Le populisme est devenu le nouveau « fantôme qui hante l’Europe ». En fait, bien plus que l’Europe : le monde entier. Un fantôme dont les contours sont si vaporeux et si diffus qu’il semble étendre partout sa présence menaçante. À écouter le discours politique officiel, on ne peut qu’en être frappé. Trump est un populiste, comme Poutine. Maduro est un populiste, comme Orban. Pablo Iglesias est un populiste, comme Marine Le Pen. Or, lorsque différentes personnalités manifestement si contraires entre elles reçoivent le même qualificatif, de deux choses l’une : soit on a enfin trouvé une pierre philosophale sous la forme d’un adjectif universellement valable – ce qui va se révéler faux –, soit on parle dans le vide. Je soupçonne que la plupart de nos analystes, toutes ces voix qui remplissent à toute heure l’espace médiatique de l’incantation magique du « populisme », parlent simplement dans le vide. Qu’est-ce qu’un « populiste » pour eux ? Simplement quelqu’un qui ne rentre pas dans le moule préfabriqué du politiquement correct occidental. Je veux dire : un méchant.
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Ce que le populisme n’est pas
Depuis la chute du mur de Berlin, en effet, l’Occident a marché vers la construction d’un unique espace politique valable, défini selon quatre paramètres fondamentaux : la démocratie représentative des partis, l’économie ancrée dans le système financier mondial, l’abolition progressive des identités nationales et des frontières. Avec, enfin, l’ingénierie sociale progressiste, ce type de nihilisme érigé en dogme qui se manifeste notamment à travers les « politiques de genre ». Ces paramètres délimitent le champ de ce qui est acceptable, et même, de ce qui est la seule politique possible, puisque toute alternative – nous dit-on – ne peut être qu’une arnaque et une démagogie, un masque qui cache les pires intentions. Quiconque sort de ce cadre, par n’importe lequel des quatre côtés – politique, économique, identitaire ou social – est suspecté de péché. Il sera inévitablement qualifié de « populiste », non pas pour le définir « idéologiquement », mais pour le frapper d’un anathème moral. Pire encore : pour dresser à son égard le diagnostic d’une maladie infectieuse et contagieuse.
Jadis, le terme « sambenito » désignait en espagnol, d’une manière générale, tous ceux qui flattaient l’oreille du peuple par des promesses ambitieuses impossibles à réaliser ; on juge aujourd’hui impossible à réaliser tout ce qui circule en dehors des paramètres établis, de cette « seule politique possible », de sorte que quiconque défend une transformation substantielle de la démocratie de partis, une économie centrée sur le local plutôt que sur le global, une politique identitaire affirmative ou une anthropologie sociale conforme à la nature, est immédiatement disqualifié comme populiste : la validité réelle de ses idées n’est pas discutée. Celles-ci sont, d’emblée, considérées comme nuisibles et donc littéralement insoutenables. Ce qui est uniquement discuté, c’est la qualité morale de leur auteur, auquel il est nécessairement attribué d’être démagogue ou de mauvaise foi. Autrement dit, d’être « populiste ».
Au milieu de la fin du XIXe siècle, plus exactement en 1891, c’est aux États-Unis qu’est apparu ce qui fut, en rigueur de termes, le premier mouvement politique populiste : le People’s Party
Dans la culture politique qui suivit la Seconde Guerre mondiale, dominée par la rhétorique de la gauche, il était habituel de disqualifier l’adversaire en lui lançant l’anathème suprême d’être un « fasciste », une accusation paralysante qui conduisait automatiquement l’accusé dans l’enfer de ceux qui n’avaient aucun droit dans la vie publique. De même, aujourd’hui, les leaders d’opinion, généralement héritiers des vieux mandarins progressistes et idéologiquement nourris à leur sein, condamnent le méchant en lui appliquant le stigmate « populiste ». Une stigmatisation qui, bien entendu, s’ajoute souvent à celle de « fasciste ». En réalité, nous sommes en présence de la même logique d’expulsion de la cité.
