Le monde d’après
Dénoncez-vous les uns les autres, de Benoît Duteurtre, Fayard, 198 p., 18€
Renouant avec le ton de La Petite Fille et la cigarette, Benoît Duteurtre nous offre en cette rentrée légèrement anxiogène une petite fable caustique du meilleur effet. L’écrivain nous plonge dans une France d’après-demain à travers les aventures d’une famille où le fils, Barack (en référence à Obama), depuis qu’il est majeur, attend que sa copine, Robert (pour faire mentir les assignations de genre), de quelques mois sa cadette, le rejoigne dans cette majorité administrative avant de recoucher avec elle ; où le père, Mao (on a parfois le malheur d’avoir des parents communistes), contrairement à son fils, rechigne sur de nombreux points au formatage progressiste, se laisse servir à table par sa femme Annabelle, qui ne s’en trouve quant à elle point humiliée. Les carnivores doivent désormais tuer eux-mêmes leur animal pour mesurer la cruauté de leurs mœurs, une outrance qui en est à peine une, quand on voit que même un député communiste peut être aujourd’hui fascisé s’il s’aventure dans l’apologie périlleuse de la côte de bœuf… Dans cette prospective si proche où le lynchage vertueux est un art officiel et où la jeunesse est dressée à la dénonciation, quelques vieux originaux en viennent à prétendre que le souvenir du monde d’avant reste plus habitable qu’une pareille réalité. Faussement exagérée et faussement légère, la fantaisie de Duteurtre, toute ironique qu’elle soit, soulève un vrai malaise. Un bon comprimé doux-amer contre la pandémie du nouveau politiquement correct. Romaric Sangars

Un Proust moderne
Proust et la société, Jean-Yves Tadié, Gallimard, 250 p., 18€
Ce nouveau recueil du pape français des études proustiennes tend à démentir un lieu commun selon lequel Proust serait l’écrivain du for intérieur et du passé : au contraire, affirme Tadié, il s’intéresse au monde extérieur – les classes sociales, la Bourse, l’apparition des bicyclettes et des automobiles, voire des avions – ainsi qu’à l’actualité – la vie politique, l’affaire Dreyfus, les formes d’art émergentes. Pour nous en convaincre, Tadié examine la présence de ces éléments de modernité et de « sociologie » aussi bien dans la vie de Proust que dans son œuvre, à grand renfort d’extraits. C’est une manière inédite et intéressante de redécouvrir les Françoise, Norpois, Charlus et autres Albertine, non plus comme héros lointains d’un univers effacé, mais comme témoins et acteurs d’une époque pas si éloignée de la nôtre. Jérôme Malbert

Lire aussi : Les critiques littéraires de janvier
Comédie au grand air
Le grand jabadeo, Jean-Luc Coatalem, Le Dilettante, 192 p., 17 €
Lorsqu’un marchand d’art sur le déclin décide de tout miser sur une expertise en partant examiner un mystérieux tableau sur une île bretonne, cela devient l’occasion pour lui de découvrir la vie insulaire et ses petits secrets. Pourquoi un tableau, vraisemblablement du grand Gauguin, croupirait-il depuis tant d’années sur ce petit morceau de terre battu par les vents ? Comment se ferait-il que ses propriétaires aient tant attendu avant d’en parler et de ramasser un joli magot ? Jean-Luc Coatalem rend hommage à Paul Gauguin en nous entraînant dans les méandres de sa généalogie et de sa descendance essaimée aux quatre coins de la terre au gré de sa vie d’aventurier. L’écrivain-voyageur connaît bien son sujet pour avoir déjà rendu hommage au précurseur de l’art moderne en 2017 (Sur les traces de Paul Gauguin). Il signe là un roman nerveux bâti autour d’une quête qui mêle habilement suspens et humour, et rend une fois de plus honneur à ses origines bretonnes en nous faisant partager son amour pour les terres armoricaines. Armelle Favre

Raté•e
Valide, Chris Bergeron, Philippe Rey, 250 p., 18€
Sous-titré « roman autobiographique de science-fiction », ce roman venu du Québec raconte la vie du narrat-eur devenu -trice dans un futur dystopique où le Canada est gouverné par une IA réac. Comme roman, c’est convenu ; la partie SF ne sert qu’à multiplier les métaphores sur les « codes » à casser ; le dispositif est paresseux (un dialogue avec l’IA, qui cause de temps en temps). Le livre mérite pourtant le coup d’œil comme document sur l’époque et sur la mentalité d’assiégé des minorités, convaincues que leurs victoires sont précaires et que le temps des bastonnades est près de revenir. « La tolérance est cyclique, dans nos sociétés. Elle n’a jamais survécu longtemps, il y a toujours un imprévu, une crise ou une guerre qui vient ligoter les esprits libres ». Pourtant, le seul personnage qui se fait péter la gueule dans le roman est un certain Jean-Pierre, mâle blanc typique du monde ancien, tasé par la narratrice parce qu’il lui dit après avoir trop bu que son changement de sexe « se voit quand même un max ». Comprenne qui pourra ! Cette contradiction mise à part, on applaudit les efforts de l’auteur.e pour écrire en inclusif et son bagout logorrhéique sur la transidentité – « j’ai cassé les genres, je me suis soustraite aux codes », « j’ai fait glisser les éléments qui constituent ma personne d’un état vers un autre, ma géométrie a été variable » – qui, à force de ressassement, confine au poème abstrait. JM

