »

Et la voix, justement, est là. C’est la première surprise de la soirée. Houellebecq ne lit pas ; il dit. Mieux : il chante à sa manière, dans cette zone incertaine où la diction garde quelque chose du poème tout en épousant la ligne mélodique. La fragilité que l’on redoutait devient une force. Il suffit de quelques secondes pour comprendre que l’enjeu n’est pas la performance, mais la présence.

MOURIR TRANQUILLE

Derrière lui, des images défilent sur un écran suspendu de biais : architectures, tours, visions urbaines, fragments d’un monde froid. On reconnaît aussitôt l’imaginaire houellebecquien, ce mélange d’épuisement moderne et de désolation métaphysique. Frédéric Lo, lui, veille. Il dirige d’un geste presque imperceptible, rattrape les respirations, soutient la tension. Il ne couvre jamais ; il accompagne. Entre les deux hommes s’installe quelque chose de précis et de délicat, une confiance.

La salle applaudit. Elle est déjà émue. Sans attendre, sans un mot, le duo enchaîne avec La Mémoire de la mer : « La nuit est incertaine / La nuit est presque rouge / Traversant les années, au fond de moi, elle bouge / La mémoire de la mer. » La voix est envoûtante, sûre et limpide, soutenue par une musique aussi lyrique qu’implacable. « Bonsoir » lance Frédéric Lo. « Ah oui, bonsoir à tous » ajoute Michel Houellebecq, souriant. « Et à toutes, et celles-et-ceux ». Emmanuel Macron n’était pas dans la salle. Dommage.

Lire aussi : Michel Houellebecq & Frédéric Lo : la douceur d’en finir

Puis vient Le Dialogue des machines, le plus beau titre de l’album.  Un morceau crépusculaire, doux et racé : Bientôt s’établira le dialogue des machines/ Et l’informationnel remplira, triomphant /Le cadavre évidé de la structure divine / Puis il fonctionnera jusqu’à la fin des temps nous murmure Houellebecq sur une partition sublime. Tout y est : la mélancolie, la prophétie froide, l’élégance du désastre. Chez lui, le pessimisme n’est jamais seulement une thèse ; il devient un climat. Portés par les arrangements de Frédéric Lo, les vers gagnent ici une ampleur nouvelle. Ils ne s’adoucissent pas ; ils s’incarnent. Ce qui frappe, au fond, c’est moins la noirceur attendue que la douceur. Une douceur étrange, usée, presque terminale, mais bien réelle. Houellebecq ne cherche ni à séduire ni à jouer les revenants flamboyants. Il est là, simplement, avec sa voix blanche, son demi-sourire, sa façon de lancer les mots comme pris de très loin

On peut mourir tranquille. Pas sûr. Les lumières rouge sang s’allument. Les doigts dansent seuls sur le clavier dans une longue introduction : « Désespéré sur l’autoroute / Je gardais le compte des morts / On annonçait une déroute / Le long de la frontière du nord clame le poète. La guerre est proche. Nous voici maintenant projetés dans le futur. Pas si lointain. Michel Houellebecq chausse ses lunettes et se met à lire plusieurs passages de La Possibilité d’une île.

L’OMBRE DE DARC

« Nous allons faire une brève pause annonce Frédéric Lo mais les musiciens vont jouer quelque chose pour vous ». Dès les premières notes on reconnait le sublime « Psaume 23 » du chef-d’œuvre de Daniel Darc, Crève-Cœur. Ce n’est pas anodin. Houellebecq et Lo se sont rencontrés à l’occasion de l’album hommage au chanteur décédé en 2013. De retour sur scène, le spectre de la guerre hante la salle. « L’espoir a déserté la ville/ Le lendemain de l’explosion / Nous avons été trop subtils  /(Une question de génération) » chante Houellebecq le corps calé sur les beats légers avant d’annoncer l’air de rien « Il faut être au moins deux pour une guerre civile ». Cette dernière partie monte en intensité. Les riffs se font plus présents, les guitares sonnent la charge et les têtes se balancent. « Tout va bien Michel ? » demande Frédéric Lo. Oui, il va bien. Mieux que jamais, même. Puis il est temps de partir pour l’ultime archipel, le clavier résonne comme un orgue : « C’est la pointe avancée de l’être individuel / Quelques-uns ont franchi la porte des nuages / Déjà transfigurés par un chemin cruel / Ils souriaient, très calmes, au moment du passage. »

Les musiciens quittent la scène. Michel Houellebecq prévient : « Mais non, ce n’est pas la fin, enfin, c’est en cours ». Frédéric Lo au clavier, le poète à sa droite, livre un inédit. Mais un dernier cadeau est prévu pour couronner la soirée. Le groupe revient. « Qu’allons-nous chanter Michel ? » – « Ah je ne sais plus… Ah si… : « Il existe un pays ». C’est pas terrible comme titre, enfin disons que j’ai fait mieux ». Complice, Lo répond « On fait des progrès tous les jours » laissant le mot de la fin à Houellebecq « Oui, enfin, moi j’essaye surtout de gérer le déclin ». Et Michel se met même à chanter sur ce titre inédit.

EN KIOSQUE

Découvrez le numéro du mois - 6,90€

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest