Depuis plusieurs mois, la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public cristallise beaucoup de tensions. Quelles en sont les raisons ? Une commission d’enquête était-elle nécessaire ?
Cette commission d’enquête a transporté sur la scène publique une bataille idéologique qui traverse la société française : la bataille de la protestation dite « populiste » contre le « progressisme » officiel. Dans cette bataille, les médias sont un enjeu central. Étant donné son objet, comment une telle commission aurait-elle pu ne pas faire des remous ? La pugnacité de son rapporteur a fait le reste.
Par principe, je crois à l’utilité de ces commissions, quand elles veulent bien ne pas être paresseuses ou complaisantes. Dans un système où chaque sous-système revendique son indépendance au motif qu’il est là pour défendre la cause sacrée de la liberté contre l’autorité, il est salutaire que celle-ci rappelle son existence et son rôle indispensable de gardienne de l’intérêt général. Il y a deux questions différentes à ce propos, une question de gestion et une question d’orientation. Première question : l’audiovisuel public fait-il bon usage des moyens qui lui sont alloués ? Question importante, certainement, mais somme toute banale. Elle n’a pris un tour inflammable, en la circonstance, qu’en fonction de la seconde question, beaucoup plus épineuse : l’audiovisuel public est-il pour de bon au service du public ? La question est difficile à récuser, on en conviendra. Elle s’imposait d’autant plus dans le cas particulier qu’une partie importante de ce public potentiel juge, à tort ou à raison, ne pas être pris en compte ou pire, être explicitement maltraité au profit d’une orientation partisane. C’est un reproche grave qui méritait amplement d’être soulevé et examiné.
En février dernier, l’Institut Thomas More a publié une étude sur 2 000 heures de programmes de sept chaînes de France Télévisions et Radio France sur une période de trois mois, révélant un « pluralisme de façade » et un biais très ancré à gauche. Les dirigeants de France TV et de Radio France réfutent à chaque fois toute critique, comme on l’a vu par ailleurs lors des auditions à la commission d’enquête sur les sujets financiers. Comment expliquer ce refus d’introspection et de remise en question ? Ces réactions n’alimentent-elles pas la défiance et le rejet ?
C’est votre étonnement qui m’étonne. C’est l’introspection et la remise en question qui m’auraient surpris ! Faisons la part pour commencer des recettes des communicants de crise qui ont été à la manœuvre. On les connaît par cœur : pas de vagues, soyez insipides, faites le gros dos en attendant que ça se passe. Ensuite, il y avait visiblement des intérêts mal avouables en jeu dans cette machine opaque. Il aurait été inhabituel qu’ils saluent l’effort de transparence ! Après, il y a une part de bonne foi dans ce conformisme qui s’ignore, en dehors des minorités militantes qui entrent aujourd’hui comme dans du beurre dans des institutions qui ont perdu le sens de leur mission. Cette bonne conscience relève d’une sociologie. Celle-ci rend évidentes des options dont les adeptes sont convaincus qu’elles sont les seules possibles pour toute personne normalement constituée, puisqu’en plus elles correspondent aux valeurs les mieux avouables. Les gens bien pensent comme ça, quoi ! C’est une ambiance culturelle dans laquelle baignent les éduqués supérieurs, comme c’est ce qui se transmet dans les écoles de journalisme et qui se retrouve mécaniquement dans les différents médias. On retombe sur la fracture territoriale et la partition sociologique entre les métropoles et les périphéries. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, évidemment que ce déni plus ou moins méprisant et ces attitudes de vierges indignées qu’on ose soupçonner leur vertu ne font qu’exaspérer le ressentiment des exclus de cet entre-soi privilégié. Si on avait voulu entretenir et élargir la coupure déjà bien installée entre le peuple et les élites, on ne s’y serait pas pris autrement. Il est vrai que la religion dudit peuple étant déjà faite, il n’a pas dû se mobiliser outre mesure pour suivre ces auditions. Pour ceux qui s’y sont intéressés, ce n’a été qu’une occasion de plus de confirmer en bas le sentiment qu’il est décidément impossible de se faire entendre en haut.
Nombreux, politiques comme journalistes, demandent sa privatisation. Qu’en pensez-vous ?
C’est la question la plus compliquée qui soit. Elle demande de ne pas décider sans avoir bien réfléchi. Le sujet engage le fonctionnement réel de nos régimes, au-delà de leurs règles institutionnelles. Au départ, il se découvre vite que la bonne marche d’un système représentatif exige un système d’information permettant aux électeurs de choisir leurs représentants en connaissance de cause mais aussi et peut-être surtout de contrôler l’action des élus. Un système d’information qui ne peut être qu’indépendant des gouvernements et donc laissé à la libre initiative privée. À l’âge de la presse, il ne s’agissait que de garantir la liberté d’expression, la barrière à l’entrée était suffisamment basse pour que le problème ne se pose pas vraiment. Les journaux gouvernementaux avaient mauvaise réputation.
