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Loup Viallet : « Le bitcoin est devenu l’instrument du néocolonialisme russe »

Essayiste spécialiste de l'Afrique, Loup Viallet se félicite de la victoire du renseignement français au Mali à propos de l'affaire du charnier de Gossi, et considère que le bitcoin est utilisé par les Russes en Afrique dans une perspective néocoloniale.

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© DR

L’armée française accuse les mercenaires russes de Wagner de manipulation et a diffusé des images de ces soldats en train de recouvrir de sable des cadavres, près de la base de Gossi, dont les forces françaises se sont retirées il y a quelques jours. Qu’en pensez-vous ?

L’affaire du charnier de Gossi est un coup monté, dont le subterfuge a été déjoué avec brio par nos services de renseignement. C’est une première victoire française dans la guerre irrégulière qui est menée contre la France par la Russie en Afrique.

Que s’est-il passé ?

Récapitulons. La rétrocession des bases de Kidal, Tessalit et Tombouctou s’est faite sans encombre avec l’armée malienne en 2021. Mais pendant ce temps les liens entre d’un côté la France, l’UE, l’ONU et la majorité des pays de la sous-région, et de l’autre la junte au pouvoir se sont considérablement dégradés. Pour se maintenir au pouvoir, le régime putschiste a choisi de s’associer avec le groupe de mercenaires russes Wagner, déjà connu pour ses exactions en Ukraine, en Libye, en Syrie, en Centrafrique. Ce retournement d’alliance a provoqué la réarticulation de Barkhane. La fermeture de la base de Gossi s’inscrit dans ce contexte.

Lire aussi : Charles Millon : « Réfléchir à une nouvelle politique française en Afrique »

Les faits. La base de Gossi a été transférée le 19 avril dernier, sachant que les préparatifs ont été réalisés en coordination avec les FAMA (Forces armées maliennes). Si un charnier existait dans les environs, ces derniers l’auraient noté, ou bien n’auraient pas été associés. Le 20 avril, des capteurs aériens français enregistrent des images de militaires blancs (éléments de Wagner) et de FAMA prenant possession de la base. Le soir même, un faux militaire malien (pseudo « Dia Diarra ») tweete à propos d’ « images terribles de cadavres sur la base de Gossi » et d’un « crime fait par les Français » sans pour autant diffuser ces images. Il mentionne aussi une vidéo qui « tournerait » sur WhatsApp. Le 21 avril au matin, les capteurs français enregistrent des éléments Wagner et des locaux en train d’enterrer des corps à proximité de la base, puis se filmant en train de les « découvrir ». Quelques heures plus tard, le compte Twitter du faux lanceur d’alertes diffuse une vidéo de la mise en scène de la découverte du charnier. Immédiatement, les images des drones français sont transférées à la presse par l’armée française.

Il faut vous préciser que cette tentative de manipulation est intervenue quelques semaines après le massacre de Mora et quelques jours après le massacre d’Hombori, à 90km de Gossi (il est probable que les cadavres du faux charnier de Gossi proviennent de cette ville, située à quelques heures de route). Ces deux crimes de masse ont été perpétrés par des mercenaires de Wagner et des éléments des FAMA. L’ONG Human Rights Watch avait qualifié le massacre de Mora de la « pire atrocité commise contre des civils en 10 ans ». Dans un premier temps, la Russie a mis son veto à l’ONU sur une demande d’enquête indépendante sur les crimes de Moura soumise au Conseil de sécurité par la France. La junte malienne a quant à elle bloqué localement la mission d’enquête de la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA) sur ces mêmes crimes. L’affaire du faux charnier est une tentative cynique, abjecte et finalement pathétique de faire porter à l’armée française la responsabilité de crimes de guerre commis par les éléments de Wagner.

L’usage de cette crypto permet au régime russe de financer la corruption, le blanchiment, le mercenariat, la diffusion de fake news

Où en est-on ?

La junte malienne et le pouvoir russe sont en train de se prendre les pieds dans un tapis de mensonges qu’ils ont eux-mêmes tissé. La version officielle de l’armée malienne date la découverte du charnier le 21 avril quand le faux militaire et twitto malien annonçait déjà son existence la veille. Les autorités militaires maliennes ont aussi accusé la France de « subversion » et de « fausses images ». Mais pour justifier leurs affirmations, il faudra une expertise. Or, la junte bloque l’enquête de la MINUSMA. Ils sont coincés.

Par ailleurs, l’Assemblée générale des Nations unies vient d’adopter le 26 avril une réforme portée par le Liechtenstein, qui risque de compliquer fortement l’usage du droit de veto par la Russie. Désormais, chaque fois qu’un membre du Conseil de sécurité exercera son droit de veto, un débat sera déclenché à son sujet à l’assemblée générale où l’État en question sera invité à justifier sa décision. Si cette dernière disposition est facultative, on peut raisonnablement penser que les vetos ne donnant pas lieu à justifications publiques seront interprétés par le reste du monde comme autant d’aveux de culpabilité.

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Le bitcoin vient d’être adopté comme (crypto)monnaie officielle par la Centrafrique, où les mercenaires Wagner sont (est-ce un hasard) aussi présents. Une décision visionnaire ?

Le bitcoin est devenu la première crypto néocoloniale. J’imagine que ce n’était pas le plan initial de ses fondateurs. Je comprends que l’essor du bitcoin fascine nombre d’acteurs de l’innovation. Mais applaudir sa légalisation par la Centrafrique est plus que déplorable. Le gouvernement centrafricain a en effet adopté le bitcoin pour se conformer à la volonté de l’oligarque Evgueni Prighozin, capitaine occulte de Vladimir Poutine et parrain financier de Wagner et d’AFRIC (agence d’influence du Kremlin sur le continent).

L’usage de cette crypto permet au régime russe de financer la corruption, le blanchiment, le mercenariat, la diffusion de fake news. La technologie est parfois mise au service du pire : le bitcoin est devenu l’instrument du néocolonialisme russe. Un instrument du chaos au service de mercenaires de l’information à la solde du Kremlin. Il serait bon que les nombreux organes de presse et enthousiastes de la tech qui ont titré/posté/twitté sur cette nouvelle sans prendre en compte le contexte géopolitique très dur qui l’a provoqué comprennent que le chemin pris par le bitcoin en Centrafrique va contribuer à décrédibiliser gravement l’objet de leur enthousiasme.

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