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Églises, statues, cafés, restaurants, librairies, les lieux marqués par leur empreinte de droite ou de gauche ne cessent de rappeler la riche et tumultueuse histoire politique de la capitale. S’ils sont encore nombreux, malgré démolitions, changements de destination ou simplement fermetures, L’Incorrect en a sélectionné une dizaine. Peu ou pas connu, discrètement installé à l’abri des regards, le Paris caché de la droite et de la gauche étonnera les visiteurs les plus avertis.
Saint-Nicolas du Chardonnet : intègre

Gloria Deo et Pax Terrae clame sur son fronton l’immense église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, campée à Maubert. L’inscription en latin, qui date de la reconstruction du lieu sous Louis XIV, est là pour rappeler que la tradition règne ici en maîtresse depuis « l’occupation » en février 1977 de Saint-Nicolas par la Fraternité Saint Pie X, conduite par le prélat François Ducaud-Bourget. Ici, la modernité apportée par le concile Vatican II, qui a notamment autorisé la messe dans la langue vernaculaire, n’est pas la bienvenue comme l’attestent les panneaux d’annonces de la plus célèbre paroisse « tradi » de France.
À Saint-Nicolas, le fidèle ou le visiteur ne verra pas le visage et les formes de la Vierge pendant la semaine sainte, tradition oblige, les statues sont recouvertes.
Si les publications des bans de mariage, écrits à l’encre violette, fleurent bon les années 60, les activités sportives à destination des jeunes, football et rugby, sont également strictement encadrées par un prêtre en soutane. Les « millenials » qui viennent d’entrer dans la vie professionnelle trouveront aussi un accompagnement spirituel dans la paroisse au sein du groupe des Jeunes pros. À Saint-Nicolas, le fidèle ou le visiteur ne verra pas le visage et les formes de la Vierge pendant la semaine sainte, tradition oblige, les statues sont recouvertes.
Il pourra en revanche contempler la plaque commémorant, sous l’œil de la statue de Notre-Dame d’Afrique, les victimes tombées pour l’Algérie française, notamment lors de la fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962. De fait, la droite nationale ne s’est jamais tenue éloignée de l’édifice pour faire baptiser ses enfants, à l’instar de ceux de Marine Le Pen, ou pour assister aux obsèques des siens, comme Georges-Paul Wagner, François Duprat et Jean-Pierre Stirbois.
Statues de droite
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Il faut connaître l’endroit, tellement la statue de Paul Déroulède, installée dans le square Marcel Pagnol, à quelques encablures du Cercle national des armées, peut passer inaperçue du promeneur, voire des habitants du quartier. D’abord réalisée en pierre par le sculpteur Paul Landowski en 1927, la statue du tribun nationaliste mort en 1914 revêtira le bronze sept ans plus tard, après avoir été vandalisée. Paul Déroulède verra pour l’occasion son poing fermé modifié en main ouverte afin de donner au fondateur de la Ligue des patriotes une allure moins belliqueuse.

Jeanne d’Arc est, elle, au contraire bien visible, plantée au milieu de la place des Pyramides. Toute de bronze doré vêtue, elle a fière allure sur son destrier, lui aussi caparaçonné dans une armure épaisse. C’est dans cette tenue guerrière que l’icône de l’histoire de France, statufiée par Emmanuel Frémiet en 1874, reçoit ses admirateurs de droite depuis 125 ans. Dès 1894, l’Union nationale inaugure une cérémonie en l’honneur de Jeanne d’Arc le 1er mai. Un mouvement suivi ensuite par les ligues des années 30, dont l’Action Française, qui dépose encore aujourd’hui une gerbe au pied de la statue. Abonné à la commémoration, le Front national n’y participe plus depuis que, en quête de normalisation, il a été renommé Rassemblement national en 2018.
Cette mère agitée comme nulle part ailleurs

