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Le pape François contre les tradis : entretien avec Christophe Geffroy

Par le motu proprio « Traditionis Custodes », le pape François a décidé de restreindre drastiquement la célébration des messes en forme extraordinaire. Pour Christophe Geffroy, directeur du mensuel catholique La Nef, cette décision opère une nette rupture avec les politiques bienveillantes de Jean-Paul II et Benoît XVI en la matière, et remet en question la pérennité de ce patrimoine liturgique. Entretien.

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© DR

Avec son motu proprio Traditionis Custodes, le pape François a surpris et ému une bonne partie des catholiques. Ce texte était-il prévisible, ou au contraire tout à fait inattendu ?

Le texte était attendu depuis un moment. Ce qui a surpris tout le monde, même ceux indifférents à la question liturgique, est la sévérité et la dureté du motu proprio pontifical qui fait de ce que l’on appelait jusqu’à maintenant la forme extraordinaire du rite romain une liturgie très encadrée appelée à disparaître.

Quels sont l’objectif et la stratégie du texte ?

L’objectif du texte est expliqué par François dans la lettre aux évêques qui accompagne le motu proprio. Par les réponses qu’il a reçues de l’enquête lancée par la Congrégation pour la Doctrine de la foi sur l’application du motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI (2007), François a estimé que les « tradis » avaient abusé de la générosité de Jean-Paul II et Benoît XVI en profitant de leur libéralité pour s’opposer à la réforme liturgique (1969) et au concile Vatican II (1962-1969). Cela est surprenant car personne ne reconnaît dans la situation française une telle description du monde traditionnel attaché à la forme extraordinaire et demeuré fidèle à Rome. Certes, il existe en effet une petite minorité qui remet en cause et la réforme liturgique et le concile, et ne s’en cache guère – il suffit de lire l’entretien de l’abbé Claude Barthe dans Présent du 20 juillet dernier –, mais c’est principalement la Fraternité Saint-Pie X qui répond à de tels critères et celle-ci n’est pas concernée par les mesures du pape, puisqu’en marge de l’Église. Pourquoi, alors, punir aussi sévèrement toute une mouvance quand quelques-uns sont fautifs ?

Pour Jean-Paul II et Benoît XVI, la forme extraordinaire du rite romain était, indépendamment des personnes qui l’utilisaient, un patrimoine liturgique qu’il convenait de sauvegarder, alors que François n’évoque à aucun moment ce trésor liturgique qui ne semble guère l’intéresser

La stratégie affichée dans la lettre du pape aux évêques est de réduire à terme la messe dite de saint Pie V, de façon que ses adeptes s’approprient progressivement le missel de Paul VI. Si c’est bien le cas, cela veut dire que les autorités romaines se satisferaient d’une situation où cette messe traditionnelle ne serait plus célébrée que dans la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre, ce qui serait une drôle de façon de prôner l’unité dans l’Église.

C’est là où il y a une nette rupture de principe entre Jean-Paul II et Benoît XVI d’une part, et le pape François d’autre part. Pour les premiers, la forme extraordinaire du rite romain était, indépendamment des personnes qui l’utilisaient, une richesse en elle-même, un patrimoine liturgique qu’il convenait de sauvegarder, alors que François n’évoque à aucun moment ce trésor liturgique qui ne semble guère l’intéresser. C’est très significatif lorsqu’il donne les raisons du motu proprio de Jean-Paul II, Ecclesia Dei, en 1988, il ne cite que l’objectif de contenir l’acte schismatique de Mgr Lefebvre pour « recomposer l’unité de l’Église », mais omet de rappeler que son but était aussi la sauvegarde de l’ancien Ordo en lui-même (cf. motu proprio Ecclesia Dei n. 5-a).

Lire aussi : « Traditionis custodes » : pourquoi le pape François veut-il l’extinction de la messe en latin ?

Vous avez fait une grande enquête sur les tradis (1). Les reconnaissez-vous dans ce texte ?

Non, pas du tout, la plupart des tradis, sur le terrain, sont éloignés de ces querelles liturgiques et théologiques. Vous savez qu’il y a beaucoup de jeunes dans cette mouvance et ces derniers ignorent tout des débats autour de Vatican II, ils passent sans problème d’une messe en forme extraordinaire à une messe en forme ordinaire, ils naviguent du pèlerinage de Chartres, à la Pentecôte, à une session de l’Emmanuel, l’été, à Paray-le-Monial sans l’ombre d’une difficulté. Le monde traditionnel n’a pas du tout l’homogénéité que lui prêtent les textes du pape François, il est multiforme, mais assurément, la grande majorité ne répond pas à la description de la lettre aux évêques qui correspond en fait principalement à ce qu’est la Fraternité Saint-Pie X, du moins en France.