Lire aussi : Les critiques musicales de janvier
Comment s’en sortir sans sortir
Le centre perdu, Zissimos Lorentzatos, Allia, 64 p., 6,50€
Grande figure des lettres grecques du XXe siècle disparue en 2004, le poète et critique Zissimos Lorentzatos a nourri une réflexion passionnante sur la crise de la poésie et de l’art en Occident. Son Centre perdu en résume la vertigineuse perspective. Présentant Rimbaud, Lautréamont et Artaud comme des « réviseurs » non pas seulement esthétiques mais métaphysiques, Lorentzatos mesure toute la portée de la crise et nous désigne l’impasse où se sont ensuite débattus les créateurs européens. « L’homme occidental a d’abord cherché à échapper à l’impasse en s’attaquant un peu dans tous les sens au rationalisme qu’il avait lui-même suscité », expose-t-il et traduisant ainsi les tentatives irrationnelles, délirantes, infra-conscientes ou sentimentales que les artistes ont expérimentées pour s’arracher au carcan physique de leur rationalisme sans voir que l’issue de secours était du côté de l’Esprit surnaturel: ce centre perdu qu’il nous propose de retrouver avec la tradition chrétienne (orthodoxe en son cas) et avec des arguments de poète d’avant-garde. « Sans la tradition, toutes ces choses de notre vie qui s’ajoutent l’une à l’autre, ton combat ou ton talent, de même que le travail et l’honneur du voisin, perdent à la fin leur sens et tournoient sans maître dans le vide ». Superbe et définitif. RS

Classique belge
Un soir, un train, Johan Daisne, L’Arbre vengeur, 140 p., 15€
Un voyageur s’assoupit dans le train. À son réveil, tout le monde est endormi. Sauf lui et deux autres, qui descendent en rase campagne. Et s’ils étaient morts, agités de mouvements par simple inertie (le titre original, De trein der traagheid, signifie « le train de l’inertie ») ? Un soir, un train, du Flamand Johan Daisne (1912-1918), est un classique du fantastique belge. André Delvaux en a tiré un film en 1968 (avec Yves Montand et Anouk Aimée), satire angoissante de l’incommunicabilité dans le couple et la société – Flamands et Wallons venaient de se déchirer autour de l’Université de Louvain. Le roman, lui, parle de la frontière entre la vie et la mort, de la superposition des deux états, et du glissement incertain entre des mondes parallèles, à la fois analogues et dissemblables. En résulte un récit oppressant, marqué par la métaphore du chemin de fer comme reflet de la vie, avec son mouvement mécanique, son terminus inexorable et ses erreurs d’aiguillage qui débouchent dans des impasses métaphysiques. Bernard Quiriny

Lire aussi : Vidéo : Comment Hollywood a copié Paris
Lourd et désuet
Journal de la peste, Gonçalo M. Tavares, Bouquins, 400 p., 21 €
Certaines quatrièmes de couverture ne sont pas à l’avantage de l’auteur. Sur celle de Journal de la peste, on lit que Gonçalo M. Tavares est « considéré comme un auteur nobélisable ». Vu la déconfiture du Nobel depuis quelques années, ce n’est pas un compliment ! Tavares est tantôt génial – Apprendre à prier à l’ère de la technique, immense roman – tantôt moins : comment comprendre l’emballement autour de sa série « Le Quartier », qui tourne en rond depuis dix ans ? Il publie aujourd’hui son journal du confinement, comme tout le monde. Phrases courtes, retour à la ligne à chaque fois, éclats d’actualités, coq-à-l’âne, anecdotes, tout l’attirail de la fausse profondeur, de la fausse sobriété fabriquée. Cela sonnait peut-être juste dans le contexte mais, deux ans plus tard, c’est anachronique, malsonnant, excessif, avec cette tendance moderne à tout exagérer jusqu’au ridicule, en déshonorant les grands mots. Il y avait eu le « nous sommes en guerre », voici « la Peste » avec majuscule. Rien que ça ! Commencé le 23 mars 2020, le livre s’achève le 20 juin sur une prédiction qui ne mange pas de pain : « Il n’y aura pas seulement un après, mais un grand après », lequel sera, accrochez-vous, « tragique, léger, lourd, terrible, effusif, affamé, débauché, pervers, égoïste, incertain, tremblant, effrayant », « ambigu, brutal et joyeux ». Visionnaire, vraiment. BQ