On ne vient pas par hasard dans l’antre gourmand de Valérie Delahaye, niché rue Campagne-Première entre Denfert et Montparnasse. L’endroit (une ancienne crêperie) repris en 1993 par la gérante et rebaptisé « La Mère agitée », en forme de clin d’œil à son ancien employeur, le fameux « Père tranquille » de Jean Nouyrigat, vaut le déplacement. Pour le décor, un capharnaüm singulier, et pour la cuisine de la patronne : « Du marché et selon mon humeur », précise d’emblée la solide sexagénaire, fille d’un avocat de Laigle, qui a fait la campagne de Jean-Marie Le Pen en 1988. Fidèle à ses origines (elle a été décorée du Mérite agricole pour sa défense de la cuisine normande), Valérie Delahaye met parfois au menu (unique) le poulet de la vallée d’Auge, sa spécialité, et un fondant au chocolat agrémenté de crème anglaise.
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Le fameux nègre en chemise, réclamé par les clients politiquement incorrects (et ils sont nombreux tels Bernard Lugan, feu Serge de Beketch et Jean-Yves Le Gallou) a aussi fière allure que la volaille agrémentée de crème au cidre et au calvados. Si les amateurs de plats plus esthétiques que goûteux ne trouveront pas leur compte à « La Mère agitée », les adeptes de déco standardisée seront également déçus. Ici, l’hétéroclite règne en maître, fruit des cadeaux de la clientèle, comme la plaque de la promotion Capitaine Beaumont remise par des cyrards en goguete, ou une tape de bouche, présent d’un aumônier de l’École navale.
Désargentés, certains clients ont parfois même payé leur repas en nature. Une petite sculpture de femme allongée et un tableau représentant le village corse d’Erbalunga sont là pour témoigner de trocs aussi improbables que ce restaurant d’une autre époque.
Déjeuner à la table de Jaurès au Croissant

Donnée il y a belle lurette au ministère de la Culture ou conservée sur place ? Les versions divergent sur l’authenticité de table présentée comme celle de Jean-Jaurès dans la seconde salle de la « Taverne du croissant ». Une seule chose est sûre, c’est bien dans ce café typiquement parisien que le fondateur du socialisme français et directeur de L’Humanité s’est écroulé le 31 juillet 1914 sous les balles de l’étudiant nationaliste Raoul Villain.
Autre certitude, Jaurès, qui venait de corriger les pages de son journal à l’imprimerie voisine de la rue du Croissant, était en train de déguster une tarte aux fraises quand son assaillant a surgi. Hormis la table en bois, vraie ou fausse, une mosaïque au sol et une modeste vitrine sont là pour rappeler la vie et les combats du grand homme aux touristes et employés de l’ancien quartier de la presse, en plein IIe arrondissement. Chaque anniversaire important de la mort de l’une des icônes de la gauche hexagonale donne également lieu à des pèlerinages en ordre séparé à la « Taverne du croissant ».
Lors du centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès en 2014 ont ainsi notamment défilé les socialistes, Jean-Christophe Cambadélis en tête, et les communistes avec Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, comme porte-drapeau. Sans oublier l’ancien Président de la République, François Hollande. Rendez-vous en 2114.
Le Temps des cerises, une Scoop gourmande