Les choses se sont mises à changer au xxe siècle avec l’apparition de moyens techniques lourds et donc très onéreux, la radio, puis la télévision. Des instruments très puissants par leur capacité de pénétration dans la population et réservés par leur coût aux détenteurs de gros moyens financiers, soit les États, soit les très grandes fortunes. Leur utilisation propagandiste par les régimes totalitaires a achevé d’installer une nouvelle problématique. Si les États-Unis ont persévéré dans leur foi dans l’entreprise privée et la loi du marché, en Europe, l’idée de monopole public s’est assez communément imposée, en fonction d’abord du souhait des gouvernements de contrôler ce canal d’information, mais aussi du souhait partagé par beaucoup de gens de le mettre à l’abri des intérêts privés.
Au fil du temps, les effets de censure du monopole ont fini par devenir insupportables et le principe de la liberté de création de médias audiovisuels indépendants s’est imposé partout. Mais assez généralement aussi, le maintien d’un audiovisuel public a paru souhaitable en fonction de deux arguments, la garantie de l’impartialité en matière d’information et la garantie de la qualité en matière culturelle. Nous y sommes. Et il s’avère que la solution est loin d’être infaillible. Je ne fais que rappeler des évidences : le pluralisme politique et la fiabilité de l’information sont à la merci de la capture des moyens publics par des orientations partisanes. De la même façon, la loi de la concurrence tend à aligner l’offre culturelle sur les plus grandes audiences. Je n’ai pas besoin de faire un état de lieux pour établir que nous ne détenons pas la panacée.
En théorie, donc, je pencherais pour le maintien d’un audiovisuel public, mais à la condition que les pouvoirs publics soient effectivement capables d’assurer le respect de son cahier des charges naturel. Est-ce raisonnablement possible dans le contexte actuel ? Je n’en suis pas sûr, tant les pesanteurs sociologiques vont dans l’autre sens. Mais je suis sûr que nous avons beaucoup à perdre dans le renoncement à cette ambition. Il y a quelque chose de désespérant à admettre que nous ne pouvons pas compter sur une puissance publique suffisamment éclairée et ferme pour contrebalancer ces pentes à la partialité et à la médiocrité. C’est le cas aujourd’hui. Mais je ne me résigne pas à en tirer des conclusions définitives.
Un audiovisuel public est-il nécessaire au bon fonctionnement d’une démocratie moderne ?
En théorie, non, une démocratie peut très bien fonctionner sans un audiovisuel public. Il ne faut pas fétichiser celui-ci. Mais il peut lui être utile, en contribuant à élever le niveau de la couverture de l’actualité politique et à élargir l’accessibilité de la création culturelle. On peut s’en passer, mais on y gagne quelque chose s’il fonctionne bien.
L’un des sujets qui provoque beaucoup de débats est la neutralité et le pluralisme. Qui dit neutralité et pluralisme dit organe de contrôle. C’est le rôle de l’Arcom, dont la légitimité est sans cesse contestée. Un média doit-il et peut-il être neutre, et un « pluralisme interne » est-il souhaitable ?
Le problème de l’Arcom est qu’elle est la gardienne d’un bien public, à savoir la disponibilité d’un nombre limité de canaux d’émission. C’est ce qui justifie son rôle de veille au bon usage de ce bien rare qu’il lui revient de distribuer. Après, ce qui doit présider à cette répartition, c’est précisément la diversité d’orientation des médias concernés. La doctrine de l’Arcom a ceci d’absurde que prise à la lettre, elle reviendrait à leur demander de dire tous la même chose. Un média peut être engagé et honnête, c’est le point qui demande à être contrôlé et c’est le seul. Pas d’informations fausses et pas d’atteintes à la dignité des personnes. Pour le reste, la liberté des commentaires et des points de vue doit être totale. Autant le pluralisme interne doit être de règle dans les médias publics, autant dans les médias privés, il n’a pas de sens. On ne va pas plus demander à Libération de publier Jean Messiha qu’à Valeurs actuelles de donner une chronique à Geoffroy de Lagasnerie ! C’est du pluralisme externe des fréquences qu’elle attribue que l’Arcom doit se préoccuper. Son cahier des charges a été très mal défini, comme c’est le cas de la plupart de ces autorités prétendument « indépendantes » qui ne sont que le faux nez d’un consensus oligarchique.
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En France, plusieurs médias dénoncent une forme de censure : CNews est régulièrement épinglée par l’Arcom, C8 a été fermée, le magazine satirique La Furia s’est vu supprimer son numéro d’agrément par la CPPAP à la suite de plaintes d’associations finalement classées sans suite. Emmanuel Macron a souhaité pour sa part une labellisation des sites d’information. La liberté de la presse est-elle menacée ?
Cette tendance à la censure existe et elle est le fruit des pesanteurs sociologiques que j’évoquais précédemment. Nos élites dirigeantes fonctionnant en circuit fermé ne comprennent tout simplement pas qu’on puisse penser autrement qu’elles. Elles sont hantées par le spectre menaçant d’un « populisme » qu’elles voudraient conjurer, sans très bien savoir en quoi il consiste. Tout ce qu’elles savent, c’est que ces dangereux manants qui évoluent en dehors du « cercle de la raison » doivent être mis au pas. Cela ne concerne pas que la presse et les médias. Cet enfermement intellectuel est une menace pour la démocratie tout court. Il est temps de constitutionnaliser sa règle non-écrite, mais constitutive : la démocratie suppose de discuter librement de tout avec tout le monde.