La décision est-elle davantage compréhensible d’un point de vue plus global : les tradis constituent-ils, ailleurs, une menace réelle pour l’unité de l’Église ?

Question délicate, car je connais moins bien la situation du monde traditionnel dans les autres pays. Il semblerait, m’a-t-on dit, qu’il existe aux États-Unis des « tradis » proches de la TFP qui s’opposent à la messe réformée et au concile Vatican II, mais j’ai du mal à croire qu’ils forment une majorité significative et dangereuse pour l’Église.

On passe d’une attitude où les tradis sont des chrétiens comme les autres qu’il convient d’accueillir généreusement, à une attitude où ils deviennent des gens nuisibles et malhonnêtes parce qu’ils détournent la générosité des papes pour contester le Magistère

Dans quelle mesure ce texte infléchit-il la politique vaticane en la matière ces cinquante dernières années, notamment celle de Benoît XVI ?

C’est toute la philosophie d’approche qui change : on passe d’une attitude où les tradis sont des chrétiens comme les autres qu’il convient d’accueillir généreusement, en pensant qu’ils peuvent apporter une richesse à l’Église, moyennant certes des efforts de leur part précisément sur l’accueil de la messe de Paul VI et Vatican II – comme le protocole d’accord du 5 mai 1988 avec Mgr Lefebvre repris par Jean-Paul II dans le motu proprio Ecclesia Dei le stipulait –, à une attitude où ils deviennent des gens nuisibles et malhonnêtes parce qu’ils détournent la générosité des papes pour contester le Magistère et qu’il convient donc d’éliminer à terme, c’est-à-dire faire en sorte qu’ils renoncent à ce qui nourrit leur foi, la forme extraordinaire du rite romain, comme si la diversité des formes liturgiques était une atteinte à l’unité de l’Église qui compte quand même une vingtaine de rites. Cela est d’autant plus extraordinaire qu’il existe dans l’Église une tolérance extrême à l’égard de tous ceux qui professent des doctrines les plus hétérodoxes (cf. dans l’Église d’Allemagne), mais il n’y a que contre une partie du troupeau que l’autorité sévit avec une telle rigueur : deux poids, deux mesures ?

Comment les milieux traditionalistes ont-ils réagi au texte ? À terme, faut-il s’attendre à un retour de la guerre liturgique ?

Il est pour le moment un peu tôt pour savoir comment le monde traditionaliste va réagir, car il est encore sous le choc. Et puis ça dépendra surtout de la façon dont les évêques vont appliquer les directives du pape. Les premiers communiqués publiés par les diocèses montrent des évêques soucieux de jouer l’apaisement et la continuité, c’est tout en leur honneur. La situation liturgique, ne serait-ce que dans son principe avec le statut juridique des deux formes liturgiques, avait été apaisée grâce à la sollicitude de Benoît XVI. Aujourd’hui, ce que l’on appelait la forme extraordinaire se retrouve dans une situation de non-existence et de vide juridique : qu’en adviendra-t-il à terme ?

Si la synthèse réalisée par la Conférence des évêques de France n’était guère favorable aux tradis, elle était beaucoup plus équilibrée et nuancée que la description du monde tradi qui est faite dans la lettre aux évêques du pape

Dans votre texte et dans votre grande enquête, vous laissez entendre que la Conférence des évêques de France a participé à cette décision.

Non, je n’ai jamais dit que la CEF a participé à cette décision, les contacts que j’ai pu avoir avec plusieurs évêques me convainquent qu’ils n’étaient pas du tout au courant du contenu du motu proprio et encore moins de sa sévérité. Et si la synthèse réalisée par la CEF n’était guère favorable aux tradis, elle était beaucoup plus équilibrée et nuancée que la description du monde tradi qui est faite dans la lettre aux évêques du pape : elle reconnaissait des qualités et des apports aux tradis, et admettait que Summorum pontificum, malgré nombre de problèmes persistants, avait contribué dans la plupart des diocèses à apaiser les situations.

Pourtant, la CEF a réagi avec beaucoup de bienveillance à l’égard des tradis. Cela signifie-t-il qu’il n’y aura pas ou peu de conséquences pratiques en France ?

Oui, le communiqué de la Conférence des évêques de France est bienveillant et montre de l’estime au monde tradi. Des conséquences pratiques, il y en aura forcément, et chacun est amené à s’interroger après la réception d’un tel texte papal : les tradis qui remettent en cause le nouveau missel et le concile feraient bien de réfléchir au bien-fondé de leur opposition, car il apparaît que la grande majorité des tradis payent le prix fort pour la petite minorité qui conteste le Magistère.

(1) Plusieurs articles de ce dossier sont librement accessibles en ligne sur le site de La Nef. Par ailleurs, ceux qui le souhaitent peuvent recevoir gratuitement le PDF de ce numéro en nous en faisant la demande par notre site (rubrique tout en bas « Contactez-nous »).

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