Si la Méditerranée était un lac, Kastellorizo serait un grain de sable, flottant près de la rive sans jamais vouloir la rejoindre. Une poussière d’Europe aux pieds de l’Asie mineure. Une miette de Grèce devant la gueule grande ouverte de la Turquie. Mais ce grain de sable est, pour ainsi dire, « devenu la pierre d’angle », au propre comme au figuré.
Au propre d’abord puisque cette île minuscule, de 9 kilomètres carrés et peuplée d’à peine 500 âmes, permet à la Grèce de contrôler, du moins en principe, toute la mer située derrière elle, du côté occidental à l’opposé de la Turquie, dans une vaste Zone économique exclusive.
Les Turcs sont en colère de voir leur immense façade maritime à moitié obstruée par un pays voisin
Ce n’est d’ailleurs pas la seule île dans ce cas puisque l’Hellade s’étend à pratiquement toutes les îles de la mer Égée, y compris celles qui sont juste en face des rives turques. Or, comme ces îles longent littéralement lesdites rives, les Turcs sont en colère de voir leur immense façade maritime à moitié obstruée par un pays voisin. D’autant que ce pays voisin est la Grèce, pays aussi plaisant et glorieux qu’il est pauvre et géopolitiquement faible. Précisons toutefois que ce littoral même était peuplé de grecs depuis cinq mille ans, avant que Mustafa Kemal les en expulse en 1923.
Au sens figuré ensuite puisque Kastellorizo est la plus lointaine de ces îles, la plus petite, la moins peuplée. Et puis, elle est vraiment très proche des côtes turques, que deux kilomètres seulement de mer séparent. Il faudrait à peine plus d’une heure de marche en ligne droite pour faire l’aller-retour. Si l’on voulait se convaincre encore plus du caractère symbolique que revêt la souveraineté sur l’île, il n’y aurait qu’à contempler les deux immenses drapeaux grecs peints sur ses pentes rocheuses et portant explicitement la mention « HELLAS ».
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Mais cette mention n’est utile que pour les diplomates et les stratèges. Pour les visiteurs, la chose est évidente à la simple vue des petites maisons néo-classiques, colorées comme des pâtisseries et humblement agenouillées aux pieds du piton rocheux qui les domine. Les fines cloches des trois églises sonnent à chaque heure et battent joyeusement l’angélus. Il y a bien le minaret, à l’entrée du port, d’une mosquée désaffectée. Façon peut être de conjurer la menace. De typiquement grec, le visiteur y trouve aussi cette atmosphère romantique de grandeur passée. Il ne s’agit pas ici des ruines antiques mais des charmantes maisons de maître abandonnées à leur sort et pour certaines rongées par la végétation. Les maisons entièrement restaurée à grand frais voisinent sans trouble avec ces édifices menaçant ruine, offrant un saisissant spectacle d’ombre et de lumière, de passé et d’avenir, sans que l’on puisse savoir au juste laquelle est l’avenir de l’autre.
Je demande à Panagiotis, le serveur de la taverne où je bois un café, comment il voit la crise actuelle et l’attention dont le petit bout de terre où il vit fait l’objet. « C’est le paradis, ici », me dit-il. Réponse quelque peu décalée, il est vrai, mais que fallait-il qu’il répondît ? Que la vie est difficile du fait que les liaisons soient totalement coupées avec la terre la plus proche ? Que cela fait bizarre d’être à portée de main d’un ennemi dix fois plus nombreux ? En vérité, il le dira plus tard dans la conversation. Mais tout était déjà dit par ces premiers mots. Ces mots, je les retrouverai souvent dans la bouche des commerçants et sur les brochures touristiques, notamment celle rédigées par « l’association des amis de Kastellorizo ». C’est vrai, Kastellorizo est un petit paradis. Pour combien de temps ?
Une frégate de la marine, lourdement armée, mouille dans le port. Des zodiacs bardés de mitrailleuses lourdes tourbillonnent tout autour de l’île comme un essaim d’abeilles défendant une ruche
C’est manifestement ce que se demande l’État-major grec. Et il a nulle envie d’en connaître la réponse : l’île est pleine de soldats. Une frégate de la marine, lourdement armée, mouille dans le port. Des zodiacs bardés de mitrailleuses lourdes tourbillonnent tout autour de l’île comme un essaim d’abeilles défendant une ruche. De jeunes conscrits à peine sortis des études viennent de toute la Grèce garnir non seulement Kastellorizo mais aussi les îlots avoisinants que personne n’habite sinon la silhouette blanche d’une chapelle. Certains passent quatre longs mois à servir leur pays sur ces roches perdues, se lavant dans la mer, avec une tente pour seul abri.
Partant en randonnée dans la montagne, je croise d’abord des casemates. Certaines sont d’importance. D’autres ne sont pas plus que des guérites de béton. En plein milieu d’un désert de pierres, dans la montagne, j’aperçois d’abord au loin des soldats qui campent sous des tentes militaires. Le claquement d’une culasse à vide résonne sur les pentes nues. Cela fait bizarre.
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Poursuivant ma route solitaire, ou presque, je tombe enfin nez à nez avec un campement de soldats. L’officier me demande ce que je fais là, sans pourtant être particulièrement menaçant ni mal aimable. Je lui réponds que je cherche à rejoindre une plage qui se trouve de l’autre côté de l’île, ce qu’il semble accepter sans difficulté. Puis, pris d’un scrupule typiquement français, je demande : « Ai-je le droit d’être là ? – Bien sûr, répond-il, mais ne prenez aucune photo de nous, seulement du paysage ». Je poursuis ma route. Une fois revenu, le soir même, au port, je calcule que le distance que j’ai parcourue sur l’île seule m’aurait permis d’aller jusqu’en Turquie.
Je retrouve Panagiotis dans sa taverne et dîne au bord de l’eau sous le regard stoïque d’une grande tortue de mer. Il faut dire qu’elle en a vu d’autre. La nuit tombée, les contours des montagnes disparaissent. J’aperçois néanmoins des petites lumières qui scintillent dans le noir sur les hauteurs.
– Panagiotis, comment dit-on soldats en grec ?
– Stratiotès.
– Alors, ces petites lumières, ce sont des « stratiotès » là-haut, qui campent dans la montagne ? Je les ai vus ! lui annoncé-je, tout fier.
Il me sourit :
– Non, ça ce sont des lampadaires sur une route de montagne, en Turquie ».





