Le problème du pape François est de presque toujours mêler intuition juste et dialectique. Au diagnostic exact, il lui faut toujours ajouter la généralisation injuste, les oppositions déplacées et la pique blessante.
La liturgie, cet organisme vivant
Il est vrai que la Tradition, au sens catholique, est une réalité vivante, et, en son sein, la liturgie un « organisme vivant », parce que l’Église elle-même est un organisme vivant, qui vit et se renouvelle dans l’Esprit du Christ tout au long de l’histoire.
Il est vrai aussi qu’il y a dans l’Église des tendances au repliement, qui conduisent à ne voir dans la Tradition qu’une sorte de trésor du passé sur lequel il faut jalousement veiller, à la manière orthodoxe, en la privant ainsi du caractère vital qui lui est pourtant essentiel dans le catholicisme, ce qui rend inconcevable, en particulier, la possibilité même d’une évolution de la discipline liturgique.
Lire aussi : Le pape François va-t-il démissionner ?
Il est vrai également qu’il existe des prêtres, dans les milieux traditionalistes, qui sont obsédés par les rubriques jusqu’à l’absurdité et qui dissimulent ainsi, inconsciemment, leur esprit propre sous les apparences de la fidélité.
Il est vrai, encore, que, de la sorte, des traditionalistes s’illusionnent sur le sens de la Tradition, en lui substituant l’image erronée qu’ils ont d’une « Église de toujours » qui ne remonte parfois guère au-delà du XIXe siècle.
Le traditionalisme, saine réaction à de trop nombreux abus
Cependant, c’est toujours la même chose : à quoi sert un diagnostic s’il ne s’attache pas à identifier les causes du mal sur lequel il porte et qu’il convient de guérir ? En d’autres termes : pourquoi les gauchissements ainsi invoqués sont-ils intervenus ? À entendre le pape [parmi tant d’autres], c’est parce que les traditionalistes sont traditionalistes. Le mal est en eux. Ils cultivent, en quelque sorte par nature, le goût de l’archaïsme.
Mais pourquoi sont-ils traditionalistes ? Voilà la question pourtant essentielle qui n’est jamais posée. Or ils ne le sont devenus que pour une seule et unique raison : par réaction contre les violences inouïes qui ont précisément été portées contre la Tradition – prise en son sens authentique – et spécialement en matière liturgique dans les décennies qui ont suivi le Concile Vatican II. Sans ces abus, ces sacrilèges, ces hérésies sans nombre qui ont émaillé ces années-là, il n’y aurait pas eu de traditionalisme.
Pourquoi tant de jeunes se trouvent-ils attirés par l’ancienne liturgie sinon parce qu’elle leur permet mieux que la nouvelle de « lever les yeux vers le Ciel, pour sentir que le monde et la vie sont habités par le mystère du Christ » ?
Et pourquoi aujourd’hui tant de jeunes, laïcs ou prêtres, qui n’ont pourtant pas connu ces années noires, se trouvent-ils attirés en particulier par l’ancienne liturgie sinon, pour reprendre l’expression du pape François, parce qu’elle leur permet mieux que la nouvelle à laquelle ils ont été pourtant habitués, de « lever les yeux vers le Ciel, pour sentir que le monde et la vie sont habités par le mystère du Christ » ?
Se refuser à voir ces choses, c’est se condamner à porter toujours en la matière des jugements sur les personnes qui ne peuvent pas être justes et qui ne se résolvent rien.
C’est s’empêcher aussi de comprendre ce phénomène que des jeunes, qui ne sont pas culturellement traditionalistes, qui ont été éduqués dans la nouvelle forme liturgique, et qui ne partagent donc pas des conceptions possiblement erronées de la Tradition d’un milieu dans lequel ils ne sont pas nés, trouvent davantage aujourd’hui leur respiration spirituelle et leur joie intérieure dans l’ancienne forme liturgique. Pourquoi ?
La fausse dialectique du pape François
Le pape François ne voit rien de tout cela, et c’est pourquoi il se montre constamment injuste, par une habitude hélas bien enracinée dans l’Église, depuis 60 ans, de maintenir inégalement bloquée la balance de la justice entre, en haut, le progressisme qui a pourtant provoqué et entretenu la crise terrible de l’Église, et, en bas, le traditionalisme de gens qui ont, souvent héroïquement, défendu leur foi, la transmission du catéchisme, le chant grégorien et l’éducation chrétienne.