Ce qu’est vraiment le populisme
Et pourtant, le populisme n’est pas une catégorie spectrale, sans forme ni matière. Au contraire, c’est l’un des phénomènes politiques les plus étudiés au cours de ces dernières années. C’est un courant aux contours précis, quoique changeants, défini par une série de principes « idéologiques » reconnaissables, bien qu’il n’y ait pas de « credo » populiste, ni de doctrine fermée, de père philosophique ou d’école, et bien que l’évolution historique elle-même se soit chargée de couvrir son chemin de denses couches de confusion.
Rappelons-en l’essentiel. Les termes « populisme » et « populiste », d’un point de vue académique, sont apparus en Russie vers 1878, liés au mouvement Narodnichestvo (littéralement, « marcher vers le peuple »), que l’on a précisément traduit dans le monde occidental par le mot populisme. En vérité, ce n’était pas vraiment un mouvement populaire, mais plutôt un courant intellectuel qui tentait de retrouver la vertu politique en revenant au peuple, et plus précisément à la paysannerie. Dans une perspective proche de celle du socialisme utopique, ces populistes russes pensaient que le militant révolutionnaire devait s’éloigner de l’intellectualisme bourgeois et se plonger dans la nature profonde du peuple avant d’en devenir le guide. Les communes rurales et les traditions populaires constituaient, dans sa mentalité, les formes naturelles du socialisme qu’il fallait récupérer. Le populisme russe fut réduit au néant par l’incompréhension de la majorité des paysans eux-mêmes, par la sévère répression du régime tsariste puis, immédiatement après, par le rejet dont il fut l’objet de la part des marxistes, pour lesquels les artisans de la révolution étaient à rechercher dans le prolétariat et non pas dans la paysannerie. À partir de ce moment, le terme de « populisme », dans la littérature marxiste, a désigné non seulement des mouvements contestataires de classe inférieure, mais aussi de paysannerie, avec une connotation nationaliste, autant d’éléments incompatibles avec le socialisme « officiel » de l’Internationale prolétarienne.
Très peu de temps après, dans ce même milieu de la fin du XIXe siècle, plus exactement en 1891, c’est aux États-Unis qu’est apparu ce qui fut, en rigueur de termes, le premier mouvement politique populiste : le People’s Party. De quoi s’agissait-il ? D’un mouvement de protestation des secteurs paysans les moins favorisés contre la destruction de leur mode de vie par le développement industriel et le capitalisme financier. Le Parti du peuple est né au sein du Parti démocrate, comme un courant particulièrement orienté à gauche. Sa base était clairement agraire et ouvertement hostile aux élites urbaines, aux villes, aux chemins de fer, aux banques et à l’or (en fait, ils défendaient le bimétallisme, c’est-à-dire le double étalon or-argent, car l’étalon-or avait produit une déflation féroce des prix agricoles). Les populistes américains ont émergé dans ce que l’on appelle la ceinture de maïs (Dakota, Nebraska, etc) et ont rapidement trouvé un soutien parmi les producteurs de coton appauvris des États du Sud. L’expérience dura jusqu’en 1908, lorsque le mouvement populiste, en raison de la configuration particulière de l’électorat aux États-Unis, finit par soutenir les républicains dans quelques États, et les démocrates dans d’autres, ce qui provoqua sa disparition.
Plus tard, d’autres mouvements considérés comme « populistes » sont apparus. Par exemple, le mandat de Lázaro Cárdenas au Mexique (1934-1940), avec son programme de syndicalisme national, sa réforme agraire, ses expropriations pétrolières et son rapprochement de l’Église catholique. Ou le premier péronisme en Argentine (1943-1955), avec sa base syndicale, sa politique d’assistance sociale, sa nationalisation des secteurs stratégiques, etc. Les gouvernements de Getulio Vargas au Brésil (1930-1954) et de Pérez Giménez au Venezuela (1952-1958), qui s’apparentent davantage à des « dictatures du développement » – même s’ils ont parfois pris des formes démocratiques –, sont aussi souvent considérés comme des systèmes « populistes », dans la mesure où ils recherchèrent délibérément à intégrer dans l’État les couches sociales les plus défavorisées en même temps qu’ils entreprenaient de vastes programmes économiques et industriels directement dirigés par le secteur public.
