Si ce disque est l’antidote parfait à la morosité du confinement, il a pourtant été écrit avant que la peste pangoline ne déchaîne sa fureur sur un monde effaré. Ce qui en fait sa justesse, selon le principal intéressé : « Comme les chansons décrivaient des choses sous-jacentes, elles sont plus justes, car en lumière indirecte. J’avais très peur, quand le covid est arrivé, que nous soyons inondés de films, de livres et de chansons sur le covid, que chacun raconte sa petite expérience… Mais ce n’est pas du tout le cas, et tant mieux ! Peut-être que ce disque décrit-il très bien le monde dans lequel on est parce qu’il a été écrit un peu avant ».
Dégagé sans outrance
Le premier single, « L’homme idéal », évoque notamment le mouvement #MeToo de façon caustique, mais tout en finesse, recueillant même les faveurs de la radio publique. « Les paroles de Laurent Chalumeau sont brillantes, pas du tout revendicatives. Aucun disque ne doit forcément parler du monde qui nous entoure, mais si on le fait, ce doit être différent de la manière dont on le ferait dans une conversation ou dans un tweet. Si j’ai des choses à dire sur la société, ce sera plutôt dans une tribune », affirme le barde, qui ne condamne pas forcément ceux qui adoptent une autre attitude.
Une position équilibrée, alors que fait rage le débat sur la place des artistes, deux camps s’affrontant souvent de façon manichéenne, certains arguant que les artistes devraient se taire et se focaliser sur leur art, et les autres qu’ils devraient endosser un rôle d’éveilleur de consciences. « Chacun fait comme il l’entend. Pour ma part, m’occupant d’un label, je me retrouve au milieu d’une pluralité d’opinions que je dois respecter, et les artistes du label n’ont pas à se sentir engagés par ce que je pourrais penser, par exemple, de Xavier Bertrand. Chaque opinion est intéressante, quelle que soit la profession exercée, mais il n’y a pas de métier qui rende ce que l’on pense plus valable ».
Dénué de snobisme, Bertrand Burgalat pense justement que le grand public a une fidélité envers les artistes qu’il aime que n’auront jamais les branchouilles, les hipsters, et autres girouettes trop agitées par l’air du temps
Disques-balises
Homme de lettres offrant régulièrement des tribunes, Bertrand Burgalat a aussi publié un livre sur sa vie avec le diabète, un mal qui l’affecte depuis l’âge d’onze ans, Diabétiquement vôtre (Calmann- Levy), mais, s’il est un lecteur assidu, il n’est pas pour autant idolâtre de la chose littéraire : « J’ai plus un rapport au livre qu’à la littérature. Je n’ai pas de livre de chevet, de livre qui a changé ma vie, même si je lis beaucoup d’essais et quelques romans, je trouve d’ailleurs très forts, par exemple, ceux de Jean-Pierre Montal. De disques, oui », nous dévoile-t-il, avant une courte rétrospective des disques qui ont bouleversé sa vie : « Je vais remonter à Daphnis et Chloé de Ravel ; Meddle de Pink Floyd, en particulier à cause d’« Echoes » ; Pet Sounds des Beach Boys ; Autobahn de Kraftwerk ». Sobre.
Une époque refusant d’admirer
« L’époque est très passéiste, note le musicien. J’ai tendance à ne pas m’intéresser à certaines choses qui sortent aujourd’hui parce que je ne suis pas assez passéiste pour m’y intéresser. Que ce soit dans le design, ou dans l’esthétique générale, on cherche quelque chose que l’on connaît, parce que ça nous rassure, mais il faut en même temps qu’on nous dise que c’est moderne. Je pense que ce qui accentue cela, c’est que de nos jours, l’admiration est perçue comme une faiblesse. Dire que des artistes ont eu une grande influence sur nous passe très mal. Ce qui fait que les gens ont beaucoup de mal à s’affranchir de leurs admirations. Ils en restent prisonniers. Tous les artistes qui ont fait avancer la musique sont ceux qui revendiquaient ce qui avait pu les marquer : les Beatles avec le rock des années 50, les Stones avec le blues. Or, aujourd’hui, aimer admirer est assez mal perçu. Cela m’a frappé quand Bertrand Tavernier est mort. Je n’avais jamais remarqué à quel point il y avait un tel clivage, qui date de son premier film. Le fait qu’il ait été respectueux d’une tradition du cinéma français l’a mis complètement à l’écart de certains groupes ; le fait qu’il ait toujours aimé faire partager ses admirations a empêché beaucoup de considérer que ce n’est pas seulement un cinéphile, mais aussi un grand cinéaste ».
