TOURS DE CHARME
Actions spéciales de Jean-Hubert Gailliot, L’Olivier, 468 p., 20,50 €
Le narrateur du nouveau roman de Gailliot rencontre un quatuor curieux, deux hommes, deux femmes. Ils ne sont pas voyous, mais n’occupent pas d’emploi au sens ordinaire du mot. Leurs ressources viennent de coups préparés avec soin, où ils prennent garde de demeurer dans les clous de la légalité, en frôlant la limite. « Aucun n’aurait voulu travailler dans une banque, mais aucun non plus n’aurait voulu devenir braqueur de banque. Rejet de la vie salariée, refus d’une vie hors-la-loi, ne se laisser enfermer ni dedans ni dehors, tous tombaient d’accord sur ce point, mais entre les deux la voie était étroite ». Parmi leurs bons tours figurent les tentatives d’exploiter l’usure des roulettes de casino, qui rend les résultats prévisibles. Ils s’amusent aussi à perturber les cotes du marché de l’art, sans rien commettre d’illégal. Tout cela avec un sens aigu de la mise en scène, une désinvolture étudiée, et classe jamais prise en défaut, le critère du coup réussi résidant dans la beauté du geste plus que le bénéfice… À mi-chemin entre l’Agence tous risques, Ocean’s Eleven et Arsène Lupin, les aventures de cette bande d’aristocrates-justiciers donnent un long roman (un poil trop ?) plein de charme, où l’on retrouve la mythologie post-situ chère à Gailliot, dans une ambiance de BD subversive. Jérôme Malbert

STATION APOCALYPSE PARIS
Bas-ventre de Richard Millet, La Nouvelle Librairie, 118 p., 11,90 €
Si Richard Millet avait déjà, en plusieurs passages de quelques livres, fait du RER un lieu littéraire, il en tire, dans Paris bas-ventre, un véritable cercle de l’enfer post-moderne, le boyau sordide où se putréfie l’humanité décomposée par la sous-culture mondialisée et l’immigration de masse rejoignant au terme de ce texte le statut d’un lieu quasi mythologique propre à résumer la tragédie en cours. Sa veine pamphlétaire se montre bouillonnante et vire ici au délire verbal jouissif, par énumérations cocasses et brutales : « it girls évaporées, « ados » en rébellion vestimentaire, homos timides, lesbiennes militantes, filles en hijab, hijab sans femmes, « quadras » inquiets, Africaines en boubous ou en anoraks polaires, anorexiques dévorées par leur propre regard, obèses prêtes à chanter La Traviata… ». Cette exploration dantesque s’achève au rythme menaçant des tam-tams du bois de Vincennes et est suivie d’un « Éloge du coronavirus » au fil duquel Millet regrette la faible morbidité de la grippe chinoise. Grand style et mauvais esprit. Romaric Sangars

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BRIC-À-BRAC LOUFOQUE
The dead letter society de Xavier Serrano, Æthalidès, 188 p., 18 €
Sous-titré « la bibliothèque imaginaire de Roland Bartleby », ce livre est une collection de textes apocryphes d’écrivains (professionnels – Didier Decoin – ou non – George W. Bush), suivis d’un commentaire de l’auteur. Potache, érudit, loufoque, oulipien, ce bric-à-brac organisé contient des chimères littéraires (Lexomil et une nuits, Da Vinci-Codéine, etc.), des propositions (réimprimer les Schtroumpfs en bleu Klein), l’annonce de mise en vente de l’appartement de Perec écrite par Stéphane Plaza, des nouvelles en trois lignes (« Non-lieu pour Thérèse D. (Argelouse) que tout accuse d’empoisonnement, sauf le mari »), des paradoxes (Et si c’était gnan-gnan, pastiche par Marc Lévy de Et si c’était niais de Pascal Fioretto). Quelques idées moyennement drôles mais beaucoup d’excellentes, le tout dans une mise en page élégante et ludique. Bernard Quiriny