Comment comprendre la déclaration d’Emmanuel Macron : « La liberté d’expression ? Du pur bullshit » ?
La capacité d’Emmanuel Macron de dire n’importe quoi étant désormais parfaitement répertoriée, je pense qu’il ne faut pas attribuer à cette déclaration plus de portée qu’elle n’en a. Au-delà d’un témoignage de plus de l’outrecuidance désinvolte du personnage, j’y vois une sorte d’aveu de la parfaite indifférence des princes qui nous gouvernent pour les acquis les plus fondamentaux de l’ordre démocratique. Cela doit se manipuler comme le reste.
La presse se communautarise de plus en plus, avec des audiences de plus en plus polarisées. Quelles sont les causes profondes de ce phénomène, et comment cela impacte-t-il le fonctionnement d’une démocratie ?
La presse ne fait en cela que répercuter les tendances à l’œuvre dans la société. La polarisation des opinions est un phénomène général, comme le durcissement des positions personnelles à l’échelle des acteurs individuels. Si paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, j’y vois le résultat d’une dépolitisation profonde. La dépolitisation ne se traduit pas mécaniquement par un désintérêt pour la politique. C’est vrai pour une partie, mais il y en a une autre, qui procède de la même source, mais qui se traduit tout autrement. La dépolitisation, au plus profond, c’est la perte du sens de l’appartenance à une communauté politique. Cette appartenance obligeait à penser en termes d’action sur le tout de la société, avec ce que cela supposait de prise en compte de l’existence de ses opposants et des compromis avoués ou inavoués que cela exigeait au final. Quand cette dimension s’évanouit de la conscience des acteurs, cela peut entraîner la désertion de l’arène publique et le repli dans la vie privée, mais cela peut se traduire aussi par l’intervention dans l’arène publique sur la base de ses convictions privées, sans souci de convaincre qui que ce soit comme sans la moindre perspective de compromis. Si étrange que cela puisse paraître, encore une fois, la dépolitisation se solde par une radicalisation des positions personnelles et le refus de transiger. C’est en cela qu’elle représente une menace grave pour la démocratie. Il en résulte une stérilisation du débat public qui achève de dégoûter la masse des citoyens.
La démocratie devient ce régime démoralisant dont il n’y a rien à attendre. C’est peut-être ce qui peut lui arriver de pire.
En 2020, avec Pierre Nora, vous décidiez de mettre un terme à la parution de la revue Le Débat. Cet art si français de la conversation est-il définitivement perdu ? Comment l’expliquer ?
Il y a deux choses qui nous ont décidés à mettre la clé sous la porte : le désintérêt croissant pour la discussion argumentée, mais aussi derrière, plus gravement, la démobilisation vis-à-vis de l’approfondissement intellectuel. Deux démarches voulant dire « emmerdant » et « prise de tête » pour le consommateur actuel, y compris culturel. L’idée que les problèmes compliqués demandent de faire des diagnostics rigoureux qui supposent des échanges de points de vue sans concession est apparemment devenue obsolète pour une partie grandissante de nos contemporains, à commencer par nos responsables publics. Cela va au-delà de l’art français de la conversation, même si le souci de la forme compte pour beaucoup dans la qualité des débats. Mais il paraît que nous avons trouvé mieux : la communication. Cela dit, rien n’est jamais définitivement perdu dans ces domaines. Les échecs auxquels conduisent les solutions de facilité vont finir par donner à réfléchir. Il faut raisonner en termes de reconstruction sur de nouvelles bases, avec d’autres moyens.
Un nouvel acteur a pris une place très importante dans la diffusion d’information : les réseaux sociaux. Bonne ou mauvaise nouvelle ? La volonté de contrôle est-elle un moyen de plus du « camp du bien » pour contrer la montée populiste, ou est-ce une nécessité ?
La meilleure des nouvelles par la barrière qu’elle oppose à toute tentative de contrôle de l’expression collective, sauf passage à un pouvoir carrément totalitaire. Ce pourquoi, soit dit au passage, je ne suis pas très inquiet devant les tentatives de reprise en main qu’on nous concocte : elles ne pourront qu’échouer. Mais en même temps la pire des nouvelles par la porte qu’elle ouvre à la connerie et à la méchanceté humaine.
C’est la triste image de notre espèce que renvoient les réseaux qui me semble leur poison le plus redoutable. On a besoin d’un peu d’estime de ses pareils pour se mobiliser en tant que citoyen. La seule mesure de contrôle qui me semblerait salutaire, de ce point de vue, serait la fin de l’anonymat, le retour au principe libéral de base de la responsabilité personnelle. On assume ce qu’on raconte. C’est une question qui dépasse de loin le champ ordinaire de la politique.





