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La pop contemporaine est-elle transgressive ? De Grimes à Halsey

Halsey est une de ces chanteuses pop génériques comme l’Amérique en produit régulièrement. Passées au Mickey Mouse Club ou par les affres d’une vie banlieusarde difficile, ces égéries nous gratifient rarement d’œuvres dignes d’intérêt, chantant à peu près toutes avec la diction en vogue dans les télés-crochets. Pourtant, Halsey a réussi un petit tour de force avec son dernier album, produit et composé par le tandem Reznor-Ross.

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© If I Can’t Have Love, I Want Power de Hasley

La pop est devenue plus totalitaire que jamais. Connu pour sa critique radicale de la musique populaire, et même plus largement de la culture populaire, Theodor Adorno aurait probablement viscéralement haï notre époque, où non seulement ces formes d’expression sont estimées de la même manière que la culture savante, mais atteignent aussi une qualité de plus en plus discutable. À propos des « tubes » de la pop qu’il estime enfermés dans des « schèmes standards » et des « modèles stéréotypés », l’auteur de La Dialectique de la raison écrivait que « la musique populaire prive l’auditeur de sa spontanéité et provoque des réflexes conditionnés (…) La construction schématique impose la façon dont il doit écouter en même temps qu’il rend tout effort pour écouter inutile ».

Paradoxalement, ce que nous dit Adorno est précisément ce que Trent Reznor a expliqué à la jeune Hasley avant de produire son album If I Cant Have Love, I Want Power, ainsi qu’elle a expliqué au célèbre magazine britannique New Musical Express :

« Il m’a d’abord dit qu’il serait peut-être préférable qu’il ne soit pas impliqué dans la conception de mon album quand il a écouté les premières maquettes, car il le trouvait bien en l’état. Du moins, il estimait que le disque correspondait aux canons contemporains et qu’en l’engageant je devrais opérer des choix radicaux. Il m’a fait comprendre que la musique moderne envoyait aux auditeurs le message qu’ils ne devaient pas lui prêter attention. Cela signifie que la chanson ne présente pas de danger. Tu peux l’écouter comme un décor sonore. Elle passe sur une playlist. Elle passe en voiture. Tu peux la jouer dans une fête sans qu’elle gâche l’ambiance ».

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De fait, la production et les compositions de Nine Inch Nails pour Halsey, si elles ne s’éloignent guère des canons radiophoniques en vigueur, donnent un peu plus de corps et d’élégance à la carrière de la jeune femme. Il y a, a minima, une proposition qui sans être particulièrement inattendue ou dérangeante offre suffisamment de contours pour qu’un amateur de musique électronique ou d’indie rock de qualité puisse avoir envie de l’écouter un peu plus attentivement que la dernière tapisserie à la mode. Halsey ne révolutionnera pas la musique, même en tant qu’art mineur, mais au moins aura-t-elle eu l’idée de s’entourer de vrais musiciens compétents. Le propos est creux ? Oui. La chanteuse insupportable demande aux médias américains d’écrire à son sujet en utilisant le pronom au pluriel « They » et ces derniers s’exécutent bêtement ? Oui. Mais elle a sorti un disque écoutable. C’est presque miraculeux à notre époque. La même chose peut être dite au sujet de la beaucoup plus transgressive et habile Grimes, épouse d’Elon Musk, qui a récemment sorti le bien exécuté Miss Anthropocene dont le propos est autrement plus corrosif que la comptine sur la maternité de l’Américaine. Dans la chanson « We Appreciate Power », la dangereuse Grimes délivre un morceau aux accents rock – entre Dépêche Mode, Ministry et Bowie – où elle rend hommage au futur maître de la planète, l’IA qu’elle imagine en nouveau Dieu destiné à remplacer l’humanité.

Le vecteur pop est transgressif parce qu’il inclut une dimension hautement liée à la propagande. Ce que les expériences totalitaires ont échoué à réaliser, Hollywood et la Warner l’ont réussi avec bien plus de succès. Le monde est unifié par la musique standardisée, les séries télévisées et les looks génériques. C’est en ça que le rock, le rap, le cinéma de blockbusters ou la dance music sont les meilleures armes du « système » : suffisamment subversifs pour être séduisants, suffisamment superficiels pour paraître inoffensifs.

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