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Lovecraft, Derrière la légende

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Publié le

11 juin 2019

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Actu SF édite enfin en français la biographie-somme de S. T Joshi, le plus grand spécialiste américain du maître de Providence. L’occasion de revenir avec son directeur de publication, Christophe Thrill, sur l’héritage lovecraftien et quelques clichés tenaces.

 

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Il est loin le temps où le nom de Lovecraft résonnait comme un mantra seulement connu des initiés, qu’on s’échangeait sur les bancs du collège, le souffle court et le cartable alourdi par la volumineuse intégrale parue chez Bouquins. Découvrir Lovecraft dans les années 80, à l’époque où la littérature fantastique n’avait pas encore pignon sur rue, où le Seigneur des Anneaux était considéré comme une aimable fantaisie pour garçonnets et où les ménagères ne se passionnaient pas pour Games of Thrones mais pour Docteur Quinn, Femme Médecin, revenait à s’isoler au sein d’une secte dont Lovecraft incarnait le mage suprême ; un mage qui détenait la clé de dimensions astrales aussi délicieuses que terrifiantes.

 

LE LOVECRAFT FAUSSÉ DES FRANÇAIS

 

Ce visage blême luisant d’une fluorescence irréelle sur les quelques clichés qui nous sont parvenus, quel adolescent ne l’a pas toisé, questionnant l’univers et la vie de ce type dégingandé à la posture artificielle, se tenant comme s’il n’était pas vraiment là ? Houellebecq a suffisamment écrit sur la fascination inquiète que générait le « reclus de Providence » chez toute une génération de jeunes lettrés avides d’étrange. Plus qu’un essai biographique, l’ouvrage que lui consacra l’auteur des Particules élémentaires ressemble davantage à un portrait de lui-même, portrait par lequel il véhicula une image de l’auteur américain en grande partie fausse : misanthrope, raciste, hautain, misogyne et souffrant d’un deuil perpétuel… « Cela remonte à 1955, à partir du moment où on a entendu parler de Lovecraft en France, rappelle Christophe Thrill.

 

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On a eu une image très brouillée, très bizarre, due surtout au fait qu’on ne savait rien de lui. C’est Jacques Bergier qui, le premier, a présenté Lovecraft comme un reclus omniscient ne connaissant le monde qu’à travers ses livres. C’est sans doute une tradition française, puisque Baudelaire avait fait de même avec Edgar Poe, le décrivant comme un être sinistre, ce qui était évidemment bien loin de la réalité ». Cette image a été perpétuée, en France, par l’essayiste Maurice Lévy, lequel accentua le « racisme congénital » de Lovecraft, quand le duo de cinéastes Bernard et Trividic lui consacra un film relevant davantage du fantasme que du documentaire.

 

UN ÉPISTOLIER PROLIFIQUE

 

La biographie du maître par Joshi nous donne une tout autre vision de sa personnalité : si l’enfance d’Howard-Philip fut certes introvertie et endeuillée très tôt par la perte du père puis des grands-parents, on le découvre néanmoins plein d’humour et habitué à tacler affectueusement ses camarades dans des lettres aussi caustiques que raffinées. Le « reclus » s’avère en réalité un grand voyageur, traversant les États-Unis de septembre à mai, voyageant la nuit pour économiser le prix d’un hôtel, se laissant guider par son inspiration, en Floride, en Louisiane, mais aussi au Canada. On le découvre gastronome, presque jouisseur, et observateur infatigable. Le prétendu asocial aura écrit près de 80 000 lettres (chiffre sans cesse revu à la hausse), ce qui le place parmi les écrivains-épistoliers les plus prolifiques au monde, bien devant Voltaire.

Lovecraft a l’ambition de créer les mécanismes propres à décrire une horreur universelle et intemporelle.

Renseignant sa vie jour après jour, parfois heure par heure, Lovecraft est un graphomane touche-à-tout et infiniment curieux. À l’instar des grands novateurs du début du XXe siècle, il accueille les révolutions scientifiques avec une excitation sans cesse renouvelée, tant en géologie, qu’en chimie, en aéronautique, en océanologie, en astronomie… Il fait songer à Jules Verne ou à Hergé lorsqu’il se documente pour écrire une nouvelle et accumule des centaines de photos et coupures de journaux, notant ses impressions dans des carnets qui ne le quittent jamais (son fameux « Common Places Book », une fabuleuse boîte à idées).

