« Faire vivre et laisser mourir ». Voilà l’adage de notre administration postmoderne, à croire en Foucault. Le philosophe estimait en effet que le champ de nos libertés réelles était tellement restreint dans l’État bureaucratique qu’il ne nous restait plus que celle de mourir. L’entreprise Angelofdeath® a décidé de le prendre au mot. Kenzo Ashcar, âgé d’à peine 27 ans, et son entreprise Angelofdeath® (créée en 2020, en plein confinement) ont fait récemment la Une de Challenges lorsqu’elle est devenue la 24e licorne française.
Mais celle du jeune diplômé de Polytechnique tranche avec ses congénères de la French tech. En effet, la startup offre un service abrupt : la mort. « Aujourd’hui, on peut choisir le carburant de sa voiture, la taille de ses seins et même la couleur des yeux de ses enfants. Alors pourquoi pas la date, le jour et l’heure de sa mort ? », nous lance, un brin provocateur, le jeune entrepreneur, tandis que nous le retrouvons dans un restaurant du IIe arrondissement.
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Vêtu comme un amateur de skate, ce grand fan des Blobys sirote un jus de mangue aux graines de chia, bonnet noir sur la tête et bagues fantaisies aux doigts. Avec sa tête digne d’un teen movie américain, on a du mal à croire qu’il possède la première entreprise mondiale d’euthanasie. Nous lui demandons s’il n’est pas un peu jeune pour être marchand de mort. « Il n’y a pas d’âge pour réussir. Et la mort n’est qu’un produit d’appel : je vends avant tout du plaisir, nous répond ce disciple assumé d’Épictète et de Lucrèce. Les postmodernes que nous sommes sont plus cohérents que leurs aînés, qui étaient des jouisseurs agnostiques, mais qui craignent le trépas. Alors qu’en bonne philosophie matérialiste, la mort n’est rien. Seul l’instant de notre mort compte. Et cet ultime moment mérite bien qu’on y prête autant d’attention qu’à notre mariage ou nos moments de détente ».
À ces simples mots, un saint homme comme Chesterton se serait levé, aurait saisi l’énorme courge butternut suspendue au-dessus de nos têtes entre deux luminaires (en guise de décoration ?), et l’aurait abattue séance tenante sur le crâne de ce rhéteur démoniaque dont les prémisses imparables promettent les plus absurdes conclusions.
La promesse n’est pas vaine : Angelofdeath® déploie des trésors d’ingéniosité pour proposer à ses clients une mort inoubliable
Cependant nous ne sommes pas anglais, et nous avons encore des questions à poser à l’avenir de la startup nation. « Comme le montre si drôlement Lucrèce dans De natura rerum, la vie n’est qu’un banquet qu’il faut savoir quitter sans regret ni peine. Mais comme tout le monde n’a pas la force d’âme d’un vieux latin confit dans l’ascèse épicurienne, il faut aider les gens à vivre ce moment le plus sereinement ». La promesse n’est pas vaine : Angelofdeath® déploie des trésors d’ingéniosité pour proposer à ses clients une mort inoubliable.
Il est ainsi possible de se tuer à la roulette russe avec une balle en diamant et une arme de collection, ou bien de boire de l’or fondu ; ou encore de prendre un ultime bain aux senteurs paradisiaques, pour mourir comme Sénèque, le confort en plus. Il est aussi possible – et c’est la marque de fabrique de la maison, de se choisir « un ange de la mort » pour nous accompagner dans l’au-delà. Actrices pornographiques, sosies de Claude François, mais aussi stars de renommée internationale comme Bilal Hassani, Caroline Fourest ou Aymeric Caron.
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Toutes les idées sont bonnes pour accomplir cet « ultime fantasme ». D’autant que les clients sont généralement prêts à dépenser le maximum. « Condamnés ou non par la maladie, ils sont heureux de mourir ailleurs que dans un hôpital sordide au milieu d’une foule d’anonymes et d’étrangers ! » conclut notre philanthrope. « Verrà la morte e avrà i tuoi occhi », « la Mort viendra et elle aura tes yeux », écrivait Pavese dans un dernier poème, tragique, avant de se donner la mort. Inutile de dire qu’il aurait renoncé à son geste s’il avait su qu’il aurait pu dédouaner une entreprise aussi grotesque !