HISTOIRES DE VIOLENCES
Chansons pour l’incendie de Juan Gabriel Vásquez, Seuil, 240 p., 20 €
Pour avoir connu les années Pablo Escobar, l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez sait de quoi il parle quand il met en scène la violence. C’est le cas dans ce recueil de nouvelles implacables, aux décors et aux atmosphères contrastées, toutes liées par cette mécanique aussi banale que fascinante. Il y a d’abord la violence sociale, politique, publique, celle des turbulences de l’histoire, puis celle qui se répercute dans l’intimité autour d’une tragédie personnelle, d’un secret, d’un non-dit, poursuivant son œuvre à travers les générations, dans la solitude d’une nuit blanche. Ici, le passé s’obstine, donnant lieu à des anecdotes curieuses, des quêtes inquiétantes et des hantises de toutes sortes. Quelle que soit l’époque, le lieu, l’air reste électrique et l’auteur mène une danse étrange, les dents serrées, d’une voix complice, des terrains vagues où des ados jouent à la bagarre entre deux attentats à la futilité d’un décor de cinéma faisant écho à un massacre – neuf histoires marquantes, persistantes, incendiaires. Alain Leroy

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COLLECTION DE VERTIGES
Petites histoires d’infinis d’Alain Fleischer, Gallimard, 160 p., 16 €
Habitué aux romans (son dernier, La Vie extraordinaire de mon auto, a paru en janvier), Alain Fleischer aime s’aventurer aussi dans des formats courts, en les prenant comme des jeux, fondé sur la contrainte et les variantes – voyez ses Conférenciers en situation délicate. Petites histoires d’infinis se présente comme une série de nouvelles, parfois très brèves (une demi-page), qui mettent en vedette « un moment de perception (ou de sentiment) de l’infini ». Fleischer crée pour ses personnages des instants de commotion où, projetés d’un coup hors de leur vie étriquée, ils se découvrent une place dans la succession des siècles et l’immensité de l’espace. Un sentiment d’hébétude et de ravissement en résulte. Ces récits nous ramènent souvent à la Bohème chère à l’auteur, mais ils prennent aussi pour décor des localités exotiques, sur tous les continents. En résulte un collier de polaroïds philosophiques qui, pour n’avoir pas l’ampleur des romans de l’auteur, possède l’agrément d’un carnet de croquis. Bernard Quiriny

DESCENTE AUX ENFERS
Enneigement de Peter Terrin, Actes Sud, 240 p., 21 €
Viktor, un biologiste, a perdu sa femme, attaquée lors d’un car-jacking sous les yeux de quelques témoins passifs armés de téléphones portables. Les tueurs sont introuvables et la scène, tristement familière pour qui suit les faits divers du jour, ne nous revient qu’à travers les cauchemars du veuf dévasté, au point de sombrer dans une sévère paranoïa. Est-ce bien son épouse dans la tombe ? Comment faire confiance ? Igor, le fils, n’est-il pas aussi en danger dans ce monde ultra-violent ? À l’image de nos sociétés désarmées, toujours plus confrontées à la sauvagerie en roue libre, impunie, Viktor va d’abord se mettre à l’écart, puis se retrancher et se barricader dans l’espoir de parer toute atteinte externe. Cette obsession délétère est renforcée par son travail de recherche quant à la pollution de l’air : le monde extérieur est devenu irrespirable, toxique. Un huis clos bien mené où les résolutions prises ne font qu’accentuer l’horreur initiale. L’histoire d’un piège diabolique, très contemporain. Alain Leroy

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FABLE D’ÉTÉ
Le pré de la chèvre de Théodore Francis Powys, Le Bruit du temps, 78 p., 11 €
Cette délicieuse fable d’été signée Théodore Francis Powys (1875-1953), frère des écrivains John Cowper et Llewelyn, brille par sa poésie, son humour et son incomparable fair-play britannique. L’amour s’y présente comme un match sportif dont les règles du jeu restent surprenantes. Offrir un ballon de football à sa chère et tendre fut, à ce titre, une erreur que Mr Nutty, honorable marchand d’articles de sport, retiré à la campagne, ne se pardonne pas : la malheureuse mourut d’un coup un peu trop… franc. Si donner revient à prendre, ne faut-il pas laisser à Dieu cette périlleuse prérogative ? Les êtres bassement intéressés, qui comptent dérober au veuf ce bien si mystérieux qu’il semble détenir, ne seront, certes, pas du même avis. De son côté, il ne cédera ni à l’auto-flagellation ni aux sermons malgré ses tourments. L’auteur, fils de pasteur, prend d’ailleurs un malin plaisir à lâcher l’effrontée Jenny aux trousses des soutanes filant doux à travers les verts pâturages. Et ça, c’est du jeu… Anne-Sophie Yoo






