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La déraison comme conséquence du rationalisme

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Publié le

22 novembre 2021

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L’homme qui croit ne plus croire en rien croit en réalité en tout. Extension du domaine de la folie, sous nos yeux.
complot

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Le mot de George Bernanos dans La France contre les robots est célèbre au point d’être devenu banal, ce qui n’ôte rien pourtant de sa profonde vérité : par tous les –ismes sortis de 1789, la personne humaine a été brutalement transformée en un individu délie de Dieu, de la tradition et de ses pairs, pour être réduit à sa pure réalité matérielle, et sur elle a été greffé un univers mental tout à fait inédit – le marché – ou ses mouvements n’avaient plus pour ressort que la raison individuelle, exercée a l’aune de deux impératifs catégoriques tout aussi inédits : la faim et les gains.

Et, à force de le lui avoir martelé, l’homme a un temps cru à cette bien funeste fable, dont la société d’affluence des Trente Glorieuses – et plus encore celle des années 1990 peut-être, car elle était pacifique – a été l’époque qui s’est le plus approchée de cet idéal d’absence d’idéaux. En tant qu’elle proposait de neutraliser le politique, la modernité libérale a chassé toute mystique.

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L’homme pourtant ne pouvait bien longtemps travailler à ce point contre sa nature, sociale et religieuse, sans qu’elle réapparaisse. Chesterton l’avait annoncé : « Quand les gens cessent de croire en Dieu, ils ne croient en rien. Et quand ils ne croient en rien, ils croient en n’importe quoi ». En déconstruisant la Vérité, le nihilisme n’a pas mis fin à la foi, il l’a simplement travestie et lui a permis d’investir mille autres terrains : beaucoup « croient » aujourd’hui à la platitude de la Terre, à l’existence des Martiens ou à la 5G comme l’on croyait jadis en Dieu.

Et il faut encore ajouter à ce n’importe quoi, le n’importe qui. Car comment ne pas voir dans la grande déraison contemporaine un double phénomène de croyance et d’agglomération, qui n’est autre qu’une réponse déréglée, mais dont le premier mouvement est légitime, au rationalisme sec et à l’individualisme exacerbé de l’ère utilitariste ; une pulsion, certes mal placée et largement problématique, de sortie de la société réduite au marché pour retrouver ces deux éléments inscrits en l’homme que sont la foi et l’association ?

La déraison contemporaine s’accompagne d’une évidente dynamique communautaire, prégnante dans les sectes, mais tout aussi présente dans les milieux complotistes ou chez les wokes

Par-delà leurs grandes disparités de fond, wokisme, complotisme et sectarisme traduisent cette nécessité anthropologique d’un récit global de compréhension du monde. Si leurs membres croient à n’importe quoi, c’est avant tout parce qu’ils ont le besoin de croire à quelque chose – au sens très large du terme, c’est-à-dire d’un principe activé en vue d’un idéal. Tous reproduisent le schéma d’une minorité de sachants initiés se donnant pour projet eschatologique d’informer le monde sur la part cachée de son ontologie. Là où ces croyances sont déréglées, c’est qu’elles revendiquent d’échapper à quelques canons de base de la raison, donc de la Vérité, tel le principe de non-contradiction. Les complotistes systématisent le procès d’intention et pratiquent l’inversion de la charge de la preuve ; rejetant la raison, les wokes ont été piégés en 2018 par le canular « Sokal au carré », dont les auteurs ont fait publier de fausses études dans des revues universitaires pour démontrer la supercherie du mouvement.

Il ne faut par ailleurs pas négliger la dimension sociale du phénomène : il ne s’agit pas simplement de croire à quelque chose, mais de le croire ensemble. La déraison contemporaine s’accompagne d’une évidente dynamique communautaire, prégnante dans les sectes, mais tout aussi présente dans les milieux complotistes ou chez les wokes, qui s’organisent en communauté d’initiés ou d’éveillés, sur les internets ou sur les campus. Du « on » complotiste, Pierre-Andre Taguieff explique qu’il témoigne d’un souci de distinction autant que d’un grand conformisme idéologique de groupe, groupe à même de fournir une grille de lecture et une solidarité affective à ses membres. Bien triste moyen pour sauver l’homme de sa nudité.

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