Lire aussi : Le pape François contre les tradis : entretien avec Christophe Geffroy
Le pape dialectise entre une conception de la liturgie qui est l’attachement « à une chose de musée » à une autre qui est l’attachement à « la joie de l’Esprit », l’une qui serait « éloignée de la vie », l’autre non ; il disserte sur « le progrès dans la compréhension et aussi dans la célébration liturgique (qui) doit toujours être enraciné dans la tradition », sans même s’aviser que c’est précisément la trahison violente de cette conception qui a fait naître le traditionalisme et qui le justifie toujours en de très nombreux endroits, où règnent le débraillé liturgique, l’imagination des clercs, la vulgarité et la puérilité des chants, le brouhaha et le bavardage.
Le pape postule que la joie, la vie, la « vérité » et l’« esprit » sont nécessairement présents ici, et nécessairement absents là. Ces propos frisent l’impiété à l’égard d’une forme liturgique ancienne qui a éduqué et nourri tant de saints. Ils ne peuvent que révolter ceux qui ont subi les années noires de la révolution liturgique et qui ont en particulier défendu, contre leurs clercs, prêtres ou évêques, l’honneur de la sainte Eucharistie.
Le pape évoque, par une formule qui ne manque pas de sel, de ce sel qui aveugle les yeux, « l’esprit mondain du retour en arrière, aujourd’hui à la mode ». Outre que c’est bien « l’esprit mondain » qui a empoisonné les âmes, notamment sacerdotales, et pollué la réforme liturgique jusqu’à rendre problématique sa réception et sa célébration près de 60 ans encore après sa promulgation, au nom du « progrès », de la « vie » et de « l’ouverture au monde », le « retour en arrière » est, en tous domaines, politique ou religieux, une réaction du sens commun devant tout ce qui est abusif.
La difficulté est que, pour le pape François, « retour en arrière » signifie, univoquement, « rétrogradation », alors que ce mouvement signifie aussi « restauration »
Une réaction qui est assurément moins « à la mode » que le progressisme liturgique largement dominant. Que le pape François le veuille ou non, d’ailleurs, la restauration de ce qu’il appelle une « vision élevée de la liturgie » implique un « retour en arrière » considérable, nécessaire et salutaire, dans de nombreux cas, et qui sera difficile. Il est d’ailleurs singulier de ne pas voir un tel « retour en arrière » dans la réforme de la prière du Pater, la réintroduction du « consubstantiel » dans le credo ou dans l’introduction de ce dialogue, inspiré de l’ancienne forme, où, après que le prêtre a dit : «Priez, frères et sœurs : que mon sacrifice, et le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout-puissant », les fidèles sont invités à répondre : « Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de son nom, pour notre bien et celui de toute l’Église ». La difficulté est que, pour le pape François, « retour en arrière » signifie, univoquement, « rétrogradation », alors que ce mouvement signifie aussi « restauration ». La « vie » porte aussi, lorsqu’il est nécessaire, à recouvrer des forces qui avaient été perdues.
Quand François verse dans l’injure
À la dialectique s’ajoute naturellement l’injure, parce que c’est le propre de la dialectique de réserver la lumière à ceci, et les ténèbres à cela.
Les personnes attachées à l’ancienne forme liturgique – dont nous rappelons qu’elles ne sont pas nécessairement traditionalistes – le seraient simplement parce « qu’on a toujours fait comme ça » ; bref, ce sont des habitudinaires bornés, alors que l’éducation liturgique, dit en passant, a certainement davantage été cultivée dans les milieux traditionalistes qu’ailleurs, et qu’il est patent, à l’inverse, qu’il existe un incontestable intégrisme progressiste, qu’accompagne une momification dans la médiocrité.
Lire aussi : Pape François : qui est-il pour juger ?
Ce sont également des « mondains », ces traditionalistes, encore qu’ils ne bavardent pas et ne rigolent pas dans les églises, avant et après les messes, pour échanger bruyamment les nouvelles de leurs vacances ou de leurs petites affaires comme cela est courant dans la quasi-totalité des paroisses.
Bien pire : les « traditionalistes », ou ceux que le pape qualifie de tels, sont « quelques vivants » à la « foi morte » : « le traditionalisme est la foi morte de quelques vivants », sans que l’on comprenne bien comment un « vivant », dans l’Église, peut avoir une « foi morte », puisque celle-ci, par hypothèse, est privée de charité. Il est difficile en tout cas d’être plus méprisant, plus injurieux et plus injuste aux yeux de quiconque a la moindre expérience des milieux ainsi visés et de l’histoire tragique de ces décennies où le progressisme a tant détruit et apporté tant et tant d’atteintes aux mystères de la foi. Le pape François aime bien ces formules sonores, mais il ne voit pas à quel point elles peuvent être aussi inutiles que blessantes.
Il y a loin encore avant que les vœux du pape Benoît XVI d’une paix liturgique, gouvernée par la charité et la justice, soient exaucés.





