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L’auteur de La Langue des médias dénonce depuis plusieurs années la palilalie que nous infligent des organes faussement neutres et éclairés, mais réellement tyranniques. Décryptage, preuves à l’appui.
Vous parlez de « marchands de nouvelles » : de quoi s’agit-il ?
Des grands médias, ceux que j’appelle aussi les « médias autorisés », ceux qu’on est autorisé à citer dans une revue de presse, ceux qui sont en concurrence pour l’information du grand public, et qui ont la particularité de ne jamais se reconnaître comme des médias d’opinion.
En même temps, c’est particulièrement dangereux, parce que ce sont des médias qui donnent des informations extrêmement brèves en très grande quantité, amateurs de formules toutes faites, de mots récurrents sur lesquels on ne s’interroge jamais.
À qui pensez-vous ?
Je mets dans cette catégorie aussi bien France Info que BFM : ce sont des médias qui prétendent donner une information neutre, non partisane, en général au kilomètre. Je pense particulièrement aux chaînes d’information en continu, face auxquelles nous sommes particulièrement vulnérables : nous en sommes tous de grands consommateurs, parce que c’est pratique, séduisant. En même temps, c’est particulièrement dangereux, parce que ce sont des médias qui donnent des informations extrêmement brèves en très grande quantité, amateurs de formules toutes faites, de mots récurrents sur lesquels on ne s’interroge jamais. Ce sont aussi des médias qui nous mettent dans une situation de vulnérabilité par la quantité d’informations qui nous est livrée simultanément. En fait, ils copient le modèle américain : un écran divisé en deux avec à droite un expert, à gauche les faits en direct, en bas une autre information. C’est une accumulation d’informations qui empêche d’utiliser son esprit critique, et nous laisse dans une posture de réception passive particulièrement dangereuse, que les médias entretiennent eux-mêmes en se défendant de tout parti-pris.
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Mais le parti-pris n’est-il pas la norme ?
Si. C’est-à-dire que même si le parti-pris n’est pas idéologique, de toute façon l’information est une construction de langage : elle naît d’une sélection, d’une hiérarchisation et d’une formulation. Ce triple processus broie le réel, d’une certaine manière, et nous le présente sous un certain angle, nécessairement. J’aime bien citer Michel Legris, qui démissionna du Monde, déçu par l’évolution de la profession : « Autrefois, les journalistes avaient une subjectivité honnête ». Il aurait voulu que l’on entretienne cette subjectivité honnête, au lieu de prétendre qu’on pouvait atteindre une certaine forme d’objectivité. On s’est habitué à entendre une des formules toutes faites comme : « C’est l’actualité qui commande ». Or, l’actualité est une construction de discours. C’est ce genre de formule que j’ai voulu démonter.
On assiste à la constitution d’un sociolecte, c’est-à-dire une manière de parler propre aux journalistes, idéologiquement marquée, qui va s’imposer comme grille de lecture du monde. C’est ici qu’on rencontre une dimension totalitaire : ce langage homogène va modeler notre propre langage. On utilise les mots qu’on entend.
Vous dénoncez des « pulsions totalitaires » chez les médias. Quelles sont-elles ?
Les médias ne sont pas totalitaires de nature. Pourquoi alors ai-je parlé de « pulsions totalitaires » ? Parce que, selon moi, c’est un effet pour ainsi dire naturel du grégarisme de cette profession que j’ai pu constater après la parution de mon premier ouvrage (La Langue des médias) : j’ai rencontré beaucoup de journalistes, qui me livrant leur propre perception des choses m’ont tous confirmé cette impression que le journalisme est un milieu fermé, alors qu’il devrait justement être ouvert sur le monde, en perpétuelle tension vers ce qui est, vers le réel. Ce n’est absolument pas le cas : au contraire, on assiste à la constitution d’un sociolecte, c’est-à-dire une manière de parler propre aux journalistes, idéologiquement marquée, qui va s’imposer comme grille de lecture du monde. C’est ici qu’on rencontre une dimension totalitaire : ce langage homogène va modeler notre propre langage. On utilise les mots qu’on entend.
Avec le mouvement des Gilets jaunes ou la contestation de la réforme des retraites, est apparu un nouveau type de journaliste : le « journaliste-citoyen », à l’image de l’ex-Gilet jaune Maxime « Fly Rider » Nicolle, ou du militant indigéniste proche de la France Insoumise Taha Bouhafs, qui, équipés de leur smartphone, prétendent rapporter la réalité brute du terrain. Que pensez-vous de cette idée que n’importe qui peut informer ?
