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Les faits, oui, mais lesquels ?

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Publié le

11 janvier 2020

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« L’information, habituellement perçue comme la précondition du débat, est en réalité sa conséquence ». C’est par cette phrase que Christopher Lasch souligne le virage technocratique qu’a pris la perception de la démocratie dans les sphères médiatiques, où « l’objectivité » scientifique devait remplacer le débat. L’échec était prévisible.

 

 

 

Dans La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Lasch signale une corrélation forte entre la « professionnalisation » de la presse états-unienne et la baisse de la participation civique en Amérique. D’une participation d’environ 80 % dans les années 1830-1900, le chiffre va s’effondrer à 65 % en 1904, puis à 59 % en 1912. Il se trouve, note Lasch, que c’est au tournant du siècle dernier que la presse a renié son aspect « férocement partisan » : un nouvel idéal d’objectivité et de neutralité scientifique s’est imposé, permettant de donner aux publicités nichées entre les colonnes une aura plus respectable.

 

 

« Je suis objectif, je ne parle que des faits ! »

 

Cette vision sera étayée par les écrits de Walter Lippmann, l’inventeur de l’expression « la fabrique du consentement », qui voyait le débat comme la conséquence (regrettable) d’un manque d’informations scientifiques, là où en réalité c’est précisément le débat, virulent et franc, qui suscite l’envie de s’informer. Les médias, à l’image du gouvernement, ont voulu devenir plus neutres que neutres, objectifs, « experts », indépendants.

En d’autres termes, réduisez les débats aux faits, les faits à la science, et ainsi vous remplacerez le débat – et donc la vox populi – par des scientifiques.

Pour le technocrate (des deux côtés du micro), les sujets sont souvent bien trop complexes pour être soumis au débat public. En d’autres termes, réduisez les débats aux faits, les faits à la science, et ainsi vous remplacerez le débat – et donc la vox populi – par des scientifiques.

 

Lire aussi : Le Bobaroscope

 

Cette vision, en séparant faits et opinions, confond factualisme et objectivité, comme le démontre le philosophe Alasdair Macintyre. Car les faits, oui, mais lesquels ? La nature en compte une quantité infinie. Et ensuite, comment les hiérarchiser et les mettre en rapport ? Selon cette décision – car cela en est une – une narration radicalement différente va s’installer dans l’esprit du lecteur. Vous voulez démontrer que le chômage baisse ? Choisissez vos chiffres : médiane, moyenne, troisième interquartile, catégorie A, B, C, pourcentage, fraction ? Le factualisme a la particularité d’être subjectif sans s’en rendre compte et il est incarné par tous les Clément Viktorovitch de ce monde.

 

 

Faites sortir l’expert !

 

Cette erreur d’analyse explique en partie l’hystérie médiatique sur la question des fausses nouvelles. Certes, il existe dans certains cas des erreurs factuelles, comme se tromper sur une date. Mais à bien des égards, la séquence que l’on nous a infligée sur les fake news doit être perçue comme un attentat à l’encontre du « pluralisme interprétatif » si cher à l’essayiste québécois Mathieu Bock-Côté. En effet, ceux qui accusent à tort et à travers les autres d’avoir objectivement tort ne font bien souvent qu’attester leurs propres penchants. Nietzsche leur dirait que les prétentions à l’objectivité ne font que révéler une volonté d’imposer par la force sa propre subjectivité. Aujourd’hui les fake news, hier le marxisme « scientifique ».

C’est justement dans la confrontation des subjectivités assumées (et non de fausses neutralités) qu’une vue d’ensemble commence à se dessiner. La vérité pour nous mortels naît (parfois) d’en bas ou elle n’est pas.

Exemple : une météorite percute la terre ; le fait est objectif. Mais dès lors que les quelques témoins racontent la scène à leurs proches, le fait objectif devient raconté, et donc se pare de mots différents : l’un insiste plus sur le son de l’impact, l’autre préfère décrire l’image. La subjectivité fait donc son grand retour triomphal. Cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes condamnés à un subjectivisme complet. C’est justement dans la confrontation des subjectivités assumées (et non de fausses neutralités) qu’une vue d’ensemble commence à se dessiner. La vérité pour nous mortels naît (parfois) d’en bas ou elle n’est pas. La voie vers l’universel passe par le particulier, une fois de plus. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un fait.

 

Pierre Valentin

 

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