Une traduction au purgatoire ?
Le dossier dante, collectif, Arcadès Ambo, 80 p., 12 €
L’an dernier, à l’occasion des sept-cents ans de la mort de Dante, plusieurs publications françaises ont célébré le génie toscan, parmi lesquelles la traduction de la fastidieuse biographie d’Alessandro Barbero, mais aussi Le Paradis retraduit par Michel Orcel et concluant son œuvre de réinterprétation de toute La Divine Comédie, débutée en 2019 chez La Dogana. « Réinterprétation » parce que chaque traduction est une manière de rejouer sur l’instrument d’une autre langue la partition originale et que fatalement, des accents et des éclats très divers en ressortent. Aussi ambitieuse qu’audacieuse, celle de Michel Orcel avait été inspirée en réaction à la médiocrité que le poète et traducteur trouvait aux traductions récentes. Choisissant de transposer l’hendécasyllabe italien (onze pieds) dans le décasyllabe français médiéval, usant de toutes les ressources possibles (archaïsmes, élisions, assonances, néologismes) pour retransmettre avec souplesse, imagination et la plus grande fidélité d’esprit possible le rayonnement des vers de Dante, Michel Orcel accouchait d’une version bénie par le regretté Philippe Jaccottet qui avait tout pour faire date. Mais elle fut globalement snobée par l’université et la presse culturelle françaises. Ce « dossier » répond donc à ce scandale en présentant les pièces de la défense du travail d’Orcel : préfaces, articles, entretiens. Cela peut paraître une querelle de spécialistes, mais en fait non : quelque chose d’essentiel se joue dans le nécessaire déploiement du furieux génie dantesque dans notre patrie. RS

Lire aussi : Mathieu Bock-Côté passe à La Question
Un bon polar allemand
Je vis la bête surgir de la mer, Ulrich Effenhauser, Actes Sud, 240 p., 21,80€
Ratisbonne, Bavière, fin des années 1970. La Fraction Armée Rouge assassine un prof de musique sans histoire, psychorigide sur les bords mais apprécié de ses élèves. L’inspecteur Kolnik, si pointilleux d’habitude, semble mal à l’aise avec cette enquête. À la surprise de son subordonné, le jeune et enthousiaste Heller, qui se demande ce qui arrive à son vieux boss… L’historien Ulrich Effenhauser propose un roman sur le thème rebattu des ex-nazis retournés à l’anonymat après la guerre, en s’arrêtant sur un aspect original : les manœuvres des pays de l’Est – ici la Tchécoslovaquie – pour enrôler les intéressés comme espions. En découle un polar historique réussi, judicieusement situé à la bascule des années 1970/1980, quand la génération des pères sort de scène et que celle des fils lui demande des comptes, ne comprenant pas comment elle a pu se tromper à ce point. « Comment pouvait-on investir son énergie dans des absurdités telles que les jeunesses hitlériennes, la Nuit de cristal, la campagne de Russie ? Comment l’intelligence pouvait-elle rendre aussi bête? ». BQ

Un pavé dans la mare
La Furia n° 1, Papacito, Laurent Obertone, Marsault, et Alii, La Furia, 150p., 14,90€.
À L’Incorrect, on a tendance à se méfier de ce qui suscite un engouement démesuré. Non pas que nous soyons snobs, loin de là. Mais plutôt : nous sommes très snobs. Et peu enclins à faire confiance aux élans d’amour du peuple (c’est après tout comme cela que l’on finit en démocratie). Mais des rencontres avec les quatre as derrière La Furia, Laura Magné, Papacito, Marsault, et enfin Laurent Obertone auront estompé les doutes que nous aurions pu nourrir sur le nouveau trimestriel lancé par les échappés de Ring. Loin d’être « un mélange entre Pif Gadget et Éléments », comme le présumaient perfidement certains, La Furia remplit parfaitement son contrat de lancer un lourd pavé dans une mare journalistique bien stagnante. Papacito et Marsault y délivrent, comme à leur habitude, des allers-retours bourrins dans la finesse, ou subtils dans le genre bourrin, on ne sait plus trop ; Laura Magné réussit avec brio son passage sur le devant de la scène ; l’inénarrable Elisabeth Lévy nous pousse un bon coup de gueule contre les néo-fems (à cause de qui les femmes ne reçoivent plus de compliments) … Une réussite qui convoque les esprits de Choron et Reiser pour aller botter des culs. Réjouissant. Joseph Achoury Klejman