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Paradoxes de la branchitude
Dénué de snobisme, Bertrand Burgalat pense justement que le grand public a une fidélité envers les artistes qu’il aime que n’auront jamais les branchouilles, les hipsters, et autres girouettes trop agitées par l’air du temps. « Les artistes qui arrivent à se faire adopter du grand public le restent en général. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, c’est le public le plus branché ou pointu qui est le plus volatil. À partir du moment où la question qui se pose n’est plus « Est-ce que j’aime ce disque ou ce film », mais « Est-ce que ça fait bien d’aimer ça ? », que ça en devient une question statutaire, c’est beaucoup plus éphémère. Les artistes qui ont su parler à un public assez vaste bénéficient d’une popularité plutôt stable. Il y a un essai de Patrice Bollon, écrit il y a une vingtaine d’années et intitulé Esprit d’époque, dans lequel est décrit avec justesse comment aujourd’hui, avec la segmentation et le marketing, le fait de vouloir être différent est en réalité prémâché par l’industrie. Même la singularité est quelque chose d’étudié. Il commence en citant Oscar Wilde qui expliquait que les personnages balzaciens sont apparus dans la rue au XIXe siècle avec La Comédie humaine. Le rock a beaucoup véhiculé ces clichés-là, et peut-être en France plus qu’ailleurs. Par exemple, pour le punk, on a vraiment cru qu’il fallait ne pas savoir jouer pour faire de la bonne musique ! »
Un temps moins sombre qu’il n’y paraît
Le musicien se montre plutôt optimiste : « Aujourd’hui, il y a une jeune génération de musiciens qui jouent très bien, qui ont un bon niveau technique, et d’ailleurs je suis sûr que le confinement va l’amplifier. Il y a toujours eu des bons musiciens, mais il était difficile en France de trouver des musiciens qui avaient à la fois de la technique et du goût. Aujourd’hui, et c’est l’un des bons côtés d’Internet, je peux trouver de très bons batteurs de vingt ans qui ne sont pas des batteurs de jazz rock, qui n’ont pas écouté que Steve Gadd. Il y a vingt ans on pensait que la musique était morte. Je trouve que c’est un milieu qui est plus souriant aujourd’hui », déclare-t-il.
Cette pénurie favorisait le désir, certes, mais le fait qu’une musique soit rare ne la rend pas plus intéressante
Si pour certains, le cancer qui ronge l’industrie musicale s’appelle Internet, le réseau peut aussi se révéler un formidable outil de découverte. « J’ai découvert la musique chez les disquaires. On leur demandait de nous passer un disque, ils le mettaient. On n’aimait pas, ils en mettaient un deuxième. Après le troisième, on n’osait plus demander ! Cette pénurie favorisait le désir, certes, mais le fait qu’une musique soit rare ne la rend pas plus intéressante. C’est là l’un des grands avantages de la musique sur, par exemple, l’art contemporain : pour le même prix, voire pour rien, on peut écouter des trucs sublimes et des trucs moins intéressants. Et internet a permis une diffusion extraordinaire. Je reçois tout le temps de la musique que je n’ai pas la possibilité matérielle de signer, mais même si je ne le fais pas, la musique sera toujours là, disponible. Le mauvais côté, c’est cette forme d’impolitesse vis-à-vis de la musique qui devient un bruit de fond, cette écoute névrotique et inattentive ».
Plutôt le streaming que les oligarques
« On a tout et son contraire aujourd’hui, poursuit Bertrand Burgalat. J’étais par exemple très sceptique sur le retour du vinyle, ces gens qui écoutaient des 33 tours sur des électrophones en prétendant que c’était bien meilleur que le CD, ce qui est faux. Cependant ça a réintroduit une forme de politesse et de patience vis-à-vis de la musique. Je suis dans une industrie qui a subi toute la violence du numérique. La musique enregistrée fait 30 % du chiffre d’affaires d’il y a vingt ans. Nous avons dû faire des choix face au numérique, comme celui du streaming pour éviter la gratuité et tout ce que cela avait d’arbitraire : la laisser aux mains de mécènes, oligarques, comme c’est le cas dans l’art contemporain. La musique doit pouvoir atteindre directement l’auditeur en faisant abstraction du milieu social, des origines. Et de ce point de vue-là, le numérique est une bonne solution ».
A-t-on encore besoin des labels ?
Bertrand Burgalat n’est pas seulement musicien, écrivain, parolier, ou acteur : il tient aussi le fameux label Tricatel, qui a vu passer Michel Houellebecq, April March, ou les jeunes Shades. Mais les musiciens ont-ils encore besoin des services d’un label ? Pour le principal intéressé… Oui et non ! « Beaucoup de gens disent que les labels ne servent à rien, qu’on est des intermédiaires. Mais c’est paradoxal, car nous n’avons jamais reçu autant de demandes ! Je pense que ce qui est bien aujourd’hui est que tout est possible : un artiste peut sortir son disque sans label et avoir des résultats meilleurs qu’avec ».
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Alors que la musique live s’apprête à revenir, déjà, des rabat-joie, notamment chez les Verts, commencent à stigmatiser une industrie affaiblie, réclamant notamment que les festivals baissent leurs jauges pour être moins polluants. Une tartufferie pour Bertrand Burgalat, qui se méfie de « l’écologie polluante ». « Il y a deux ans, notre tourneur était tout fier de nous annoncer que nous n’aurions plus de bouteilles d’eau en plastique sur scène. Pourquoi ne pas plutôt essayer de faire des tournées par le rail au lieu d’utiliser des TourBus dont la clim tourne en permanence, y compris pendant les festivals éco-friendly ? »
Observateur caustique et rêveur lucide, Bertrand Burgalat nous propose avec son dernier disque une pop hybride et onirique, à la fois extrêmement charnelle tout en se parant d’atours synthétiques. S’ouvrant sur « Flash », titre démiurgique aux synthétiseurs baroques, Rêve Capital nous plonge dans un monde de rêve avec des textes ciselés, parfois non dénués de mélancolie, comme avec « La chanson européenne », sans que toutefois jamais cela ne vire au cauchemar. C’est Kraftwerk faisant du surf avec les Beach Boys : tout ce qu’il nous fallait pour un été post-Covid.

Tricatel, 15 €