L’accent est souvent mis sur le type de commandement populiste, plus personnel qu’institutionnel ; sur son discours, plus émotionnel que rationnel, ou sur sa manière de concevoir la démocratie, plus plébiscitaire que pluraliste
Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, deux mouvements apparurent en Europe qui allaient également recevoir l’étiquette de « populistes ». Le premier est le « Front de l’Homme Ordinaire » (Fronte dell’Uomo Qualunque), de l’Italien Guglielmo Giannini, actif entre 1944 et 1949, avec un discours de revendication du citoyen ordinaire contre le pouvoir de l’État, contre le grand capital et aussi contre le communisme. L’autre est le « poujadisme », mouvement mené entre 1953 et 1958 en France par Pierre Poujade, avec une branche syndicale qui était « l’Union de défense des commerçants et artisans » (UDCA), et une autre, électorale, qui était le parti « Union et Fraternité françaises » (UFF). Le poujadisme était une protestation de la petite bourgeoisie contre les abus fiscaux de l’État et les magouilles parlementaires de la IVè République, et il développait un discours anti-élitiste et nationaliste ; c’est pourquoi il peut être pleinement considéré comme un « populisme ».
Origine populaire. Défense des droits spécifiques des personnes défavorisées. Simultanément, opposition au concept de lutte des classes. Opposition aussi au pouvoir oligarchique, qu’il soit politique ou économique, avec une hostilité particulière envers le monde de la grande banque et de la grande industrie. Méfiance à l’égard de l’ingérence de l’État dans la vie économique privée – notamment en matière fiscale – mais, en même temps, tendance à développer des formes de contrôle étatique dans les grands secteurs de production. Mépris patent pour les rituels de négociation et de transaction de la vie parlementaire libérale. Tels sont quelques-uns des traits caractéristiques – souvent contradictoires en vérité – des populismes.
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D’un point de vue académique, celui de la recherche en science politique, le populisme n’a commencé à être considéré comme un courant spécifique que bien après le début des années 1950, lorsque le sociologue de Chicago Edward Shils en a tracé les caractéristiques. Cependant, Shils ne s’attarde pas tant sur son contenu « idéologique » que sur son profil sociologique. Il y voit « une idéologie de ressentiment contre un ordre social imposé par une classe dirigeante de longue date, dont il suppose qu’elle a le monopole du pouvoir, de la propriété, l’ascendance ou la culture ». De ce point de vue « sentimental », la pulsion populiste apparaît aussi bien dans le communisme que dans le fascisme ou, dans le cas spécifique de l’Amérique du Nord, dans ce que l’on a appelé le maccarthysme. Si, dans la perspective marxiste, le populisme était une sorte d’anomalie, une déviation, dans la perspective libérale, il constitue à proprement parler une dépravation politique, qui consiste à mobiliser les sentiments irrationnels des masses pour les opposer aux élites, celles-ci étant supposément identifiées à la démocratie libérale.
Cette approche du populisme comme quelque chose de sentimental, d’irrationnel, continue de marquer l’interprétation académique du phénomène bien des années plus tard. L’accent est souvent mis sur le type de commandement populiste, plus personnel qu’institutionnel ; sur son discours, plus émotionnel que rationnel, ou sur sa manière de concevoir la démocratie, plus plébiscitaire que pluraliste. On oublie le fait objectif que les populismes sont essentiellement des mouvements populaires, qu’ils naissent dans des contextes de corruption flagrante de la démocratie ou d’injustice économique ouverte, et qu’en général ils ne sont pas à proprement parler des attaques contre la rationalité libérale, mais bien plutôt des conséquences de la rupture antérieure de cette supposée rationalité. En définitive, le populisme a fini par être étiqueté comme une simple « idéologie du ressentiment » qui, en raison d’obscures motivations irrationnelles – que l’on réduit à n’être que de la malice – menace le bon ordre de la démocratie libérale, laquelle, dans ce schéma, est au contraire considérée comme immaculée en elle-même. Le modèle interprétatif est tellement simpliste qu’il fait manifestement eau de toutes parts.





