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Monsieur cinéma de l’été : Bal tragique à Marseille

Scandale au Festival de Cannes : Bac Nord de Cédric Jimenez ferait "le jeu de l'extrême droite ". On l'a vu, on vous dit tout.

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BAC Nord (1h44), de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, en salle, le 18 août
© BAC Nord, de Cédric Jimenez

Rappelez-vous : en 2012, la BAC Nord de Marseille fait l’ouverture des JT et les Unes de la presse nationale. L’objet du scandale ? Des flics « ripoux », nous dit-on. Ça cause « trafic de drogue en bande organisée » et « racket en bande organisée » – l’affaire Zecler, le producteur de musique au casier judiciaire blindé soi-disant victime de violences policières, à côté, c’est Blanche Neige. Même Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, prend la parole pour affirmer qu’il faut « nettoyer la police » avant d’annoncer la dissolution du groupe mis en cause. Une habitude dans ce ministère, diront les mauvaises langues. 

Cédric Jimenez est né dans ces quartiers Nord et, lorsque le scandale éclate, le Marseillais renifle un parfum d’hypocrisie. Il rencontre les flics, les habitants de la cité, et on apprend quelque temps plus tard que le procureur abandonne les charges principales pour requalifier le délit en « vols de drogue, d’argent et de cigarettes » : tout de suite bien moins clinquant pour la presse qui déserte l’affaire. Le réalisateur, au contraire, flaire le bon sujet de cinéma : « Cette question de la responsabilité, de la rupture au sein d’un système entre ceux qui disent et ceux qui font est un puissant levier pour la fiction. C’est à partir de là que ça devient du cinéma ».

L’anti-Misérables

Depuis La French (2014) relatant l’assassinat du juge Michel et HHhH (2017) adapté du roman de Laurent Binet sur l’immonde Reinhard Heydrich, Cédric Jimenez a déjà fait ses preuves. Romanesque et grand public, son cinéma ne perd pas en exigence, sa mise en scène élégante et précise s’est toujours montrée au service de son histoire ; son style racé, sa direction d’acteur, se sont avérés irréprochables. Cette fois-ci, dès l’ouverture de BAC Nord, le ton est frontal : caméra à l’épaule, le film nous immerge dans une course-poursuite en bagnole banalisée. Gilles Lelouch s’est rasé le crâne et porte des boucles d’oreilles ; François Civil ose le cheveu décoloré et la pointe d’accent marseillais ; Karim Leklou, enfin, a perdu vingt kilos depuis la série Hippocrate. Jimenez se place à hauteur d’homme et opte pour le point de vue d’intérieur. Se prétendre au-dessus de la mêlée ne l’intéresse pas et en cela, son film est l’anti-Misérables. Il ne se drape pas dans une fausse neutralité furieusement idéologique mais prend le parti de ses personnages.

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Les quartiers Nord de Marseille détiennent un triste record : celui du taux de criminalité le plus élevé de France. Poussée par sa hiérarchie, la BAC Nord, brigade de terrain, cherche sans cesse à améliorer ses résultats. « Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on fasse du chiffre », explique le commissaire à ses équipes. « Ils », ce sont les patrons : divisionnaires, préfets, ministres. « Ils » veulent des chiffres, mais pas de vagues. Les voyous le savent, alors ils bloquent l’entrée de la cité. En plan large, Jimenez la filme, majestueuse et angoissante, en bord de mer, telle une forteresse imprenable. Ses gardes ont des sales gueules ou des cagoules et leurs bagnoles comme leurs armes sont plus grosses que celles des flics. La BAC Nord ne peut pas y entrer.

La chute n’en sera que plus lourde

Les flics se font cracher dessus, le brassard n’est même plus un symbole, l’autorité un souvenir. « On ne sert à rien, plus je fais ce métier, moins je le fais », dit Lellouche plus vrai que jamais. Reste alors ces moments du quotidien entre barbecue en familles, pause kebab et planque en voitures, ces petits riens finement captés par Jimenez, qui permettent de garder la tête hors de l’eau et offrent une belle charpente à ses personnages. Mais une vidéo virale change la donne. Un gamin se fait tabasser et filmer par les dealers, le préfet veut une réponse de l’État et « la Une de La Provence ». La BAC Nord peut intervenir. Pour loger la « nourrice » – la planque – il faut récompenser la taupe en chichon. Le risque est gros, la récompense proportionnelle. « Démerdez-vous », répond l’autorité.

On repense à Friedkin et sa French Connexion. Les poulets doivent faire leur course seuls. Montage rapide, bande-son entraînante et brutalité documentaire, Jimenez donne du nerf et ne baisse jamais le tempo jusqu’au dernier tiers sublime de maîtrise et de lisibilité où l’on assiste à l’attaque de la cité en temps réel. On se croirait dans Ivanhoé, les kalachs en plus. Le réalisateur maîtrise les codes du film d’action et le déséquilibre des forces en présence n’est guère rassurant pour l’avenir. À 1 800 euros par mois, on en conclut également que ni la bravoure, ni notre protection ne sont bien monnayées en France. La chute n’en sera que plus lourde.

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