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Bertrand Burgalat, rêveur lucide

Toujours d’une élégance rare, Bertrand Burgalat nous attend par une chaude matinée de printemps, en terrasse, lunettes fumées posées sur le nez et délicat foulard noué autour du cou. Le 11 juin, le fondateur du label Tricatel a sorti Rêve Capital, quatre ans après son dernier effort. Si l'attente était longue, elle en valait la peine, tant le disque aux mélopées électro-pop est une bouffée d’oxygène bienvenue après des saisons anxiogènes.

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© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Si ce disque est l'antidote parfait à la morosité du confinement, il a pourtant été écrit avant que la peste pangoline ne déchaîne sa fureur sur un monde effaré. Ce qui en fait sa justesse, selon le principal intéressé : « Comme les chansons décrivaient des choses sous-jacentes, elles sont plus justes, car en lumière indirecte. J'avais très peur, quand le covid est arrivé, que nous soyons inondés de films, de livres et de chansons sur le covid, que chacun raconte sa petite expérience… Mais ce n'est pas du tout le cas, et tant mieux ! Peut-être que ce disque décrit-il très bien le monde dans lequel on est parce qu'il a été écrit un peu avant ». 

Dégagé sans outrance

Le premier single, « L'homme idéal », évoque notamment le mouvement #MeToo de façon caustique, mais tout en finesse, recueillant même les faveurs de la radio publique. « Les paroles de Laurent Chalumeau sont brillantes, pas du tout revendicatives. Aucun disque ne doit forcément parler du monde qui nous entoure, mais si on le fait, ce doit être différent de la manière dont on le ferait dans une conversation ou dans un tweet. Si j'ai des choses à dire sur la société, ce sera plutôt dans une tribune », affirme le barde, qui ne condamne pas forcément ceux qui adoptent une autre attitude. 

Une position équilibrée, alors que fait rage le débat sur la place des artistes, deux camps s'affrontant souvent de façon manichéenne, certains arguant que les artistes devraient se taire et se focaliser sur leur art, et les autres qu'ils devraient endosser un rôle d'éveilleur de consciences. « Chacun fait comme il l'entend. Pour ma part, m'occupant d'un label, je me retrouve au milieu d'une pluralité d'opinions que je dois respecter, et les artistes du label n'ont pas à se sentir engagés par ce que je pourrais penser, par exemple, de Xavier Bertrand. Chaque opinion est intéressante, quelle que soit la profession exercée, mais il n'y a pas de métier qui rende ce que l'on pense plus valable ». 

Dénué de snobisme, Bertrand Burgalat pense justement que le grand public a une fidélité envers les artistes qu'il aime que n'auront jamais les branchouilles, les hipsters, et autres girouettes trop agitées par l'air du temps

Disques-balises

Homme de lettres offrant régulièrement des tribunes, Bertrand Burgalat a aussi publié un livre sur sa vie avec le diabète, un mal qui l'affecte depuis l'âge d'onze ans, Diabétiquement vôtre (Calmann- Levy), mais, s'il est un lecteur assidu, il n'est pas pour autant idolâtre de la chose littéraire : « J'ai plus un rapport au livre qu'à la littérature. Je n'ai pas de livre de chevet, de livre qui a changé ma vie, même si je lis beaucoup d'essais et quelques romans, je trouve d'ailleurs très forts, par exemple, ceux de Jean-Pierre Montal. De disques, oui », nous dévoile-t-il, avant une courte rétrospective des disques qui ont bouleversé sa vie : « Je vais remonter à Daphnis et Chloé de Ravel ; Meddle de Pink Floyd, en particulier à cause d'« Echoes » ; Pet Sounds des Beach Boys ; Autobahn de Kraftwerk ». Sobre. 

Une époque refusant d’admirer

« L'époque est très passéiste, note le musicien. J'ai tendance à ne pas m'intéresser à certaines choses qui sortent aujourd'hui parce que je ne suis pas assez passéiste pour m'y intéresser. Que ce soit dans le design, ou dans l'esthétique générale, on cherche quelque chose que l'on connaît, parce que ça nous rassure, mais il faut en même temps qu'on nous dise que c'est moderne. Je pense que ce qui accentue cela, c'est que de nos jours, l'admiration est perçue comme une faiblesse. Dire que des artistes ont eu une grande influence sur nous passe très mal. Ce qui fait que les gens ont beaucoup de mal à s'affranchir de leurs admirations. Ils en restent prisonniers. Tous les artistes qui ont fait avancer la musique sont ceux qui revendiquaient ce qui avait pu les marquer : les Beatles avec le rock des années 50, les Stones avec le blues. Or, aujourd'hui, aimer admirer est assez mal perçu. Cela m'a frappé quand Bertrand Tavernier est mort. Je n'avais jamais remarqué à quel point il y avait un tel clivage, qui date de son premier film. Le fait qu'il ait été respectueux d'une tradition du cinéma français l'a mis complètement à l'écart de certains groupes ; le fait qu'il ait toujours aimé faire partager ses admirations a empêché beaucoup de considérer que ce n'est pas seulement un cinéphile, mais aussi un grand cinéaste ». [...]

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