 

NOUVEAUX MÉCANISMES DE L’HORREUR

 

Non content d’être un créateur de mythologie, Lovecraft est aussi et surtout un écrivain méthodique qui réfléchit constamment aux mécanismes de la fiction. On décrit souvent Weird Tales, le pulp qui accueillit ses publications, comme un torchon sans intérêt, mais ces revues bigarrées étaient au contraire de véritables laboratoires d’écriture dans lesquels de nombreuses jeunes plumes, de Clark Ashton Smith à Robert E. Howard, ont littéralement posé les bases de l’horreur moderne et du récit contemporain. Au même titre que Dos Passos, Lovecraft invente les structures-mêmes d’un récit moderne enfin délivré des clichés du romantisme. « La caractéristique principale de Lovecraft, c’est son côté réflexif : il a réfléchi sur le fantastique, sur la littérature d’horreur. Avec son essai consacré au style et à la narration (1), il donne un grand coup de balai sur certains genres de l’horreur surannés car trop liés selon lui aux sentiments humains.

 

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Lovecraft a l’ambition de créer les mécanismes propres à décrire une horreur universelle et intemporelle. » Aujourd’hui, pourtant, un mystère demeure : à l’heure où les projets de réédition et de nouvelles traductions s’accumulent et où son univers n’a jamais semblé si populaire et si profondément ancré dans l’imaginaire collectif, on n’a jamais autant parlé du caractère exigeant et austère de son œuvre. Il est possible que cela tienne au fait que cette œuvre a moins été lue qu’elle a infusé sa cosmogonie de manière indirecte dans l’environnement culturel qui est le nôtre, celle-ci devenant familière sans que beaucoup en connaissent la source.

 

UNE DÉMONOLOGIE PROTESTANTE

 

Ce qu’a inventé Lovecraft, c’est peut-être une sorte de mythologie de la fin, celle d’un cosmos infini et indifférent au devenir de l’espèce humaine, où le Mal est innocent, en quelque sorte, inconscient de lui-même, semblable à un fait biologique se propageant comme un virus. « Dans le corpus fantastique des catholiques, on signe un pacte avec le Diable. Chez les protestants, il s’agit plus de contamination, de viralité. En théorisant cela à travers une poignée d’œuvres-clés, Lovecraft a ringardisé des siècles de démonologie chrétienne. »

 

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C’est peut-être par-là que l’écrivain de Providence rompt avec l’héritage de Poe, annonçant une certaine sécularisation du fantastique qui lui donne sa tonalité moderne : une horreur où le libre-arbitre et les convulsions de l’âme n’ont plus leur place, ni les tentations (pas de femmes tentatrices, chez Lovecraft), ni les conflits moraux, mais où le Mal s’assimile à l’effarante vacuité de l’éternité où grouillent sans cesse des choses informes et menaçantes.

 

UN ÉCRIVAIN RATIONALISTE

 

Les surréalistes parlaient de l’écrivain américain comme d’un « prophète qui annonce le retour des géants » (2) ; récemment, le néo-gnostique Jean Robin lui a consacré un essai délirant dans lequel il présente l’écrivain comme un initié et un mage maçonnique ; tout un cortège d’occultistes s’est évertué à démontrer l’appartenance de l’écrivain à la tradition ésotérique, au guénonisme, voire au satanisme pur et dur (une rumeur tenace voulait que sa femme Sonia Green fût une proche d’Aleister Crowley). Pourtant, « Lovecraft ne manque jamais de s’attaquer à toutes les croyances et à toutes les superstitions. Un de ses grands projets était un livre écrit à quatre mains, avec le prestidigitateur Houdini, et qui devait s’appeler Cancer of Superstition. On peut difficilement faire plus clair ». Lovecraft ne s’intéressait pas à la gnose mais à l’imaginaire, à la force évocatrice de ses histoires, et c’est en cela qu’il est un pur écrivain, avec tout le côté joueur que cela implique. Un pur écrivain du XXe siècle qui aura inventé l’horreur singulière de son temps.

 

Marc Obregon

 

 

JE SUIS PROVIDENCE S. T. Joshi ActuSF 704 p. – 28 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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