Si des gens adoptent ce discours, c’est en réponse à l’impression générale qu’« on nous ment ». Il y a donc un créneau à occuper, en disant : « Nous, nous montrons les faits tels qu’ils sont, sans les déformer ». Le problème est qu’on retombe dans le même mensonge : quelqu’un qui filme avec son téléphone est dans une subjectivité absolue. C’est la subjectivité de la personne qui oriente son téléphone vers ce qu’elle veut montrer, qui sélectionne les faits, qui, lorsqu’il ne se passe rien, va éteindre son téléphone d’un seul coup, et va le rallumer quand il se passe quelque chose. Tout cela passe donc à travers un jugement personnel, une intentionnalité : choisir de montrer, ou non, tel ou tel fait, vouloir que les spectateurs en déduisent que tel groupe adopte tel comportement, etc.
J’avais été terrifiée lorsque les décodeurs du Monde avaient lancé une espèce de logiciel dans lequel on rentrait le nom d’un média, et cela disait ensuite s’il était crédible ou pas.
Depuis quelques années existent dans certains médias comme Le Monde ou Libération, des plateformes de « décodage », chargées de traquer fakes news et infox. La question de leur légitimité se pose : qui « décodera » les « décodeurs » ?
Il y a quelque chose de très séduisant là-dedans, et il faut reconnaitre que les Décodeurs de Libération sont intéressants. Il y a une dimension salvatrice dans cette entreprise. Cependant, il ne faut jamais oublier que ces décodeurs ne sont pas neutres : les décodeurs de Libé sont les décodeurs de Libé, ils écrivent aussi avec le point de vue de Libé. J’avais été terrifiée lorsque les décodeurs du Monde avaient lancé une espèce de logiciel dans lequel on rentrait le nom d’un média, et cela disait ensuite s’il était crédible ou pas. Ceci, en revanche, est extrêmement dangereux, parce qu’il ne s’agit pas de prendre une information et de la vérifier, mais de se permettre de juger de la crédibilité d’un média en général, de manière globale, depuis un point de vue qui est totalement subjectif, puisque c’est le point de vue d’un autre média, d’un concurrent. Il y avait là, à mon sens, un véritable scandale.
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À la veille des élections générales britanniques du 12 décembre, L’Obs sortait un article élogieux sur le leader travailliste Jeremy Corbyn qui aurait « sorti la gauche anglaise du coma » (sic). Le lundi suivant, commentant l’actualité sur BFM, l’éditorialiste Christophe Barbier assurait mordicus que jamais le haut-commissaire aux Retraites, JeanPaul Delevoye, ne démissionnerait du gouvernement. Moins de deux heures plus tard, Jean-Paul Delevoye annonçait son départ. Et que dire de cette myriade d’experts, qui, le 8 novembre 2016 au soir, expliquaient doctement que la victoire d’Hillary Clinton sur Donald Trump était assurée ? Ou encore des éditoriaux de BHL dans Le Point, affirmant haut et fort que le référendum sur Brexit verrait la défaite des souverainistes ? Comment expliquez-vous cette propension à se tromper ?
Par le fait qu’ils tiennent un propos prédictif : personne ne leur demande de jouer aux prophètes ! Le point commun des exemples que vous m’avez cités est l’action, non pas de commenter l’actualité, de l’expliquer, mais de prédire l’avenir, de nous dire ce qu’il va se passer. Résultat : lorsqu’ils se trompent, cela les discrédite complètement et accentue le discrédit de la profession. Et le problème, c’est la conception même que l’on se fait du journalisme : pourquoi ces gens se sentent-ils obligés de nous dire ce qu’il va se passer ? Cette prédiction révèle simplement ce que l’on croit, ce que l’on veut. L’élection de Trump, par exemple, n’allait manifestement pas dans le sens de l’histoire. Idem pour le Brexit. Cela ne pouvait pas, cela ne devait pas, arriver. C’était moralement inenvisageable.
On retrouve parfaitement les mécanismes de censure des États totalitaires, mais adaptés à notre époque ultralibérale et envahie par la publicité.
La posture morale est effectivement très présente dans le monde médiatique, comme on a pu le voir récemment avec le lobby anglo-saxon des Sleepings Giants qui, en France, incite les annonceurs à retirer leurs publicités de certains médias considérés comme politiquement incorrects.
C’est le retour, sous une nouvelle forme, totalitaire et totalement adaptée à notre époque, de l’Inquisition ! On est dans une époque de surconsommation, où la publicité envahit nos vies, et ces gens ont compris qu’il y avait un biais pour activer une forme nouvelle de censure, avec le levier éternel de la censure : la peur. Parce que les entreprises qui cèdent à cette censure cèdent en fait à la peur. On retrouve parfaitement les mécanismes de censure des États totalitaires, mais adaptés à notre époque ultralibérale et envahie par la publicité.
Propos recueillis par Emmanuel de Gestas
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