Si le restaurant coopératif, niché au sommet de la Bute-aux-Cailles, n’a plus grand-chose de libertaire, le cadre, resté à l’identique depuis sa création en 1976, témoigne des lutes du passé. Avec un nom pareil, emprunté au fameux chant du communard Jean-Baptiste Clément, « Le Temps des cerises » annonce la couleur, rouge, dès l’entrée. Collé sur la porte, un autocollant « Je lute des classes » accueille le client qui tentera de trouver place à l’une des immenses tables communes jalonnant la salle.
Tout rappelle bien ici les combats de la gauche de la gauche, notamment celui de la Commune de Paris, dont le « Temps des cerises » commercialise les T-shirt pour le compte des Amis de la mini-révolution de mars 1871. Reste que le restaurant s’est embourgeoisé au fil du temps.
Une fois assis, la décoration aussi hétéroclite qu’engagée saute aux yeux du quidam non prévenu. Au « Temps des cerises », les affiches représentant Léo Ferré font bon ménage avec celles où figure la communarde Louise Michel. Plus actuelles, celle du dernier film du député de la France insoumise François Ruffin J’veux du soleil s’est trouvé une petite place près des toilettes. Tout rappelle bien ici les combats de la gauche de la gauche, notamment celui de la Commune de Paris, dont le « Temps des cerises » commercialise les T-shirt pour le compte des Amis de la mini-révolution de mars 1871. Reste que le restaurant s’est embourgeoisé au fl du temps. Créé en 1976 dans une ancienne épicerie désaffectée par des anciens du restaurant pour chômeurs « Le Sampiero Corso », dans le XVe arrondissement, le « Temps des cerises » n’organise plus de débats politiques enflammés comme au cours de sa première décennie d’existence. Au bord de la liquidation en 1986, le restaurant a pris le parti du professionnalisme.
Chacun de la douzaine des coopérateurs menés par Guy Courtois et Didier Dos Santos s’est formé, qui à la cuisine, qui aux achats, qui à la comptabilité. Exit la nourriture à l’arrache d’antan, place à de vrais cuistots… tous musulmans et pour la plupart pratiquants. Un comble pour le « Temps des cerises » créé par des anars dont la devise est « Ni dieu, ni maître ! » Les plats, français, sont de qualité et d’un bon rapport qualité-prix. En prime, un dernier clin d’œil sur la caisse au moment de payer l’addition: un autre autocollant clame cette fois-ci « Rêve-toi et Marx ».
La gauche en son jardin au Père-Lachaise
Pour la 111e fois depuis sa première édition de 1908, partis de gauche et syndicats ont entamé le 25 mai dernier une nouvelle montée au mur des Fédérés, depuis l’entrée de la rue des Rondeaux du cimetière du Père-Lachaise. Selon un rite immuable, ténors et simples militants ont ensuite emprunté l’allée des Fédérés pour rejoindre le mur et déposer gerbes de fleurs et autres bougies du souvenir. C’est sur cette partie de l’enceinte du cimetière de l’est parisien que furent fusillés 147 parmi les derniers combattants de la Commune de Paris le 28 mai 1871 sur ordre du Président du Conseil, Adolphe Tiers.
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Un symbole « pieusement » entretenu par l’Association des Amis de la Commune qui compterait encore quelque 2 200 adhérents dans la capitale, mais aussi dans le Berry et à Dieppe, terre de retour du bagne de Louise Michel en 1880. Pour les nostalgiques de l’union de la gauche au sens large, cette cérémonie athée, qui a encore réuni cette année environ 1 500 personnes (600 000 en mai 1936 !), vaut le coup d’œil tant elle reste insolite et improbable. Les dernières montées au mur des Fédérés ont ainsi vu marcher côte à côte communistes, socialistes, écologistes, anarchistes, leaders en tête.
Jean-Luc Mélenchon, Pierre Laurent, David Assouline, Cécile Duflot et Philippe Martinez ont ainsi été aperçus lors des éditions précédentes, contrairement à François Hollande qui ne s’est jamais déplacé. Avec ses 72 jours d’insurrection populaire, la Commune de Paris, seule expérience française de dictature du prolétariat selon Karl Marx, provoque toujours la nostalgie, pas seulement à gauche de la gauche.
La Libre-pensée : laïcisme et anti-militarisme au catalogue

Si les commerces de livres engagés à gauche sont pléthore à Paris, la Libre-pensée mérite tout particulièrement le détour. Fondée dans les années 50 par la Fédération Nationale de la Libre-Pensée (FNLP), cette librairie propose l’un des inventaires les plus complets d’ouvrages « libertaires » dans la capitale. Plus ancienne association laïque, fondée en 1847, la FNLP a compté dans ses rangs la fine fleur des socialistes de l’époque, de Jean Jaurès à Aristide Briand, et des écrivains engagés.
Victor Hugo et Anatole France ont été libres-penseurs. Ici se côtoient dans un cadre propret, en plein cœur du Quartier latin, le nec plus ultra de la production littéraire de gauche. Avec une prédilection pour les deux thèmes favoris de la libre-pensée : la défense de la laïcité et de la paix qui se traduisent ici par un anticléricalisme et un antimilitarisme de rigueur. La libre-pensée a ainsi inspiré la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905 et vient d’ériger à ses frais un monument à Chauny dans l’Aisne, en souvenir des Poilus fusillés pour l’exemple.
Autant dire que dans cette librairie, qui affiche sur son site le slogan anarchiste « Ni Dieu ni maître, à bas la calotte, vive la sociale », Rosa Luxembourg et Gracchus Babeuf font bon ménage avec Louise Michel et Michel Bakounine. Un véritable bestiaire de la pensée de gauche, qui n’oublie pas de tenir à disposition de ses clients une littérature féministe et tiers-mondiste aussi nombreuse que confidentielle.
Par Guillaume Fischer
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